La Citroën progressait plus lentement vers Altmünsterol, signe que le poste frontière n’était pas loin. C’était un mélange de voitures plus ou moins poussives et d’autocars de tous âges, parfois des antiquités, sans compter quelques charrettes, qui ramenaient vers leur Alsace natale une partie de ceux que l’avance allemande avait contraint à se réfugier en Dordogne, en Auvergne, ailleurs encore, attendant de voir comment allaient tourner les événements. Aujourd’hui, un nouveau pays les attendait, impatient d’accueillir leur retour.
Germain Beck, inspecteur de police 2ème classe, était assis à la droite de Schmidt qui allait rejoindre son poste à l’électricité municipale. Derrière eux, Muntz, pareillement en instance de renouer avec sa région d’origine. Germain préparait l’ensemble des documents qu’il aurait à présenter, d’abord à l’autorité de l’État français puis à celle du Reich. Arrivé au contrôle français, le gendarme lui fit signe de sortir après avoir jeté un œil sur les papiers.
– Allez régler ça à l’intérieur !
Il y avait quelques personnes en train d’expliquer leur situation à trois employés. Cela faisait trois queues, dont une réservée aux fonctionnaires qui souhaitaient rentrer en Allemagne. Germain ne manifesta aucune espèce d’impatience, prit place dans la file et accéda bientôt au guichet.
– C’est vous, Germain Beck ? J’ai eu un coup de fil vous concernant. Dites-moi, inspecteur, vous êtes certain de vouloir retourner là-bas ? Un agriculteur, un commerçant, je peux comprendre, mais un flic ! Vous savez qu’on murmure qu’ils ne sont pas commodes du tout les nouveaux vainqueurs et votre boulot va vous obliger à travailler avec eux.
– Vous venez d’où, monsieur ?
– De Morlaix en Bretagne.
– Belle région, mais si loin de l’Alsace ! Vous ne pouvez pas comprendre ce qui se passe ici. - Sans doute, inspecteur, et d’ailleurs ce ne sont pas mes affaires. C’était une remarque en passant.
Il lui tendit ses papiers après avoir apposé le tampon du nouvel état qui portait haut un slogan qui, dans le fond, ne déplaisait pas à Germain.
– Travail, famille, patrie ce n’est pas si mal comme trilogie, avait-il dit à Schmidt et Muntz pendant le voyage. Au moins c’est du concret, on pige de quoi il s’agit. Parce que l’autre, liberté, égalité, fraternité, c’est juste des mots. Ça sonne à l’oreille, mais on a vu ce que ça donnait derrière. Et vous Schmidt, vous en pensez quoi ?
– Du moment qu’on arrive à bon port, tout me va.
L’accueil au poste frontière allemand fut chaleureux. Un « Bienvenue à la maison » résonna dès que le douanier comprit de quoi il s’agissait.
– Si vous voulez bien entrer et voir l’officier de service. Il vous expliquera mieux que moi.
Germain avait préparé les documents prouvant que ses ascendants correspondaient parfaitement à ce qui était exigé. Il était né en 1899 de parents qui avaient profité de certaines facilités, alors offertes aux Allemands désireux de s’installer dans une Alsace germanisée depuis 1871. Et toute son ascendance trouvait son origine dans différentes régions d’Allemagne, ce qui avait rendu la famille suspecte en 1918 et leur avait valu une période de défiance dont le souvenir ne s’était jamais effacé.
– Asseyez-vous, inspecteur, fit le fonctionnaire tiré à quatre épingles. Laissez-moi vous dire combien je suis heureux de voir des hommes de votre valeur revenir chez eux, dans cette province que nous n’aurions jamais dû quitter. Enfin, ce n’est pas long vingt ans et maintenant que nous sommes là, et pour toujours, j’espère que nous rendrons tout son lustre à cette belle région. J’entends que vous parlez parfaitement allemand, tant mieux.
Un type pressé, sanglé dans un uniforme noir, entra sans que Germain n’entende frapper à la porte. L’autre, en face de lui, se leva et chacun lança un « Heil Hitler » suffisamment tonitruant pour être bien entendu.
– Vous avez les papiers, Gross ?
Ils sont là, fit le dénommé Gross en tendant une enveloppe.
L’uniforme noir sortit de la pièce après un rapide merci et un autre « Heil Hitler » bien senti. - Avec eux, l’ordre reviendra, vous pouvez en être certain. Vous serez d’ailleurs sans doute amené à collaborer.
– Je suis de la criminelle, répondit Germain, donc de la Kripo.
– Vous verrez bien. Pour moi tout est en règle. Encore bienvenue chez vous, et n’oubliez pas, c’est comme cela qu’on salue maintenant en Alsace, fit-il en lançant un autre « Heil » sonore auquel Germain répondit par le même. Dans la voiture il attendit un quart d’heure le retour de ses deux compagnons.
– En route et tâchons d’arriver avant la nuit. Je n’ai pas envie de rouler dans l’obscurité.
Dans les villages, le drapeau à croix gammée qui les avait accueillis à la frontière commençait à se déployer. Plus nombreux étaient ceux qui avaient germanisé leur nom. Ce n’était, dans la plupart des cas, pas bien difficile, une majorité de villages portant dès l’origine un nom à consonance allemande. Ils entrèrent dans Mulhausen où on contrôla leurs papiers en leur indiquant que la route principale avait subi un certain nombre de dommages du côté de Kolmar et qu’il serait judicieux de remettre au jour suivant leur arrivée à Strassburg.
Ils allaient aborder la région viticole qui s’allongeait le long du piémont des Vosges. - N’allons pas au-delà de Kolmar ! fit-il à son chauffeur. Prenez la direction de Wintzenheim, il y a un hôtel qui s’appelle le Lion d’Or, sans doute Zum Goldenen Löwen maintenant, on devrait y trouver de la place pour la nuit.
Les vendanges, en cet automne 1940, avaient commencé depuis un certain temps et dès qu’ils quittèrent la grand-route, traversant les premiers vignobles, ils virent des hommes occupés à la tâche, versant dans des cuves placées sur des charrettes tirées par des chevaux ou même des bœufs, le contenu de leur hotte.
– Ça doit toujours parler alsacien dans le coin, fit Schmidt, malgré l’interdiction.
– Pas alsacien Schmidt, haut-rhinois ! Et ça, je ne crois pas que ce soit interdit.
Schmidt sourit. L’obligation de parler allemand ne le dérangeait pas, mais ce n’était pas le cas pour la jeune génération, qui avait grandi dans une Alsace française.
– Vous risquez d’avoir fort à faire pour imposer l’allemand. Je suppose que vérifier ça fera partie de vos attributions.
– Je suis de la criminelle.
– C’est ce que je disais. Ce sera bientôt un crime de converser en français.
– Ne tracez pas un portrait négatif de la situation. Il y a des règles avec lesquelles on peut se montrer souple.
– Ça m’étonne de vous, ça !
– Elles ne sont pas très nombreuses, c’est vrai, mais on est en période de transition et je crois que les Allemands sont décidés à ce que ça se passe bien. Vous avez vu que le Gauleiter Wagner a favorisé le retour des prisonniers de guerre et son second, Ernst, a affirmé que les jeunes Alsaciens ne seraient jamais tenus d’entrer dans l’armée. - Si c’est le cas, tant mieux.
L’hôtel disposait encore de quelques chambres.
– Putain de guerre, fit l’hôtelier en français quand il vit les papiers de Beck, ça tue le tourisme. - En allemand, si ça ne vous dérange pas, lui répondit Germain.
Oui bien sûr, dans notre langue maternelle. Muttersprache ! Nous voilà de retour dans l’amère patrie.
Il parlait tranquillement, guettant une réaction de Germain qui ne vint pas.
– La vingt-six, c’est une de mes meilleures chambres. Et une autre pour vos deux acolytes. Ça vous va comme ça ?
– Ce sera très bien. Vous savez où on peut manger un morceau ?
– A trois pas d’ici, au Vieux Moulin. Pardon ! Il répéta le nom en allemand. Ils doivent encore avoir de quoi vous nourrir.
Il y avait un caractère fortement local dans cet établissement qui servait des vins du coin et quelques plats traditionnels. Pas de trace d’uniformes.
– Bonsoir messieurs.
– En allemand, fit Germain.
L’autre reprit en jetant un coup d’œil interrogateur sur ses clients.
– Vous êtes de quel coin d’Allemagne ?
– Strassburg, répondit Germain. Vous voyez, on est presque voisins.
Le type haussa les épaules, prit la commande, un pied de porc et des pommes de terre. Il n’y avait pas grand-monde.
– Ça ne va pas être de la tarte ce changement linguistique, fit Schmidt en français.
– Surtout pour moi, fit Muntz qui était plus jeune que les deux autres.
– En public, on parle la langue de Goethe, remarqua Germain. Dans la traction on fait ce qu’on veut.
Les plats arrivèrent servis par une jeune fille qui ne pipa mot. Sans doute ne parlait-elle pas allemand ni ne le comprenait.
– Ça va faire une génération muette, remarqua Schmidt.
Germain retrouvait ce parfum si singulier de la nourriture alsacienne qui lui avait manqué tout le temps de son séjour à Périgueux. Et le petit Sylvaner ajoutait à son plaisir.
– Que les Allemands reviennent je m’en fous, fit-il mais qu’ils nous piquent tous nos bons vins, parce que c’est bien ce qu’ils vont faire, ça ne me plaît pas.
La nuit fut paisible, une nuit de temps de paix. L’hôtelier leur proposa du kougelhopf pour accompagner le café du matin.
– Il est fameux, remarqua Schmidt après avoir ingurgité les deux parts proposées à chacun.
L’hôtelier ne fit pas de difficulté à en rapporter une troisième.
– Et vous allez faire quoi dans le coin ?
– Je suis policier, fit Germain, de la criminelle.
– Qu’est-ce que vous foutez par ici, alors ?
– Je viens reprendre mon poste.
– Il n’y a plus de poste pour vous, mon vieux. Les allemands nomment des gars à eux. Il y a un nouveau maire à Colmar et Sélestat et même ici ça pourrait bien arriver.
– Les fonctionnaires alsaciens peuvent retrouver leur poste et travailler avec les Allemands.
– Ça vous semble possible ?
– A vous aussi, je pense. Quand vous avez des clients allemands vous les acceptez bien ! Est-ce que je me trompe ? Et je suis certain que le kougelhopf est aussi bon. Alors ?
Ça ne va pas être simple, fit Schmidt, je veux dire simple pour vous.
Ils avaient repris la route vers la capitale alsacienne.
– Peut-être pas, on verra. Les gens d’ici n’aiment rien tant que l’ordre, alors on en reparlera dans quelques mois.
Il y eut encore un contrôle avant d’arriver à Strassburg. Il était difficile de savoir qui demandait les papiers. Ce n’était pas l’armée, plutôt des hommes en civil.
– Bienvenue à Strassburg, Monsieur l’inspecteur. N’oubliez pas de signaler votre arrivée, on vous attend certainement avec impatience.
Ils pénétrèrent dans une ville en reprise d’animation, et dans laquelle circuler ne posait pas de problème, malgré les destructions matérielles qui n’avaient pas encore été toutes réparées. Germain déposa ses compagnons de voyage et entreprit de se rendre Manteuffel Strasse, impatient de voir l’état de son appartement qu’il avait fermé à triple tour avant de quitter l’Alsace. La rue était calme. Il se gara devant la porte d’entrée de l’immeuble dont la construction datait de 1897. Quand il poussa la porte de son appartement, il fut saisi par une odeur d’humidité, celle qui vient de l’immobilité des choses, d’un manque de soleil et de chaleur. Il ouvrit les volets. La vue de son troisième étage était limitée par les maisons d’en face, à une quinzaine de mètres, de l’autre côté de la rue. Il fut heureux de retrouver d’autres vêtements et se demanda si Odile, sa voisine, était rentrée. Il se retrouva vite désœuvré et après avoir refermé les fenêtres, sonna en passant à l’étage du dessous. Il entendit le pas léger de sa voisine.
– Germain, vous voilà de retour.
Ils se firent la bise.
– Entrez donc cinq minutes.
– Merci Odile, mais il faut que je me présente à mon boulot.
– Vous allez travailler avec eux ?
– Je crois, oui.
– Savez-vous que nos voisins les Rosenblum ne sont pas encore rentrés ?
– Je viens d’arriver, Odile.
– Alors je vous l’apprends. J’espère qu’ils n’auront pas de problèmes. On dit que les Allemands empêchent les familles juives de revenir chez elles. Je me demande bien pourquoi. Je m’entendais très bien avec Monsieur et Madame Rosenblum.
– Ne vous inquiétez pas, ils ne vont pas tarder.
– Espérons-le !
– Odile, acceptez-vous toujours de vous occuper de mon linge ?
– Avec plaisir, Germain.
– Alors, c’est parfait. Je vais sans doute passer quelques semaines en Allemagne pour me mettre au diapason. Vous avez toujours les clefs de mon appartement ?
Elle les montra, accrochées au tableau.
– Parfait Odile, à bientôt.
Il n’avait pas longtemps à marcher avant de rejoindre le siège de la Kripo qui se trouvait à cinq minutes de chez lui. La Gestapo y avait aussi établi ses quartiers mais il espérait que les deux services resteraient indépendants l’un de l’autre. Il connaissait le quartier par cœur et fut frappé par l’atonie qui y régnait.