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Nestor Potkine
Désobéir par le rire
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Le rire, le propre de l’homme comme chacun sait, devrait surtout être le propre des militant-es. Le brillant et pas cher (5 euros) opuscule Désobéir par le rire, édité chez « le passager clandestin » nous en donne mille excellentes raisons : « Le plaisir tiré d’une action qui fait rire ceux qui la mènent contribue encore à renforcer le sentiment de puissance que l’action directe alimente déjà. Son contraire, le sentiment d’impuissance, est au cœur même du rapport de domination que subissent les victimes actuelles du rouleau compresseur néolibéral.(…) L’humour protège de la peur que la transgression des conformismes, des lois, des règles coutumières tendent naturellement à faire naître. (…) »

Ce petit livre, outre de rappeler pourquoi le rire protège la militante et corrode le puissant, présente un florilège d’actions riantes récentes. En 2008, par exemple, le festival de rue de la commune de la Colline, dans le quartier vieux-râleur de la Croix-Rousse, à Lyon, s’adonne à moult pratiques ludiques : on introduit une nouvelle monnaie, l’eureu, on squatte les places de parking, pour y faire la sieste (ah, les braves gens !), on lance des pavés en mousse sur les vitrines de banques… Et on pratique assidûment la « manif de droite ».

Savoureuse idée, la manif de droite. Les hommes y marchent devant, en imperméable Burberry’s (ou faux, vus les moyens financiers usuels chez le militant moyen), pantalon de velours et raie sur le côté. Les dames y marchent derrière, comme il se doit, en carré de soie sur le chignon. Et jupe longue. On y scande des slogans à visée pédagogique « Votez pour qui vous voulez, nous les avons tous achetés », « Plus de police, moins d’artistes » « La culture, ça fait mal à la tête », « TF1 sur toutes les chaînes ! ». On a vu des manifs de droite réveiller les riches, à Neuilly au petit matin, afin de leur rappeler que Le Président n’approuve que la France qui se lève tôt. Dans une manif de droite qui se respecte, on ne défile que sur les trottoirs, on ne traverse qu’au feu, on crie, à tout passant interloqué « Excusez-nous du dérangement », on salue l’arrivée de la police par des cris de joie et d’amour (pour ma part, je me permettrais de proposer de chanter en cette heureuse occasion l’hymne, « Plus près de nous,
Seigneur »).

La manif de droite peut être démultipliée en procession. C’est là l’une des habitudes de l’Église de la Très Sainte Consommation, dont Désobéir par le rire cite une homélie : « Si vous nous avez croisés pendant les dernières soldes, à genoux et les mains jointes, en pleine méditation devant une affiche publicitaire, vous vous êtes certainement demandé d’où venait l’Église de la Très Sainte Consommation. (…)

Début 2004, une poignée de dangereux activistes antipubs émerge des sous-sols du métro parisien après des actions de barbouillage qui débouchent sur des centaines d’arrestations et sur un procès retentissant. Ils décident alors de changer du tout au tout et de louer les mérites de l’idéologie marchande sans laquelle notre vie serait tellement vide de sens. Ils enfilent la bure, préparent les missels, l’Église de la Très Sainte Consommation est née. « Publicité, je t’aime de tout mon cœur et par-dessus toute chose ; parce que je sais que tu ne veux que mon bonheur. » Pas besoin d’être baptisé pour se joindre à nous et prier la Sainte Trinité : Capital, Croissance, Profit. Une carte bleue suffit, et des prières, bien sûr, devant les Temples de la Consommation. Notre première apparition miraculeuse se produisit sur les Champs-Elysées. Devant les magasins, une foule nous attendait déjà, en état de quasi-transe à l’idée de l’ouverture des soldes. En partisans hallucinés de la croissance divine, nous leur distribuâmes le Missel du Consommateur : « O Soldes ! O objets de nos achats impulsifs, puissions-nous vous retrouver chaque année. Et grâce à vous encore davantage consommer ! » (…)

En 2008, accompagnés d’un troupeau de clowns contaminés par la fièvre acheteuse, nous partons exorciser notre massive hystérie consommatrice aux galeries Lafouyette. Après quelques instants de sidération pure, devant la magnificence des étalages, nous avons exhorté la foule incandescente à consommer encore davantage, pour un Point de Croissance de plus. La clientèle émerveillée a répondu à ces prières par des ovations. Las, les hommes en noir au cerveau qui pendouille en spirale de leur oreille droite nous ont imposé une quarantaine, pour nous protéger sans doute de nous-mêmes, la frénésie du magasinage pouvant, nuire, comme chacun sait, à l’équilibre des budgets familiaux. »

Mais le livre ne se contente pas d’encenser la Très Sainte Consommation, il discute aussi nez rouges, attentats pâtissiers, impostures, et autres joies de l’existence.

Nestor Potkine convaincu de la supériorité du sourire en coin sur la bave aux lèvres.



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