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III. Immigration, racisme et conditions carcérales… Eduart
Entretien avec Angeliki Antoniou (3)
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Christiane Passevant : Comment s’est passé le casting ? A-t-il été difficile de trouver le comédien qui incarne Eduart ? Eshref Durmishi est originaire du Kosovo, avait-il un accent ? La langue a-t-elle été un problème ? Vous avez d’ailleurs déclaré qu’il était important de pouvoir communiquer avec le personnage principal...

Angeliki Antoniou : Eshref Durmishi est albanais du Kosovo. Il parle allemand avec un fort accent, mais très bien l’anglais et le serbo-croate. Cela a été une chance, car je cherchais le personnage depuis presque deux ans.

C. P. : Eshref Durmishi était-il comédien ?

Angeliki Antoniou : Il sortait d’une école lorsque je l’ai rencontré. Je dois dire que, pour trouver le personnage, je suis allée à Tirana, Pristina, Tetovo, Skopje… J’ai même cherché en Grèce et j’ai pensé engager un non-comédien. Mais je crois que cela aurait été très difficile, le rôle est central et porte le film. J’ai finalement eu de la chance.
J’ai rencontré Eshref Durmishi lors d’une de mes dernières tentatives pour ce casting. Au début, je n’y ai pas cru, il ressemblait trop à Johnny Dep. Je lui ai demandé de découvrir son visage et… il était le personnage.
J’ai d’abord craint les difficultés de faire jouer un comédien inexpérimenté avec d’autres comédiens confirmés. André Hennicke, le médecin allemand, est très connu en Allemagne . En fait, il a beaucoup aidé Eduart.

C. P. : D’où vient le codétenu qui, en prison, dit à Eduart qu’il a le look d’un rocker ? C’est aussi un très bon comédien.

Angeliki Antoniou : J’ai trouvé ce comédien en quelque sorte au bout du monde. Je voulais un personnage d’Albanais, plutôt corpulent, et ce n’est pas facile de trouver quelqu’un de ce genre en Albanie. Ils sont tous maigres car ils n’ont pas grand-chose à manger. Je suis donc allée à Skopje pour un casting. Ce garçon vient de Tetovo, une ville située à trois heures de route de Skopje. D’habitude, je fais jouer une scène du scénario pour l’interprétation, mais cela n’a pas été possible car il devait rentrer en bus.
Nous sommes donc allés à Tetovo avec le producteur et un traducteur. Quand nous avons répété avec ce jeune homme, mon producteur, qui filmait avec une caméra vidéo, m’a dit : « Si tu ne prends pas cet acteur, je ne fais pas le film. » Nous l’avons tous les deux trouvé très bon. Après la répétition, il nous a offert des gâteaux faits pas sa mère. Une semaine après, je l’appelais pour lui donner le rôle en lui demandant de ne surtout pas perdre de poids. Il était soulagé car il était persuadé que je lui demanderais de suivre un régime.

Larry Portis : Dans le film, le symbolisme est présent, mais il n’est pas vraiment question de religion. Pourtant, la religion est importante pour la population grecque ?

Angeliki Antoniou : Dans la prison albanaise, il y a la présence du prêtre français qui invite les détenus à venir « communiquer avec Dieu ». Pour moi, cela représente l’absurdité.
En prison, les détenus sont catholiques, protestants, orthodoxes. Les missionnaires viennent en Albanie pour endoctriner les prisonniers. Je n’avais pas l’intention de faire allusion à la religion dans ce film. Mais quand Natacha apporte à Eduart une Bible qu’il refuse de lire, j’ai pensé que cela pouvait être un premier élément de réflexion par rapport à son crime qu’il nie et a toujours nié. Quand Eduart demande au médecin allemand s’il croit en Dieu, celui-ci répond : « Si cela peut aider les gens à mourir ou à ressentir moins de culpabilité, pourquoi pas ? » Pourquoi pas ne signifie pas avoir la foi ou qu’il existe un dieu. Cette réponse vient d’ailleurs d’un orthodoxe connu en Albanie pour ses actions en faveur de l’école et de la médecine.

L. P. : La culpabilité, la rédemption, ce que signifie être humain, tout cela peut être compris sans la religion.

Angeliki Antoniou : J’ai contacté un missionnaire au début de la production. Je savais qu’ils étaient nombreux à visiter les prisons et j’ai donc voulu rencontrer un missionnaire états-unien qui vit en Allemagne. Je m’en suis inspirée pour l’approche psychologique du docteur Hermann, mais pas du tout d’un point de vue religieux. La psychologie et la religion aboutissent parfois à des résultats semblables. Cela permet de dépasser les problèmes, mais les uns croient en Dieu et les autres non.

C. P. : Et le prêtre du film français ?

Angeliki Antoniou : Dans ces pays, plusieurs religions et nationalités se croisent. Comme je mettais en scène un médecin allemand, j’ai choisi un prêtre français. En Albanie, tout est mélangé, prêtres orthodoxes, catholiques, protestants, mais ce sont surtout les catholiques et les protestants qui visitent les prisons.

C. P. : La détention d’Eduart en Albanie correspond-elle réellement à une période de grande tension politique dans le pays ? Ou bien est-ce de la fiction ?

Angeliki Antoniou : C’est la réalité. Dans le film, on voit des extraits des actualités télévisées. C’est la réalité. Cela a été très dur en Albanie.

C. P. : La rébellion de la prison, l’ouverture de la prison, est-ce fondé sur les entretiens d’Eduart ?

Angeliki Antoniou : Non, pas exactement. Eduart était détenu dans une première prison qui a brûlé, les prisonniers ont alors été transférés dans une autre prison dont les conditions de détention étaient encore plus pénibles. Puis les prisons ont été ouvertes. Contrairement au film, Eduart n’est pas retourné tout de suite en Grèce. Sa décision a pris plus de temps que dans la fiction.

L. P. : Le film transcende en quelque sorte le sentiment de culpabilité. Au-delà du film, pensez-vous que les populations vivant dans les pays occidentaux — par exemple en France, aux États-Unis ou en Grèce — sont, d’une certaine manière, complices de ce que font subir leurs gouvernements à d’autres populations, par exemple en Palestine, en Irak… Sommes-nous, tous et toutes, coupables ?

Angeliki Antoniou : Oui, définitivement, nous sommes coupables. Mais nous l’oublions la plupart du temps. Nous n’assistons pas aux horreurs commises et nous pensons que cela ne nous arrivera jamais. Le danger est à la porte, mais nous refusons de voir la situation. Nous ne faisons rien contre ces guerres, contre la violence… Il n’y avait pas d’armes chimiques en Irak. Saddam Hussein était, certes, un dictateur, mais de quel droit les États-Unis ont-ils envahi le pays pour apporter la démocratie ? Qui sont les États-Unis pour prétendre détenir la démocratie ?
Je pense que l’Occident est coupable. Nous ne faisons rien et pourtant nous pouvons faire bouger les choses. Si toute une population manifeste dans la rue contre ces politiques menées par des Bush, Blair ou Sarkozy, elle est un contre-pouvoir. Ces politiques font peur : qui utilise la violence récolte la violence.
Je sais que l’Europe ne peut accueillir tous les étrangers, mais il n’empêche qu’une main-d’œuvre de 20 millions de personnes y est nécessaire, car la population européenne vieillit. Donc, pourquoi toute cette violence, ce racisme ? Pourquoi cette propagande antialbanaise en Grèce ? Pourtant, le pays profite bien d’une main-d’œuvre sous-payée. Cette attitude est totalement hypocrite, et d’ailleurs la majorité des gens ne connaissent ni l’Albanie ni sa population. Nous avons tourné en Albanie et tout le monde a été hospitalier, ouvert et amical. Le pays est magnifique.




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