Notre ami et collaborateur Mato-Topé nous a fourni un tour d’horizon sur la façon dont, ici ou là, ce livre a été reçu.
Merci.
Divergences
"Après dix ans de tueries, nous n’avons rien pu obtenir comme butin, pas même des corps. Pas même une parole.
Une seule photo pour toute une guerre, je te la montrerai ce soir au retour. […]
Tu y verras une femme qui crie, bouche ouverte au-delà des mots, visage tordu, comme quand la douleur vous plonge dans le vide. La femme hurle, ou semble au bout d’un long hurlement, tout est desséché sur son visage. Elle ressemble à un vieux ruisseau inanimé qui montre ses entrailles de pierre. Sur sa tête, elle porte un foulard. Il dévoile une chevelure soyeuse qui suggère sa féminité et son malheur de mère, sauf que ce n’est plus une mère. On l’appelle la « Madone de Bentalha ». Bentalha, c’est le quartier d’Alger où, dans la nuit du 22 septembre 1997, on massacra et égorgea 400 personnes. Cette femme à la douleur sourde est au bras d’une autre qui la retient contre un mur et l’assiste pour accoucher de quelque chose de monstrueux. Le visage de la madone prend tout l’espace dans la tête de celui qui regarde cette photo. « C’est la Madone de Bentalha », répétait ma mère en lui cherchant la meilleure place sur notre mur d’entrée. La photo suspendue crie et le temps est tétanisé pour elle et pour moi et pour nous tous, et rien ne se passe pour nous défaire de ce saisissement. Le massacre a eu lieu dans les environs d’Alger durant la guerre, la mienne. C’est tout ce qui subsiste. Pour l’autre guerre, on trouve des milliers de clichés avec des soldats, des femmes, des mitrailleuses, des drapeaux, des manifestants, des combattants de la France, des vieillards, des enfants. Alors tu vois ? Nous, on n’existe pas ; moi je n’existe pas et toi si peu, et seulement pour quelques heures."
Kamel Daoud, "Houris" Prix Goncourt 2024
Cette photo, prise en 1997 durant la période de massacres en Algérie, est devenue une icône, qui a fait la "une" de 750 journaux. Son auteur, Hocine Zaourar, photographe de l’Agence France- Presse (AFP), est le seul Algérien lauréat du World Press.
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Grands prix d’automne 2024
Houris de Kamel Daoud, un livre « qui honore le Goncourt »
Kamel Daoud, prix Goncourt 2024, aux côtés de Tahar Ben Jelloun, membre du jury - Photo Olivier Dion
Sacré dès le premier tour de scrutin, Houris de Kamel Daoud (Gallimard) est largement salué en tant que lauréat du prix Goncourt 2024.
Contrairement aux deux derniers vainqueurs du prix Goncourt – Jean-Baptiste Andrea pour Veiller sur elle (L’Iconoclaste) en 2023 et Brigitte Giraud pour Vivre vite (Flammarion) en 2022 –, le lauréat 2024 du plus prestigieux des prix littéraires français n’aura pas eu besoin de la double voix du président du jury pour trancher un scrutin serré.
C’est même l’inverse qui s’est produit, Kamel Daoud ayant obtenu la majorité absolue des votes dès le premier tour de scrutin pour son roman Houris (Gallimard). Il a devancé Archipels d’Hélène Gaudy (L’Olivier), qui a récolté deux suffrages. Jacaranda de Gaël Faye (Grasset), entre temps récompensé du prix Renaudot, et Madelaine avant l’aube de Sandrine Collette (JC Lattès), n’ont quant à eux obtenu qu’une voix chacun.
Kamel Daoud était largement donné favori par la presse littéraire, d’aucuns voyant dans Houris un « Goncourt politique », comme l’anticipait la journaliste de France Inter Ilana Moryoussef, interrogée la semaine dernière.
Originaire d’Oran, Kamel Daoud a choisi de vivre en France, trois ans après avoir reçu la nationalité française. En Algérie, il a subi des menaces, son roman ayant transgressé un article de la charte pour la paix et la réconciliation nationale, qui interdit d’évoquer la guerre civile qui ravagea le pays entre 1992 et 2002 et qui fit entre 60 000 et 200 000 morts, ainsi que des milliers de disparus.
« Ce livre est né parce que je suis en France. C’est un pays qui me donne la liberté d’écrire. Ce n’est pas facile de parler de guerre, il faut du temps, du deuil, de la distance. C’est un livre qui va dans le sens de l’espoir », a réagi l’écrivain, après avoir un fait un tour de table pour remercier les jurés.
« Il y a des livres qui sont honorés par le Goncourt et des livres qui honorent le Goncourt. Celui-ci était un peu une évidence et mon grand coup de cœur », a, pour sa part, commenté l’autre membre du jury Éric-Emmanuel Schmitt.
Ancien président du jury Goncourt, où il est resté en poste pendant trois ans, Didier Decoin, qui a retrouvé son fauteuil de simple juré, signale pour sa part « un très très bon livre. » « La première chose, c’est la prise de conscience d’événements graves qui se sont passés en Algérie, que les responsables ont voulu mettre sous le tapis et que Kamel Daoud a ressortis, a-t-il complété. C’est aussi la place qu’il donne aux femmes, à leur souffrance et par-dessus tout, à la poésie arabe, comme la musique de Shéhérazade que l’on entend tout au long du livre et qui m’a enchanté. »
Antoine Gallimard, président du groupe Madrigall, s’est pour sa part félicité de la victoire de Kamel Daoud auprès de Livres Hebdo : « C’est assez rare d’avoir un livre couronné qui est à la fois un livre d’une grande qualité littéraire et en même temps qui est un formidable message politique. Nous sommes donc extrêmement heureux. »
Par Elodie Carreira, Charles Knappek, Livres Hebdo, lundi 04 novembre 2024.
https://www.livreshebdo.fr/article/houris-de-kamel-daoud-un-livre-qui-honore-le-goncourt
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Le prix Goncourt récompense Kamel Daoud pour « Houris »
L’écrivain, né en 1970, est distingué pour ce roman, évocation saisissante de la « décennie noire » de l’Algérie (1992-2002).
Le prix Goncourt 2024 récompense Houris, de Kamel Daoud (Gallimard, 416 pages, 23 euros, numérique 15 euros), a fait savoir, lundi 4 novembre, depuis le restaurant parisien Drouant, l’Académie nouvellement présidée par Philippe Claudel. Etaient également en lice Madelaine avant l’aube, de Sandrine Collette (JC Lattès), Jacaranda, de Gaël Faye (Grasset) et Archipels, d’Hélène Gaudy (L’Olivier).
Proclamé au même endroit dans la foulée du Goncourt, le prix Renaudot récompense pour sa part Gaël Faye pour Jacaranda.
« C’est votre rêve, payé par vos années de vie. A mon père décédé. À ma mère encore vivante, mais qui ne se souvient plus de rien. Aucun mot n’existe pour dire le vrai merci », a écrit Kamel Daoud sur X, dans un message accompagné d’une photo de ses parents.
Annoncé depuis des semaines comme favori, Houris succède ainsi à Veiller sur elle, de Jean-Baptiste Andrea (L’Iconoclaste). Avec ce roman, Kamel Daoud figurait pour la seconde fois dans le dernier carré du Goncourt, onze ans après Meursault contre-enquête (Actes Sud, 2014), finalement récipiendaire du Goncourt du premier roman. La décennie suivante a installé l’écrivain, né en 1970 en Algérie, à Mostaganem, longtemps journaliste au Quotidien d’Oran, chroniqueur au Point, comme une figure importante du débat public en France. Il s’y est installé en 2023, trois ans après avoir reçu la nationalité française.
Houris fait de son auteur le premier Algérien lauréat du Goncourt, quoique le livre soit interdit dans son pays et ait sans doute valu à Gallimard d’être exclu du Salon du livre d’Alger. Le roman transgresse en effet un article de la charte pour la paix et la réconciliation nationale, qui interdit l’évocation des « blessures de la tragédie nationale », expression désignant la guerre civile qui opposa, de 1992 à 2002, des groupes islamistes à l’armée algérienne, et fit entre 60 000 et 200 000 morts et des milliers de disparus.
Du silence à la confrontation
Or Houris place en son cœur cette « décennie noire ». Vingt ans après la fin des combats, le récit se déploie de nos jours en deux parties – de l’ombre à la lumière, du silence à la confrontation. D’abord, le monologue sombre et lyrique d’Aube, 26 ans, une cicatrice en forme de sourire autour du cou, s’adressant à l’enfant qu’elle porte dans son ventre. Elle ne lui donnera pas naissance en ce pays qui lui a tout pris, dit-elle. Ensuite, le soliloque d’un chauffeur-libraire qui la fait monter dans sa voiture alors qu’elle voulait quitte Oran à pied. Dans un road trip mémoriel, il conduira Aube vers ce village où, une nuit, les islamistes ont tué et égorgé.
Lui a une connaissance encyclopédique de la guerre civile, au point de passer pour fou ; elle en porte les stigmates, mais n’a plus de cordes vocales pour en parler. Epousant le désordre de leurs souvenirs, le roman convoque des images enfouies, ressasse des horreurs niées dans l’espoir de les attester. Plus qu’une œuvre de vérité, Kamel Daoud pose le cadre d’une libération de la parole.
Par Le Monde des livres et Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »), lundi 04 novembre 2024.
https://www.lemonde.fr/livres/article/2024/11/04/le-prix-goncourt-recompense-kamel-daoud-pour-houris_6375489_3260.html Prix Goncourt 2024 : Kamel Daoud, ange ou démon ?
Kamel Daoud, écrivain algérien, et Français depuis pas longtemps, a obtenu lundi 4 novembre le prix Goncourt, le plus important prix littéraire français et francophone, et l’un des plus prestigieux au monde. L’événement est tout, sauf banal.
Daoud a été primé pour son roman Houris. Il est le premier Algérien à être distingué de ce prix attribué depuis 120 ans aux mastodontes de la littérature francophone. Les Mohamed Dib, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Malek Haddad ou Assia Djebbar, aussi monumentaux furent-ils, n’ont pas eu cet honneur.
Il est aussi seulement le troisième écrivain maghrébin et africain à l’obtenir, après les Marocains Tahar Ben Jelloun en 1987 et Leila Slimani en 2016.
L’enfant de Mostaganem, près d’Oran, dans l’ouest de l’Algérie, verra désormais son nom trôner pour toujours dans le palmarès du Goncourt à côté de ceux d’illustres écrivains de ce siècle et de celui qui le précède, Marcel Proust, Alphonse de Chateaubriand, André, Malraux, Simone de Beauvoir, Amin Maalouf…
Paradoxalement, le roman n’est ni édité en Algérie ni traduit en arabe et la distinction de son auteur ne suscite pas dans son pays l’enthousiasme qu’elle devrait. La faute sans doute à des polémiques, nombreuses, positionnements et malentendus, parfois des excès qui ont jalonné le parcours de l’écrivain quinquagénaire. Un parcours atypique, admiré, décrié, qui ne laisse en tout cas pas indifférent.
"Je ne sais pas où commence l’histoire, je ne sais pas où elle va finir. Mais pour le moment, c’est une très belle histoire", a réagi Daoud dans le Nouvel Observateur après l’annonce de sa victoire.
Kamel Daoud est né à Mesra, Mostaganem, en 1970. Après des études scientifiques, il passe à la littérature, par la petite porte du journalisme. Il s’est fait connaître par ses chroniques caustiques, parfois acerbes, dans Le Quotidien d’Oran dont il fut le rédacteur en chef pendant de nombreuses années. Sa carrière prendra une autre dimension lorsqu’il se mettra à écrire pour des médias français de renom, dont Le Point. Dans ses chroniques comme dans ses romans, Daoud a ceci de particulier, en plus de son talent indéniable : il aborde sans tabou le fait religieux, avec de nombreux excès et les amalgames.
Un autre paradoxe, le journaliste-écrivain était islamiste salafiste jusqu’à ses 18 ans. En 2014 il fait l’objet d’une première fetwa appelant à sa mise à mort, émise par un imam salafiste algérien.
Kamel Daoud, un talent indéniable et un parcours jalonné de controverses
L’écrivain commence à moins plaire en Algérie à partir de 2016, lorsqu’il se met à verser véritablement dans l’excès et les amalgames dans les colonnes et sur les plateaux des médias français.
Son premier grand dérapage -du moins c’est ainsi qu’il est perçu par ses compatriotes- a été d’imputer dans Le Monde en janvier 2016 les agressions contre des femmes à Cologne (Allemagne) à un "rapport malade à la femme, au corps et au désir" qu’il a généralisé à toute la jeunesse du monde arabe et musulman.
Kamel Daoud n’en restera pas là. C’est le rôle d’un écrivain de sortir des stéréotypes quitte à provoquer et choquer, mais Daoud en a peut-être abusé. Si nul ne peut lui dénier le droit et la liberté de se démarquer du Hirak populaire algérien de 2019, beaucoup lui reprochent en revanche d’ajuster ses positions sur celles de la bien-pensance française, voire d’une extrême-droite en plein essor, sur des sujets qui, a priori, n’ont rien en commun, l’Islam, le litige mémoriel Algérie-France et surtout la Palestine. D’ailleurs, on ne l’entend jamais dénoncer les crimes israéliens à Gaza.
La réputation lui colle désormais comme une étiquette, au-delà de l’Algérie et de la France. "La fascination de Kamel Daoud pour l’extrême-droite", titre le média français Orient XXI un long article égrenant les nombreuses positions controversées de l’écrivain algérien.
En Algérie, ses pourfendeurs en sont convaincus : ce sont ces positionnements qui ont ouvert à Kamel Daoud les portes des médias et des salons littéraires français les plus prestigieux. Et qui lui ont fermé celles de son pays. Quelques jours avant de triompher au Goncourt, l’écrivain s’est vu signifier qu’il est indésirable, lui et son roman qui sera primé, au Salon international du livre d’Alger.
Le Goncourt attribué à Houris, qui raconte un drame de la décennie de terrorisme en Algérie, est-il donc un "prix politique" ? Il est même "très politique", tranche le Nouvel Observateur qui souligne, comme un indice supplémentaire, que la distinction survient "dans le contexte de relations dégradées entre Paris et Alger".
Comme pour ne rien démentir, certains titres de la presse française d’extrême-droite, comme le Journal du Dimanche, exaltent en ce lendemain de Goncourt.
Il reste enfin cette vérité qu’il serait malhonnête de ne pas souligner : ange ou démon, qu’il doive ou pas quelque chose dans son ascension à ses positionnements, Kamel Daoud est un écrivain de talent.
Il a signé près d’une dizaine de romans et nouvelles et remporté autant de prix littéraires, dont un premier Goncourt déjà en 2015, celui du premier roman pour "Meursault, contre-enquête", une sublime réécriture de "L’étranger" d’Albert Camus.
Makhlouf Mehenni, mardi 05 novembre 2024
https://www.tsa-algerie.com/prix-goncourt-2024-kamel-daoud-ange-ou-demon/
Kamel Daoud, prix Goncourt 2024 :
« J’ai vécu le français comme une langue secrète »
À l’antenne de France Inter, l’écrivain de nationalité algérienne est revenu sur son rapport « intime » à la langue française.
Le prix Goncourt a été décerné hier, lundi 4 novembre, à Kamel Daoud pour son livre Houris (Gallimard), un roman sur la guerre civile en Algérie. Un choix audacieux quand on sait que la présence de l’auteur et de sa maison d’édition Gallimard a été interdite au Salon international du livre d’Alger en raison de sa critique du pouvoir algérien. Invité sur la matinale de France Inter ce 5 novembre, l’écrivain est revenu sur son rapport au français qu’il décrit comme une « langue intime ». Une langue qu’il a choisie pour ses romans, plutôt que l’arabe.
Son livre, Houris (qui signifie « femme très belle promise par le Coran aux Musulmans fidèles qui accéderont au paradis »), accorde la parole à son héroïne narratrice, Aube, qui est devenue muette à la suite d’une tentative d’égorgement lors du massacre de Had Chekala en décembre 1999 lorsqu’elle avait cinq ans. Le roman est sa prise de parole pour raconter son histoire et celle de son pays à Houri sa fille, dont elle est enceinte. « Mon personnage ne peut pas parler, mais il imagine une langue et moi j’ai vécu le français comme une langue intime, c’est une langue secrète », a confié l’écrivain au micro de la journaliste Sonia Devillers.
« La première langue, c’est se taire »
« J’étais dans une famille qui ne le parlait pas, qui ne lisait pas, et le seul endroit où j’avais une île à moi tout seul, une île de milliardaire, c’était la langue française », a-t-il continué. L’écrivain algérien, chroniqueur et journaliste, est né en 1970 à Mostaganem, en Algérien. Il a été élevé par ses grands-parents et a été marqué par la figure de son grand-père qui ne savait ni écrire ni lire mais qui avait toujours un stylo dans son portefeuille. Ses parents avaient choisi de ne pas perturber la scolarité de leur aîné au gré des déménagements fréquents de son père, gendarme.
Ses études terminées, il décide de quitter son village pour se rendre en ville où il se lance dans le journalisme en intégrant le Quotidien d’Oran. Il mène des enquêtes sur les massacres commis dans son pays et décide de témoigner. Il manifeste une réelle rage d’écrire. « Une des premières langues que l’on déchiffre dans sa vie, ce sont les silences de ses propres parents. Parfois, on met des décennies pour comprendre certains silences de nos parents qui nous habitent, qui nous forment et nous informent. Donc la première langue, ce n’est pas bavarder, c’est se taire », a-t-il ajouté sur France Inter.
La lecture, le goût d’écrire et l’apprentissage du français, il les a appris par lui-même. Avec ce qu’il avait sous la main : dans la maison de ses grands-parents, il n’y avait presque pas de livres, excepté quelques polars et un exemplaire de Vingt mille lieues sous les mers. À la question de la journaliste qui lui a demandé quel usage il fait de l’arabe, ce dernier a rétorqué : « C’est une illusion occidentale, personne ne parle arabe dans le monde arabe. Nous parlons nos langues qui sont l’algérien, le saoudien, etc. C’est comme si vous demandiez “Est-ce que le français, c’est du latin dialectal ?” »
Par Aliénor Vinçotte, Le Figaro, mardi 5 novembre 2024.
https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/kamel-daoud-prix-goncourt-2024-j-ai-vecu-le-francais-comme-une-langue-secrete-20241105
« Houris » de Kamel Daoud : le courage de braver l’interdit
Le but de cette chronique n’est pas de nous jeter dans l’arène du combat qui fait rage entre les partisans de Kamel Daoud et ses détracteurs, mais de donner un avis sur « Houris », le livre qui lui a valu le prix Goncourt.
Ce que d’aucuns semblent ignorer, c’est qu’en osant traiter d’un sujet lié à la décennie 1990, Kamel tombe sous le coup d’une loi qui le condamnerait à cinq ans de prison ferme si jamais l’idée folle de rentrer au pays le prenait. Par cette œuvre, Kamel sait qu’il se condamne à l’exil. Il devient ainsi le porte-voix lucide de nos coups de gueule contre le pouvoir et les islamistes.
Comme on s’en doutait, « Houris » est un rétroviseur ajusté sur « la guerre contre les civils » et non pas la guerre civile comme il est coutumier de la désigner. Le nombre de 200 000 morts ne donne pas la distribution entre les victimes. Combien de militaires sont tombés et combien de tangos ont été éliminés ? On ne le saura jamais ! Car ces deux belligérants se sont adonnés à un jeu de massacre des civils, chacun essayant de les faire endosser à l’autre. Il est quasiment impossible que le nombre de militaires tués dépasse quelques milliers, comme il est tout aussi improbable que le décompte des victimes islamistes dépasse la dizaine de milliers. L’écrasante majorité des victimes sont des civils. Et là se pose l’éternel question « qui a tué qui ». Se réfugier dans la sempiternelle formule « ceux sont des Algériens qui ont tué d’autres Algériens » ne suffit pas, ne suffit plus !
Même si, on a un peu de mal (je parle pour moi, évidemment) à s’accrocher à l’histoire dès les premières pages, on est vite rattrapé par le style poétique de notre intellectuel. À tel point que le livre se dévore d’une traite.
À travers l’histoire d’Aube, le personnage principal, c’est le destin peu enviable de la femme musulmane, en général, et de l’Algérienne, en particulier, qui est superbement décrit.
Non seulement Kamel réussit à nous replonger dans toutes les horreurs de la décennie noire, mais il le fait en ciselant les mots avec une précision d’horloger. Même les scènes les plus cruelles sont mises en relief avec une phraséologie poétique. Seul le verbe égorger (par ce qu’il n’a pas de synonyme) domine tout au long du texte. Mais ne faut-il pas appeler un chat, un chat après tout ? Nous le savons tous, et qui peut décemment l’oublier, des rivières de sang ont coulé, des jeunes filles violées, des femmes éventrées, des vieux, des jeunes, des femmes, des enfants, des bébés ont été trucidé sans états d’âme. Toutes les composantes de la société ont payé le prix fort dans cette guéguerre stupide.
Alors comment diable ose-t-on nous interdire de nous souvenir en faisant en sorte de faire semblant que la décennie 1990 n’a jamais existé dans l’histoire du pays ? À l’allure où vont les choses, on va bientôt la supprimer du calendrier en la faisant enjamber par les années 1980 ! Ils en sont capables !
Pour dire un mot sur les polémiques, certains de nos intellectuels les plus respectés se sont lancés dans des diatribes inimaginables contre l’auteur sans même, de leurs propres aveux, avoir lu ou feuilleté le livre, allant jusqu’à traiter l’auteur « d’indigéniste » ! ?
Ce n’est pas sérieux ! Et, à mon avis, le sens donné par notre intellectuel à ce qualificatif est diamétralement opposé à son sens absolu !
« Houris » est une symphonie mélancolique angoissante par sa justesse de ton sur fond de perfection syntaxique !
Bravo et Félicitations Kamel ! Merci de la fierté que tu distille en nous chaque fois que tu dénonces la bêtise des hommes !
D’aucuns te reprochent certains dérapages, mais après tout, qui peut prétendre à une dialectique linéaire en permanence ? Surtout dans ce monde virtuel où la moindre information est noyée dans un océan d’intox.
Par Kacem Madani, Le Matin, mercredi 6 novembre 2024.