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Shlomo Ben-Ami
1948 : la mère de toutes les guerres
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Cet article est d’abord la recension d’un nouveau livre de l’historien Benny Morris sur la guerre de 1948. Or, tout nouveau travail de Morris représente un événement, compte tenu du sérieux de son travail et des sujets sensibles qu’il traite, même si l’on peut avoir des désaccords avec lui sur ses prises de position récentes en tant que citoyen. Il y est d’ailleurs fait allusion ici. Il est évident que le conflit israélo-palestinien et plus généralement israélo-arabe est toujours marqué par cette guerre et par ses conséquences, dont l’exode palestinien. Morris analyse en détail stratégies, diplomatie, faits militaires, massacres, expulsions, et tout ce qui fait encore débat aujourd’hui, avec souvent un œil nouveau. Mais Ben-Ami, auteur de l’article, ne se contente pas d’une recension. Il critique certaines analyses, tire des conclusions politiques et offre des perspectives, parfois en contradiction avec celles de l’historien, y compris sur la nature du sionisme, dont la pensée s’est "fossilisée", selon Ben-Ami. A lire absolument, qu’on connaisse bien l’histoire de cette guerre fondatrice de tant d’événements qui ont suivi ou pas, car "le passé étend encore son ombre sur le présent de manière troublante"

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Depuis 60 ans, Israéliens et Palestiniens se servent du passé pour éclairer le présent et conférer une légitimité aux mythes fondateurs de leurs nations respectives. Bien sûr, les sionistes et les nationalistes palestiniens n’ont pas été les premiers à embellir l’histoire de la naissance de leur nation ou trouver des excuses à leur tragédie. Au fil de l’Histoire, des nations sont nées dans le sang, voire dans le péché. C’est la raison pour laquelle, comme l’a écrit Ernest Renan, elles ont tendance à mentir sur leur passé.

La naissance de l’Etat d’Israël en 1948 a longtemps fait l’objet d’une historiographie auto-congratulatrice de la part du vainqueur et d’histoires remplies de plaintes de la part de Palestiniens déshérités. Pour les Israéliens, la guerre de 1948 fut une lutte désespérée pour la survie dont l’issue a été une victoire quasi miraculeuse. Dans le monde arabe, on tend, pour expliquer cette même guerre, à avoir recours à des théories du complot et à éviter toute responsabilité dans la défaite arabe. Des deux côtés, l’écriture de l’Histoire a fait partie d’une quête nationaliste et non-critique de légitimité.

Refusant d’admettre que le noble rêve juif d’un Etat ait été entaché par les méfaits commis lors de la naissance d’Israël, et voulant à tout prix nier la centralité du problème palestinien dans le conflit élargi du Moyen-Orient, les Israéliens ont préféré s’en tenir à leur lutte pour l’indépendance contre des armées arabes d’invasion censées être supérieures. Or, c’est sans doute la guerre entre la population palestinienne « indigène » et le Yishouv (communauté juive organisée de Palestine) qui a constitué la phase la plus virulente de ce conflit. Ce fut pendant cette période, entre le 30 novembre 1947 et le 15 mai 1948, que le sort de l’Etat juif encore à naître a semblé ne tenir qu’à un fil. Et pourtant, la pensée, répandue et cultivée depuis, a refoulé le souvenir de cette bataille pour se focaliser sur la résistance héroïque d’un Yishouv minuscule face aux armées arabes d’invasion, lors de la deuxième phase du conflit, soit entre le 15 mai 1948 et le printemps 1949. Une fois la guerre terminée, le problème palestinien a pratiquement disparu du débat public en Israël, ou alors, il était qualifié de termes commodes comme un problème de "réfugiés" ou d’"infiltrés". C’était comme s’il n’y avait jamais eu de conflit israélo-palestinien ou de peuple palestinien. Comme l’avait dit Golda Meir dans sa fameuse phrase, "ils n’existaient pas".

Une longue révision

Au cours des années 80, un groupe connu sous le terme de nouveaux historiens a commencé à remettre en cause la mythologie sioniste qui avait entouré la naissance d’Israël. Ces chercheurs israéliens (Simha Flapan, Ilan Pappé et Avi Shlaim entre autres) ont déterré des documents qui contredisaient l’opinion communément acceptée d’une guerre qui opposait un David juif à un Goliath arabe. Ils avançaient également que la véritable histoire de cette guerre était celle d’une trahison de la cause palestinienne par les Etats arabes, et ont montré qu’il y avait eu collusion entre certains Arabes et les Juifs - comme lorsque la Transjordanie et le Yishouv ont conspiré pour empêcher la création d’un Etat palestinien. Dans d’autres cas, ont dit les nouveaux historiens, les Etats arabes se sont précipités pour s’emparer de terres aux dépens des Palestiniens ou de leurs rivaux de la coalition arabe.

Mais ce fut Benny Morris qui s’attaqua à la question la plus délicate de toutes : celle des réfugiés. Son livre [1], publié en 1987, demeure l’œuvre majeure sur la question la plus épineuse, politiquement et moralement, qui sous-tend l’embrouillamini israélo-palestinien. Ce livre rend compte de l’expulsion, souvent violente, de 700 000 Arabes, alors que des combattants juifs conquéraient des villes et des villages en Palestine. Pour avoir proposé ce nouveau récit de la naissance d’Israël, avec courage et maîtrise, Morris paya un prix très élevé sur le plan personnel. Dénoncé comme "antisioniste" après la publication de ce livre, il se vit refuser un poste dans pratiquement tous les départements d’histoire du pays. Ce ne fut qu’en 1996, après qu’Ezer Weizman, alors président, l’eut convoqué à son bureau et lui eut demandé d’affirmer sa croyance au droit d’Israël à exister que Morris obtint un poste à l’université Ben Gourion du Néguev.

Plus que n’importe quel autre nouvel historien, Benny Morris s’est singularisé en séparant clairement les opinions de Morris l’historien de celles de Morris le citoyen, entre son interprétation audacieuse du passé et ses opinions controversées et politiquement incorrectes sur le présent. De peacenik au CV impeccable (il fit de la prison durant la première Intifada en 1987 pour avoir refusé d’accomplir sa période de réserve militaire dans les territoires occupés), Morris a peu à peu dérivé, comme la plupart des Israéliens, vers une position de critique véhémente à l’égard des Palestiniens. Il a rendu responsables les dirigeants palestiniens de l’échec d’Oslo et de l’Intifada al-Aqsa, déclenchée en septembre 2000.

En janvier 2004, lors d’une interview restée célèbre accordée au journaliste Ari Shavit d’Ha’aretz, Morris se lamentait du fait que les stratèges israéliens de la guerre de 1948 n’avaient pas complètement purgé l’Etat juif de sa population arabe : "Si Ben Gourion avait opéré une grande expulsion et nettoyé tout le pays - toute la Terre d’Israël, jusqu’au Jourdain ... nous aurions stabilisé l’Etat d’Israël pour plusieurs générations. ... Si la fin de l’histoire se révèle sombre pour les Juifs, ce sera de la faute de Ben Gourion qui n’a pas terminé le transfert de 1948." Ces déclarations choquèrent nombre de ses anciens admirateurs et de ses collègues nouveaux historiens. Mais même si ceux qui le critiquent sur la gauche le considèrent comme un citoyen controversé du présent, Morris demeure quelqu’un qui étudie le passé de manière intègre et remarquablement professionnelle.

L’aptitude à se poser lucidement des questions sur le passé constitue un test essentiel pour des sociétés libres et pour des institutions universitaires réellement démocratiques. Les défis lancés par les nouveaux historiens aux mythes qui ont entouré la naissance d’Israël constituent une contribution majeure, à la fois à l’historiographie et à l’identité du pays. Le travail des nouveaux historiens a également eu des conséquences politiques : le processus politique israélo-palestinien des années 90 a été nourri de leur reformatage du récit national en Israël. L’apport de nouveaux et puissants arguments concernant 1948 a influencé l’opinion d’hommes politiques et de négociateurs, qu’ils le reconnaissent ou non (le discours que j’ai prononcé à Ottawa, en tant que chef de la délégation israélienne au cours des négociations multilatérales de 1992 sur les réfugiés palestiniens, était profondément influencé par le travail de Morris).

Aucune histoire nouvelle de ce type n’a pour l’instant émergé dans le monde arabe, et aucune archive arabe n’a été ouverte, susceptible d’offrir ce genre de perspectives nouvelles. La plupart des historiens arabes continuent d’absoudre les militaires de leurs pays de toute responsabilité de la défaite. En exonérant les armées arabes et en attribuant leur échec à la traîtrise et à l’incompétence d’élites civiles conservatrices, ces chercheurs ont fourni une légitimité aux régimes militaires révolutionnaires qui ont pris le pouvoir dans le monde arabe après 1948.

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