Divergences Revue libertaire en ligne
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Yves 2ème réponse

II

Le processus de différenciation me semble une constante, au moins humaine, une nécessité dans l’émergence, si lente, de l’individuation avec ses circulations de progressions/régressions récurrentes qui peuvent parfois donner l’illusion d’inertie.

Un des aspects de la façon dont s’est représentée la différenciation sexuelle, dès la période préhistorique, a, assez manifestement, porté sur les marqueurs visibles, organes génitaux apparents, phénomènes cycliques menstruels, capacité à la gestation et la mise au monde, plus rares érections, pour autant que l’on puisse se référer aux artefacts, mis au jour par l’archéologie, qui expriment autant voire plus une considération symbolique qu’anatomique concrète qu’ils exacerbent souvent.

Ces représentations inscrites dans l’imaginaire archaïque de l’humanité sont encore actives aujourd’hui, même si les modes de leurs expressions ont pu changer, se démultiplier en comportements et en spectacles divers.

Une question émerge quand même devant l’abondance de figures féminines exhumées par l’archéologie dans la statuaire et les gravures et peintures pariétales du paléolithique ancien, quand les figures masculines ne sont repérables qu’en nombre assez réduit, et plus tardives, cela même si quelques rares éléments semblent représenter des caractères féminins et masculins fusionnés, tels cette Venus de Mauern – Venus de Weinberg,

qui serait à la fois fessier féminin et phallus, sous réserve de fiabilité des projections modernes.

Mais sur les parois des grottes, ce sont bien des essaims de vulves, plus ou moins stylisées, qui fleurissent, s’affichent candidement ou y rougeoient.

Si la signification de ces figures pour leur auteurs et leurs groupes d’appartenance à l’époque reste désormais objet de spéculation, la façon dont ces représentations ont évolué depuis cette époque peut également donner lieu à des questions et engouements divers.

Une inscription, en 1968, au coin de la rue Champollion et de la place de la Sorbonne, affirmait que « l’érotisme est à la pornographie ce que le petit vin blanc de Cassis est à l’huile de vidange », et la mémoire nous en est quelque peu engourdie, saturée de spectacle.

Pour poursuivre la différenciation, la confusion entre pénis et phallus, entre organique et symbolique, reste une constante dans les assignations modernes, et nous demande « encore un effort pour devenir républicains », pour paraphraser un sulfureux marquis, qui n’a pu éviter de s’y vautrer.

En avançant dans l’histoire, les représentations féminines puissantes ont longtemps perduré, la « Dame aux fauves » de Çatal Hüyük

en est un exemple explicite, et les mythologies anciennes ne manquent pas de figures féminines fortes, telle Ishtar entre autres même si Gilgamesh l’a remise à sa place, déclenchant alors sa fureur meurtrière.

Il semble alors que le trouble généré par des différences sexuées plus difficilement définissables et assignables, laissant un sentiment d’ambivalence, n’apparaisse que relativement récemment, même s’il est hasardeux de conclure. L’exposé d’Aristophane, sous la plume de Platon dans le Banquet, tente ainsi d’exposer la figure antique de l’hermaphrodite trop extraverti pour les dieux, et cela juste avant que Socrate ne prête sa voix à Diotime, seule expression féminine dans ce cénacle masculin, pour exprimer le mystère d’Eros, « grand Daïmon ».

La recherche sur sexes et genres, aux origines du genre dans l’intitulé d’Anne Augereau & Christophe Darmangeat, est actuellement en plein développement et bouleversements, comme l’atteste l’ancien Homme de Menton de 1872 devenu Dame du Cavillon en 1988, grâce à la perspicacité de Marie-Antoinette de Lumley.

Les changements quant aux rôles prescrits par chaque société donnée selon l’attribution sexuée sont de fait en mouvement constant, même si cela peut paraître long entre discours et réalisation.
La vieille antienne de « qui va s’occuper des gosses pendant qu’on fait la révolution ? » s’est bien posée il y a cinquante-cinq ans, à cette époque où il y avait plus de libérateurs autoproclamés que de libérés, plus de ces gens qui voulaient le bien des autres malgré eux, ou malgré elles.

Les grands révolutionnaires s’accordaient alors plus à tenir des discours enflammés dans quelques cénacles qu’à assurer les tâches domestiques, et nous n’en avons pas encore terminé avec ces caricatures.
Concomitamment, des enfants, surtout des classes occidentales « modernes », en sont venus parfois à éprouver du mal à se situer dans leurs identifications parentales, entre des papas-poules mal à l’aise pour correspondre au modèle ouvert prescrit non phallocrate, et des mères executive-women stressées dans la fatigue d’être soi telle que pointée par Ehrenberg.

Dans les familles qui en ont les moyens financiers, ce sont ces enfants qui sont assignés au cours de violon, de chinois, d’aïkido, et toutes ces hyper-activités extra-scolaires censées faire d’eux et d’elles des citoyen-ne-s accompli-e-s, futures consultants des cabinets de psychothérapeutes qui devront s’y confronter, s’y transformer.

Sur la question des interventions chirurgicales supposées rendre crédible un changement de sexe, je ne parviens pas à faire la différence d’avec ces atteintes au corps prescrites dans les sociétés dites traditionnelles, circoncisions, excisions et autres scarifications, censées manifester un sens symbolique, mais qui fleurent plus le passage à l’acte sur la bête à dresser, à contenir.

En tout état de cause, l’ambiguïté de genre dérange, tel le décepteur des mythes de toutes les cultures, le trickster, le fripon divin de Paul Radin, Charles Kerényi et C. G. Jung, qui vient mettre le désordre dans ce qui paraissait solide mais ne l’était peut-être pas tant que ça, ou devait changer pour se maintenir dans le devenir.

Si la réalisation de l’être est bien d’intégrer la complétude des différents aspects de son incarnation, il y a une nécessité d’assumer toutes ses complexités, y compris les plus ambiguës, et le champ de l’identité de genre en regorge, pas encore toutes identifiées.

Yves