Note du traducteur :
Rares sont les éveilleurs de conscience quand les marchands de sommeil finissent par avoir plus de succès parmi les foules, et, au regard des conditions qui ont rendu possible la Grande Guerre, il n’est pas faux de penser que ce conflit mondial a confirmé la victoire des vendeurs d’opium et la défaite des stimulateurs de l’âme. L’Amérique du début du XXe siècle n’était pas en reste de sommeil malgré son apparente isolation des malheurs qui frappèrent l’Europe au cours de l’été 1914 et malgré son visible affairement. L’isolationnisme de la doctrine Monroe devait d’ailleurs prendre du plomb dans l’aile au printemps 1917 : enfin les États-Unis faisaient leur entrée objective dans la guerre, enfin, si l’on peut dire, la subjectivité d’un pouvoir national orienté par l’argent et le profit se révélait dans toute son objectivité pour étendre la psychologie de l’exploitation à une échelle internationale.
L’Amérique dormait suffisamment pour que l’on envoie dans les tranchées européennes, sans causer trop de scandale, une jeunesse qui allait se faire immoler moins par le feu de la guerre que par le feu agioteur de l’économie de la guerre. Autrement dit, si l’Amérique était affairée par contraste avec la vieille Europe se reposant sur ses lauriers et en payant le prix fort, elle ne l’était que par ses lâches affairistes qui continuaient de mettre au point les sérums de la sédation profonde afin d’endormir un immense réservoir de population destiné à s’exposer à tous les périls (le travail précaire, le chômage fallacieusement justifié, les besoins de la guerre, etc.).
D’un côté les profiteurs de toutes les guerres, de l’autre les pièces blanches de l’échiquier du profit (car l’Amérique joue toujours le premier coup de ce jeu de dupes) : pions de la roture, fous à lier, cavaliers sans tête, tours décapitées, rois et reines pseudo-gradés, tels sont les dindons de la farce auxquels on sert à grandes louches des récits alternatifs de courage et de patriotisme dans le but de mieux les déplacer sur les lignes ou les diagonales de mort. Au fond, la soupe américaine n’a pas beaucoup modifié sa recette depuis la guerre civile. Dire cela de nos jours n’est pas inactuel, malheureusement, mais c’était, à l’époque des années 1910, un risque de vérité absolue au milieu du luxe des relativismes les plus calculés.
Ce risque de l’absolutisme de la vérité, Eugene Victor Debs l’a pris, prêtant le flanc aux rigueurs de certaines lois vaguement légitimes parce que précisément illégitimes : on l’expédia à l’ombre en 1919 (jusqu’à ce que la grâce lui soit accordée en 1921 par le président Warren G. Harding) pour avoir tenu un discours exhortant à l’objection de conscience en juin 1918, à Canton, dans l’Ohio. Ce sont en outre ces propos publics salutaires que nous avons traduits, non sans y glisser, ici et là, notre grain de sel d’insoumission. Affirmons-le : aujourd’hui, plus que jamais nous sommes en dette de Debs, en dette de ce vrai socialisme, en dette d’une voix politique discordante qui soit autre chose qu’une vaine posture.
À travers les mots actifs de Debs, ce que nous ressentons pour les sacrifiés de toutes les mauvaises causes, c’est ce que Jan Patočka avait appelé une « solidarité des ébranlés » en référence aux victimes de la Grande Guerre, aux soldats qui ont fait l’expérience de l’ultime boucherie belliqueuse, et que, de notre point de vue, nous transmuons en une fraternité générale enveloppant chaque souffre-douleur placé sous l’autorité des saigneurs à blanc du capitalisme sans foi ni loi. Aussi confessons-nous une espèce d’idéalisme de combat, mais pas un idéalisme abstrait de tendance hugolienne, un idéalisme, en définitive, fidèle aux grands espoirs concrets de Debs en dépit des multiples raisons d’être refroidi par notre siècle apathique d’automates et de masses atomisées.
En cela, il y a quelques moments du discours de Debs qui auront l’air sinon périmés, du moins galvanisés par une sorte de risible naïveté tant son propos respire l’utopie et un puissant mistral socialiste qui ne souffle plus à présent, mais n’oublions pas ce qu’était ce temps-là, à savoir un temps révolutionnaire où la vaste terre russe venait de se soulever, fixant dans le sol meuble de la planète un potentiel levier d’Archimède en vue de faire vaciller les ordres injustes de par le monde. De quoi justifier un hypothétique cycle des énergies révoltées : si le XVIIIe siècle fut révolutionnaire et que le XIXe fut bourgeois, alors on peut estimer que le XXe fut révolutionnaire de nouveau, avant que tout cela ne retombe comme un mauvais levain, hélas, nous plongeant désormais dans une telle pétrification de l’existence qu’une motion de censure semble d’ores et déjà votée pour le XXIIe siècle qui pourrait être hyper-bourgeois et donc fomentateur d’hyper-létalité.
Toutefois, nous sommes encore bien loin de ce tableau désespéré de la répétition des conformismes meurtriers et il se peut que le discours de Debs, dans sa version française, ranime certaines consciences à même de professer une énergie susceptible de censurer la bourgeoisie et les capitaines d’industrie de ce siècle. Et tout serait presque posé s’il ne fallait encore ajouter, tout de même, que l’on peut lire une hagiographie de Debs rédigée par la plume militante de John Dos Passos dans le premier volume de sa Trilogie U. S. A.
C’est par l’intercession de cet Américain éveillé que nous sommes revenus à Debs, mais aussi à Thorstein Veblen, économiste iconoclaste qui hante à bien des égards le discours du pacifiste de l’Indiana et qui fustigea les riches faisant du monde leur terrain de loisir sur le dos des pauvres, aboutissant à une division nette des destins entre ceux qui peuvent profiter sans travailler et ceux qui travaillent sans voir entrer dans leur maison un atome de profit.