Divergences Revue libertaire en ligne
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V Umschulung. (reconversion professionnelle)

La Sängerhaus Strasse devait son nom à la présence du grand palais de la chanson et des spectacles vivants de Strassburg. Il suffisait de la descendre sur une centaine de mètres pour arriver au siège de la Gestapo. Germain se savait attendu et ne put s’empêcher de ressentir une petite appréhension. Il présenta ses papiers à l’entrée.

  Au bout du couloir, troisième porte, frappez.
Une voix féminine lui intima d’entrer et il vit, à trois mètres de distance, en face de lui, une femme imposante, avec de beaux cheveux bruns.
  Heil Hitler, fit Germain.

La femme se leva pour répondre à son salut. Il se présenta.

  Ah, le Français, fit-elle,
  Ex-Français, répondit Germain, à présent Allemand et toujours Alsacien.
  Bienvenue chez nous, inspecteur Beck. Les commissaires Müller et Schorn vont vous recevoir. Veuillez patienter, je vous prie.

Elle se leva, frappa une porte située sur sa gauche et après un « entrez » sonore, annonça l’arrivée de Germain.

  Faites entrer, dit une des voix.

Il se retrouva face à deux civils qui se levèrent en le voyant et lancèrent le salut habituel auquel Germain répondit aussitôt.

  Bienvenue inspecteur Beck ! Je suis le commissaire Müller, je dirige ce service, et voici le commissaire Schorn à qui vous aurez principalement à faire. Avez-vous fait bonne route ? - Oui, je vous remercie, Monsieur le commissaire. Les travaux de remise en état des chaussées progressent bien selon ce que j’ai pu voir.
  Vous parlez un allemand impeccable, fit Schorn.
  C’est le cas chez beaucoup de gens de ma génération.
  Tant mieux, cela vous permettra de passer moins de temps à Fribourg, pour votre stage d’adaptation.
  Vous avez exercé à Strassburg, fit Müller.
  J’y ai passé les années d’avant-guerre.
  Je vais vous laisser, conclut Müller, les nombreux retours de ces derniers temps nous donnent du travail. Vous verrez les détails de votre installation avec le commissaire Schorn. Heil Hitler. - Heil Hitler, répondirent Germain et Schorn.
  Monsieur Beck, nous devons nous assurer de votre loyauté absolue envers l’Allemagne, surtout au poste que vous allez occuper. Aucune raison ne permet de douter de votre attachement à l’Allemagne, mais c’est la procédure. Vous partirez après-demain pour Freiburg, où vous êtes attendu. Nous avons fixé votre séjour là-bas à quatre semaines. Ils nous diront s’il y a lieu de le rallonger. Mais avant, il faut accomplir la petite formalité qui concerne tous les fonctionnaires. Nous avons besoin de votre signature au bas de ce formulaire. Lisez-le attentivement, s’il vous plaît.

Germain avait entendu parler de ce papier mais n’avait pas encore pris connaissance de son contenu.

« J’approuve le retour de mon pays au sein du Reich. Je suis volontaire pour me mettre au service actif du Führer et du grand Reich national-socialiste, dans ma profession et en dehors d’elle. »
  Avez-vous des questions ?
  Non, monsieur le commissaire.

Germain signa le papier et le remit à Schorn qui le rangea soigneusement.

  Parfait, suivez-moi ! Je vais vous présenter à votre alter ego, l’inspecteur Wachs. Un natif d’Alsace comme vous, mais chassé, comme tant d’autres, en 1919, et qui s’est retrouvé du bon côté du Rhin. Voici votre bureau.

Schorn frappa à la porte et entra sans attendre la réponse.

  Heil Hitler !

Germain vit devant lui un type pas très grand, à l’allure plutôt massive avec des cheveux séparés par une raie au milieu du crâne.

  Inspecteur Wachs, je vous présente l’inspecteur Germain Beck affecté à la police criminelle. Vous travaillerez ensemble, une fois que Beck sera de retour de Freiburg. Je précise aussi, pour que les choses soient bien comprises, que c’est vous, Wachs, qui avez la responsabilité du service à votre niveau. Tout cela est-il clair ?
  Parfaitement, monsieur le commissaire, fit Germain.
La réponse de Wachs vint en écho à celle de Germain.
  Bien, messieurs, je vous laisse.
  Asseyez-vous, fit Wachs, et racontez-moi votre vie pour que je comprenne pourquoi un Français vient bosser avec nous. Je ne vous cache pas que je trouve cela bizarre, pour ne pas employer un autre terme.

Quand Germain aborda le chapitre de ses études, Wachs l’interrompit.

  Vous étiez au Jakob Sturm Gymnasium ! On aurait pu se voir alors. Et on s’est certainement croisés.

Il s’avéra que, plus jeune de quatre ans, Wachs n’avait pas de véritable raison d’avoir été en contact avec Germain, sans compter qu’il avait effectué une scolarité très incomplète. - Ces crétins m’ont dit que j’étais davantage fait pour le travail manuel. Je me suis retrouvé dans une boucherie à porter des paquets de viande. Ça ne m’a pas plu et une fois qu’on s’est retrouvé de l’autre côté du Rhin, expulsé par ces chiens de Français et sans mon père, mort à la fin de la guerre, j’ai fait une école préparatoire aux métiers de la police. Je touchais une bourse, ce qui nous a permis de vivre, ma mère et moi.

  Ce que j’ai moi-même fait après l’Abitur.

Ils se jaugeaient sans animosité particulière, conscients de leur origine commune et de leurs itinéraires différents.

  Ils vont vous remettre les idées en place à Freiburg.
  En supposant qu’elles ne le soient pas déjà, répondit Germain.
  Vous m’avez l’air d’un drôle de type. Moi, ça me va ! Dites-moi, si j’ai bien calculé vous aviez 20 ans en 1919. Comment avez-vous vécu toutes les expulsions qui ont eu lieu alors ?
  Je venais de passer six mois dans l’armée et j’avais perdu la guerre, pas personnellement bien sûr, mais l’Allemagne avait perdu la guerre. Et les perdants ont toujours tort. C’est comme ça ! Alors je ne me suis pas trop intéressé à ce qui se passait autour de moi - Mais votre famille a pu rester en Alsace.

  Oui, Français ou Allemands, dans ma famille on est d’abord Alsaciens. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais on n’a pas été vraiment inquiétés, contrairement à vous. Je le regrette.

Wachs l’observait attentivement. Germain avait l’air d’un homme calme qu’aucune question ne semblait surprendre et il venait de donner la raison de sa présence en Alsace.

  Je vous libère. On se reverra à votre retour de Freiburg. Passez prendre votre ordre de mission au secrétariat.
« C’est fait », pensa Germain en quittant le bureau, « bon ou mauvais choix, l’avenir le dira ». La secrétaire se montra fort aimable en lui remettant tous les documents dont il avait besoin.

Les quatre semaines passèrent sans fait notable. Il logeait dans une chambre en ville et suivait son « Umschulung » dans un ancien pensionnat reconverti en centre de formation. Il fut frappé par le nombre de drapeaux flottant sur les monuments ou souvent simplement accrochés à une fenêtre d’appartement ou un balcon. Les rues étaient régulièrement le théâtre de manifestations organisées par le nouveau pouvoir. On défilait en chantant, et la musique lui paraissait plus entraînante que martiale. Certaines d’entre elles qui dataient d’avant l’époque française lui étaient familières, et il se mettait à chanter en reconnaissant un air.

Quand les défilés avaient lieu, on les libérait pour qu’ils puissent y assister en leur demandant ensuite un compte-rendu. On lui avait fourni des tickets de rationnement pour une nourriture moins abondante qu’à Strassburg. Il fut reçu fort aimablement comme le représentant d’une province sœur, nouvellement entrée dans le giron du Reich. A la fin de ses quatre semaines, on le félicita en lui remettant son certificat d’Umschulung. Il avait parlé avec l’un ou l’autre, dans cette formation organisée pour les futurs auxiliaires de la police allemande, sans chercher à approfondir aucun échange. Il retraversa le Rhin, bon pour le service, avec les félicitations de ses instructeurs.

Quand il regagna la Sängerhaus Strasse et le bureau qu’il partageait avec Wachs, il eut droit aux félicitations de chacun.

  Vous voilà définitivement adopté, fit Müller. Nous sommes très contents de votre implication pendant le stage.
  Au boulot, inspecteur Beck, lui lança Wachs. Sais-tu que tu as raté un beau feu de joie il y a une semaine.
Il avait adopté le tutoiement de rigueur entre collègues.
  Tu veux parler de l’incendie de la synagogue ? On en a entendu parler de l’autre côté du Rhin ! Des membres de la Hitlerjugend se sont vantés d’être venus à Strassburg pour un rassemblement avec de jeunes Alsaciens, et en ont profité pour mettre le feu au bâtiment.
  C’est une hypothèse, fit Wachs. Ce qui est certain c’est qu’on n’a rien fait pour éteindre l’incendie et que personne ne se préoccupe de mener une enquête sérieuse. Le bâtiment devenait de toute façon inutile puisque les juifs ont été priés de ne pas revenir. Alors autant le faire disparaître.

Germain ne répondit rien. Quelques jeunes excités avaient déclenché un incendie. On n’allait pas en faire toute une affaire. Ce genre de problème survenait à toutes les époques. C’était regrettable, mais c’était comme ça.