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II. Immigration, racisme et conditions carcérales… Eduart
Entretien avec Angeliki Antoniou (2)
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Larry Portis : Au retour de Grèce d’Eduart, le père a perdu son autorité, et son statut de militaire dans les bouleversements sociaux qui ont eu lieu en Albanie. Ce changement est-il emblématique dans le film ?

Angeliki Antoniou : C’est une longue histoire, l’Albanie est le pays le plus pauvre d’Europe. Pendant des années, le pays a vécu dans un système bien pire que le système soviétique. Le pays était fermé. La différence est énorme aujourd’hui, le pays n’est plus isolé. Mais, pour les personnes qui en sortent aujourd’hui, tout est étrange, en décalage. Elles ne connaissent rien de l’Europe. Elles sont libres, mais que faire de cette liberté ?

L. P. : La fascination du jeune Eduart pour le rock est-elle, pour cette raison, symbolique ?

Angeliki Antoniou : Oui, cette musique, c’est le rêve. Devenir une star du rock est son rêve. Les instruments utilisés par les trois amis pour faire leur musique en Albanie prouvent qu’il n’est pas possible d’y jouer du rock. Il faut aller ailleurs. En Angleterre, c’est trop loin. En France, en Allemagne, en Suisse, les contrôles sont trop sévères, mais on peut aller en Grèce à pied et les autorités sont moins strictes.

L. P. : La Grèce a besoin de main-d’œuvre bon marché.

Angeliki Antoniou : La Grèce en a besoin, mais y est hostile depuis les jeux Olympiques. En Grèce existe un sentiment de haine à l’égard des Albanais. Je ne comprends pas pourquoi. J’ai étudié à Berlin où j’étais moi-même étrangère et je n’ai pas été confrontée à de l’agressivité. J’étais certes éduquée, privilégiée, mais je n’ai jamais ressenti cette agressivité directe que les Grecs montrent aux étrangers et, en particulier, aux Albanais. Cela m’effraie.

L. P. : Surtout à l’encontre des Albanais ?

Angeliki Antoniou : À la base, je crois que la relation est compliquée. Les Grecs sont les « rois » des Balkans. La Grèce est plus riche que la Macédoine ou la Bulgarie… Elle appartient à la communauté européenne, a accueilli les jeux Olympiques, se développe et fait figure de pays riche dans la région. L’Albanie, pays pauvre, a de riches voisins, dépend de ces derniers, est un réservoir de main-d’œuvre bon marché et, finalement, représente le passé de la Grèce. Les Grecs étaient auparavant dans la même situation. Ils sont allés, en tant qu’immigrés, en Allemagne, aux États-Unis, en Australie, en Belgique et, aujourd’hui, ils ne veulent plus se souvenir de la pauvreté du passé. L’Albanie est en quelque sorte le miroir de leur passé. Les Albanais envient évidemment la Grèce, riche voisine.

L. P. : C’est en quelque sorte une culpabilité réprimée de la part des Grecs ?

Angeliki Antoniou : Je pense qu’il y a trente ans les Grecs étaient également traités de manière humiliante, avec des contrôles médicaux où ils attendaient, nus. Et maintenant ils appliquent le même traitement aux autres.

L. P. : Eduart a-t-il été distribué en Grèce et a-t-il provoqué des réactions ?

Angeliki Antoniou : J’ai subi des attaques racistes. Les critiques ont été excellentes en général. Le public a bien réagi, les intellectuels aussi. Mais la droite radicale s’est déchaînée contre le film. Nous avions un site Internet, mais, en trois jours, les attaques ont été si nombreuses — dans le style « Heil Hitler ! », ou des insultes sexuelles à mon égard, ou encore « Un bon Albanais est un Albanais mort ! » — que nous avons dû le fermer, après quelque 800 attaques de ce genre.
J’ai ensuite été interviewée par un journaliste de droite qui ne l’a pas mentionné au départ. J’ai d’abord répondu aux questions, puis j’ai compris qu’il était d’extrême droite et j’ai mis fin à l’interview. Les critiques, à droite, ont été évidemment très mauvaises, mais je dois dire que cela ne m’a guère touchée.
Un journal d’extrême droite a prétendu que j’avais reçu de l’argent de la télévision et du gouvernement grecs grâce à mes accointances avec les architectes de gauche. C’était stupide. J’ai poursuivi des études de cinéma à Berlin et des études d’architecture en Grèce, mais le critique a dit le contraire. Le film est une coproduction gréco-allemande.

Christiane Passevant : Que signifie l’image de l’amandier fleuri à la fin du film ?

Angeliki Antoniou : C’est un élément symbolique, je dirai même métaphysique. Deux éléments de ce type sont importants : le loup et l’amandier. L’amandier est l’espoir de la sœur. Natacha dit à Eduart : « Depuis que tu es parti, l’amandier ne fleurit plus » et, chaque jour, elle regarde l’amandier. Lorsqu’un matin l’amandier est en fleurs, elle est convaincue que son frère va mieux. C’est comme un message. C’est un peu superstitieux et en même temps métaphysique. Le frère et la sœur sont d’une certaine manière en relation télépathique. Quand Eduart décide de confronter son acte, il se purifie et l’amandier refleurit.
Au montage, je ne savais pas si j’allais garder cette scène, je l’ai montée puis retirée, mais le chef opérateur allemand a insisté pour la garder car il pensait que la scène représentait un espoir. Alors je l’ai écouté.

De manière similaire, le loup — qui attaque son ami au premier passage de la frontière — n’attaque pas Eduart la seconde fois, mais le sauve de la mort en le réveillant. La volonté d’Eduart, la force de sa décision font que le loup ne l’attaque pas. Les loups n’attaquent que s’ils sentent une faiblesse. Or, quand il revient en Grèce, Eduart est physiquement faible mais très déterminé.



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