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Christiane Passevant
Le cinéma d’Amos Gitai : images et métaphores (1)
Rétrospective au Festival du cinéma méditerranéen (2006)
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Présenté au festival international du cinéma méditerranéen, l’hommage rendu à deux trilogies d’Amos Gitaï [1], cinéaste documentariste et de fiction, a permis de découvrir les différentes facettes de son travail. L’œuvre d’Amos Gitaï se situe en effet sur plusieurs niveaux de l’imaginaire cinématographique, bien au-delà de la situation au Moyen-Orient bien qu’elle y soit profondément ancrée. Son travail documentaire, sur une longue période de temps, illustre à la fois une volonté de rigueur, de compréhension et le refus des amalgames : un regard critique et à contre-courant. Les trilogies de Wadi [2] et de House - tournées respectivement à Haïfa et à Jérusalem - permettent d’établir un lien chaleureux, de proximité, avec les personnes qui y participent et les témoins, en revenant sur les mêmes lieux pour en fixer l’évolution et analyser une situation, sans la juger.

La trilogie de la « maison palestinienne » est un microcosme de toutes les tensions. Le premier film, House tourné en 16 mm noir et blanc (1980), aborde l’histoire des réfugié-e-s et a été censuré en Israël. Le film touche en effet à un tabou, celui du territoire. La loi de 1948 - dite « Absentee properties  » (Loi des Absents) - stipulait qu’« à partir du moment où les habitants s’étaient absentés en 1948, leurs maisons ou leurs terrains devenaient propriétés de l’État  ». Cette « loi provisoire avec arrière-pensée politique  » faisait de toutes ces propriétés palestiniennes la propriété de l’État israélien, et cela jusqu’à un règlement futur et hypothétique du conflit. Les propriétés ainsi saisies étaient prêtées ou louées par l’État jusqu’en 1977, ensuite elles furent vendues, pour nombre d’entre elles, pendant le gouvernement de Menahem Begin. Dans le film House, Amos Gitaï recherche le propriétaire palestinien de la maison. Une tâche difficile car, dans les registres, le nom du propriétaire est généralement masqué par le tampon officiel. Il réussit cependant à retrouver le Docteur Dajani, né dans la maison, et sa famille. La scène du retour de cet homme sur les lieux, après trente-deux ans, est certainement l’une des plus émouvantes et donne la dimension du drame de l’expulsion vécue par la population palestinienne en 1948. House est le « film du commencement » de l’œuvre critique d’Amos Gitaï.

Une Maison à Jérusalem (1998) poursuit la réflexion, agrandit le cercle et élargit la perspective. Y est évoquée la problématique de la diaspora palestinienne et sa lassitude devant une situation qui se dégrade. Deux générations de la famille Dajani, le fils et la petite-fille, évoquent l’exil et l’impossible retour : «  La Palestine est comme une maison qui aurait changé de propriétaire. Les nouveaux propriétaires parlent de la façon de régler les problèmes, en laissant les anciens dehors  » (le fils).

News from Home, News from House (2006) poursuit la métaphore de la maison, mais en sortant de son périmètre, de la rue, du quartier, de la ville. Ce nouveau chapitre du documentaire chronologique construit une autre vision de la situation et de ses conséquences futures. Le film est devenu plus abstrait et coordonne en quelque sorte la recherche des réalités évoquées dans les trois films par les personnages et leur histoire.

La trilogie de la maison est un même film en trois chapitres : la rencontre et le constat avec House,
la complexité et la vision élargie dans Une maison à Jérusalem, et enfin la vision des problèmes bien au-delà de la maison avec News from Home, News from House. Les trois films se mêlent et pourtant présentent une évolution complexe l’un vis-à-vis de l’autre. Et le rôle du commentaire off est une mise en contexte de cette «  archéologie humaine. »

Lors de la présentation - durant le 28e festival du cinéma méditerranéen - de News from Home, News from House, Amos Gitaï revenait sur les raisons qui l’ont inspiré pour réaliser une trilogie sur la «  maison  » : «  Israël et le Moyen-Orient souffrent beaucoup des images trop simplistes médiatisées dans les journaux télévisés de la planète. C’est pourquoi j’ai voulu, dans ce film, faire un travail un peu subversif dans le sens de décomposer cette simplification, de poser des questions, de montrer les contradictions, de ne pas accepter le politiquement correct. Cela a toujours été mon attitude vis-à-vis de mon pays que j’aime sans être toujours d’accord avec sa politique. Mais là je crois être dans la tradition juive en tant qu’école critique. Il faut penser dans le sens de la continuité historique, mais pas dans le sens sentimental et nostalgique. L’histoire nous donne des indications sur le futur, comment recomposer, pour faire mieux et ne pas recommencer le même gâchis. C’est pourquoi la critique est nécessaire comme les questions, mais bien posées. Le cinéma doit créer son autonomie, son propre regard. C’est ce qui m’a inspiré dans tous mes films  »

Notes :

[1L’entretien avec Amos Gitaï a eu lieu à Montpellier, le 3 novembre 2006, au cours du 28e festival du cinéma méditerranéen qui présentait en avant-première News from Home/News from House (Israël, 2006, 1 h 29), dernier volet de la trilogie de House (Israël, 1980, 50 mn), projeté ainsi qu’Une Maison à Jérusalem (Israël/France/Italie, 1998, 1h 29 mn). Trois fictions permettaient également de voir, ou de revoir, une partie de l’œuvre de ce cinéaste prolixe : Alila (France/Israël, 2003, 2h 1 mn), étude d’un quartier de Tel-Aviv et des locataires d’un immeuble, véritable microcosme de la société israélienne ; Terre promise (Israël/France/Royaume-Uni, 2004, 1h 30 mn), sur le trafic de femmes pour les filières de prostitution en Israël ; Free Zone (France/Israël, 2005, 1h 34 mn) qui suit la quête de trois femmes dans un espace sans repère. Amos Gitaï a réalisé une cinquantaine de films, fictions et documentaires. Le regard qu’il porte sur la société israélienne et les sociétés en général, sur le système est toujours profond et à la recherche de vérités au-delà de la propagande et du prêt à penser. « Les œuvres qui demeurent sont celles qui portent le regard critique d’un auteur », et c’est le cas pour les films d’Amos Gitaï.

[2Wadi (1980, Israël, 16mm couleurs, 40 mn) ; Wadi, dix ans après (1991, France/GB, 16mm couleurs, 97 mn) ; Wadi Grand Canyon (2001, France/Italie/Israël, Beta Digital, couleurs).



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