Professeur de littérature française et francophone, traducteur et critique.
Démocratie, laïcité et islam politique dans le livre du penseur Hussam al-Din Darwish
"Le destin de Darwish" est le titre d’un livre récemment publié par "Mu’minun Bila Hudud" (Croyants sans frontières), qui examine la vie et le parcours intellectuel de l’écrivain et penseur Hussam al-Din Darwish. Cette exploration est présentée à travers un dialogue approfondi mené avec lui par l’écrivain, chercheur et poète Mohammed Dibo. Dans cet article, le professeur Zahida Darwish met en lumière plusieurs questions abordées dans le cadre de ce dialogue.
"Comment la philosophie peut-elle devenir un mode de vie ?" m’est venue à l’esprit en lisant le récent livre du penseur et professeur d’université Hussam al-Din Darwish, publié par Mu’minun Bila Hudud sous le titre convaincant de "Darwish entre le destin et la fatalité". En lisant, je me suis souvenu d’un vers écrit il y a plus d’un siècle par le poète français Verlaine dans l’un de ses poèmes, où il déclare : "Quant à moi, je partirai satisfait d’un monde où l’action n’est pas la jumelle des rêves." Pour les poètes, un rêve n’est pas un simple produit de l’imagination ; il est le résultat d’une interaction complexe entre l’imagination, la pensée, la sensation et le sentiment.
Ce livre est un recueil de dialogues menés par l’écrivain et chercheur syrien Mohammed Dibo avec le penseur syrien Hussam al-Din Darwish, abordant une série de questions. Je me concentrerai sur trois d’entre elles : la démocratie, la laïcité et l’islam politique, chacune d’entre elles étant abordée sous des angles multiples, en évitant les débats idéologiques et les généralisations à l’emporte-pièce.
Cela est dû en partie à l’habileté de l’interviewer à poser des questions qui découlent d’un examen approfondi de la réalité et de ses complexités, et en partie au cadre intellectuel de Darwish, qui répond par une approche dialectique. Il présente une idée, puis la confronte à son contraire, produisant une troisième idée qui n’est pas simplement une synthèse mais une transformation des deux perspectives. Cela rappelle un concept du penseur franco-roumain Basarab Nicolescu, que je traduis par "le tiers inclus dans la dualité", qui s’harmonise avec la notion de "soi-même comme un autre" du philosophe français Paul Ricoeur, tirée de son célèbre ouvrage portant ce titre.
En effet, Hussam al-Din Darwish nous offre un modèle de pensée qui ne progresse pas de manière linéaire, mais qui se déploie de manière complexe, en réseau, sans tomber dans une complexité inutile. Sa démarche est guidée par la recherche de la vérité et la réticence à s’installer dans la certitude, comme en témoigne son utilisation fréquente d’un langage probabiliste : "peut-être", "probable" et "pourrait". Les probabilités, comme nous le savons, restent ouvertes à la multiplicité et à l’infini.
Fondements conceptuels
Cette façon de penser découle d’un cadre conceptuel adopté par l’auteur, qui a trait à la connaissance, au langage et à la philosophie. Selon lui, la connaissance humaine est "nécessairement une connaissance interprétative" et, de ce fait, elle "inclut intrinsèquement le concept de multiplicité... (puisque) toute interprétation affirme nécessairement la légitimité de la différence" (p. 218).
Quant à la langue, en tant que produit humain qui accumule les connaissances, les expériences culturelles et de vie de ses locuteurs, elle est, comme il le décrit, "chargée de nombreux jugements et évaluations, dont certains peuvent même ne pas être consciemment pris en compte au moment de l’utilisation. C’est pourquoi il y a toujours un surplus de sens dans ce que nous disons ; notre langue exprime plus que ce que nous avons l’intention de transmettre, ou même quelque chose de différent de ce que nous avons l’intention d’exprimer". Cette perspective positionne le langage comme précédant la pensée et lui accorde une indépendance par rapport au locuteur - un point de vue également défendu par le mouvement formaliste de la critique littéraire, qui a déplacé le centre d’intérêt de l’histoire littéraire de l’auteur vers le texte lui-même. C’est peut-être ce que le poète français Rimbaud entendait par "Car je suis un autre", en référence à ce que les critiques littéraires appellent le "moi écrivant", distinct du moi individuel.
Cette approche se caractérise par son engagement en faveur du droit d’interprétation, ouvrant un espace à la multiplicité, à la discussion et à l’ouverture à la critique. Il convient de noter dans ce contexte que l’auteur adopte une approche kantienne de la critique, qui "établit la légitimité du sujet critiqué, tout en délimitant les frontières de cette légitimité" (p. 259). En d’autres termes, il s’agit d’une approche dialectique qui maintient la pensée dans un état de vigilance, de tension et d’évolution.
Pour Hussam al-Din Darwish, la pensée philosophique trouve son expression pratique dans l’acceptation de la diversité intellectuelle, le respect du droit à la différence et la défense du dialogue comme moyen de créer des sociétés humaines plus harmonieuses.
L’approche de Darwish pour définir la philosophie s’aligne sur l’orientation intellectuelle que nous avons notée : "Elle comprend des perspectives contradictoires, dont aucune ne peut exclure une autre perspective ou nier son droit d’exister et de défendre cette existence", précise-t-il, ajoutant que "c’est du moins ainsi que le philosopher devrait être" (p. 219).
Nous pouvons donc supposer que pour Hussam al-Din Darwish, la pensée philosophique trouve son expression pratique dans l’acceptation de la pluralité intellectuelle, le respect du droit à la différence et l’engagement dans le dialogue comme voie vers des sociétés humaines plus harmonieuses. Pour lui, la pensée qui n’est pas liée à la vie et qui ne contribue pas à la réalisation de la dignité humaine par son application devient un simple luxe élitiste, ou peut-être simplement une forme d’amusement. Nous tenterons d’étayer cette hypothèse en examinant les trois questions mises en exergue dans l’introduction.
Premièrement, sur la démocratie
Conformément à sa position intellectuelle générale, Darwish adopte une définition notable de la démocratie, à savoir "la gouvernance par la discussion". Il établit un critère fondamental pour la démocratie : "la mesure dans laquelle un système permet les différences, la qualité de sa gestion des conflits résultant de ces différences, et la manière dont il les traite équitablement" (p. 220).
Cette logique répond sans aucun doute à la réalité des sociétés humaines contemporaines, qui se sont largement diversifiées sur le plan culturel, linguistique et ethnique en raison de la mondialisation, de la facilité de circulation des personnes et des biens, et des vagues de déplacements et de migrations. Cette diversité nécessite une gestion avisée des variations et des différences.
Le droit à la différence est intrinsèquement lié au droit à la liberté, qui est considéré comme le fondement de la démocratie. Cependant, Darwish fait la distinction entre les droits des groupes et les libertés que la démocratie devrait garantir, et le droit de l’individu au libre choix, qui n’est pas nécessairement garanti dans les systèmes démocratiques ou dans ceux qui prétendent l’être : "Il n’y a aucun sens à la représentation, à l’élection, à la majorité ou à la pluralité si les individus impliqués ne sont pas libres" (p. 227).
Le modèle libanais illustre peut-être ce point de vue, puisque le système de représentation garantit les droits des sectes, mais ne s’étend pas aux individus en raison de la réalité des affiliations tribales, de leadership et sectaires. Une minorité d’individus libres rejette ce système, mais leur voix n’a que peu de poids. Il convient également de noter que la liberté est une disposition, une éducation et une pratique, ce qui souligne l’importance de la famille, de l’école et de l’université pour cultiver une pensée libre et des individus responsables qui exercent leur liberté.
Pour une interprétation laïque de la prophétie
Le droit à la liberté est indissociable du droit à l’égalité, ou plus précisément de l’égalité des chances. Cela empêche les individus bénéficiant de privilèges culturels, sociaux ou économiques de contrôler la liberté d’autres personnes ne bénéficiant pas de ces avantages. S’il est admis que le libéralisme politique et social est à la base de la démocratie, le libéralisme économique peut, en fait, conduire à l’opposé de la démocratie en facilitant la domination de ceux qui disposent d’un capital substantiel pour façonner l’opinion publique par divers moyens, y compris les médias et la culture. C’est pourquoi Darwish préconise d’établir "une dialectique positive, à la fois théorique et pratique, entre la liberté, l’égalité et la justice sociale".
Tout en soulignant l’importance de la société civile comme critère de la démocratie, Darwish ne ménage pas ses critiques à l’égard des partis doctrinaux, en particulier dans les sociétés arabes. Il affirme que ces partis considèrent les citoyens comme une masse qu’il faut "libérer" du "retard" et de "l’ignorance", en s’appuyant sur une idéologie nationaliste de "libération" ou une idéologie islamique de "da’wah". Il souligne la nécessité de faire la distinction entre la libération et l’émancipation, ou entre la passivité du destinataire dans l’acte de libération et l’engagement proactif dans l’acte d’émancipation ; dans la libération, "le peuple est l’objet", tandis que dans l’émancipation, il est "le sujet".
Darwish estime que le poids idéologique de ces partis constitue l’un des nombreux obstacles à la démocratie, aggravé par la "crise de l’identité nationale", la "forte présence des affiliations tribales au détriment des affiliations civiques" et la "faiblesse de la culture et des expériences politiques civiles". Cependant, conformément à son approche habituelle, il préfère ne pas être dogmatique ou absolu dans son opinion, laissant place à la discussion. Il ajoute : "L’existence de l’un ou l’autre de ces obstacles n’aide pas à la transition démocratique, et leur absence pourrait aider à cette transition" (p. 230).
Darwish adopte une définition remarquable de la démocratie, à savoir "la gouvernance par la discussion". Il établit un critère fondamental pour la démocratie : "la mesure dans laquelle un système permet les différences, la qualité de sa gestion des conflits découlant de ces différences et la façon dont il les traite équitablement".
Il n’oublie pas non plus de souligner les aspects négatifs de la démocratie, où la voix de l’ignorant a le même poids que celle du savant, ce qui permet à des individus d’accéder au pouvoir simplement en convainquant les électeurs, sans tenir compte de leurs qualifications réelles, de leur éthique ou de leur capacité à assumer des responsabilités. Cela nous amène à conclure que la réalisation d’une démocratie positive nécessite une conscience politique, la capacité de se forger des opinions indépendantes et l’application d’une pensée critique, toutes choses qui ne peuvent être réalisées sans cultiver l’esprit par l’éducation, la culture et la diffusion des connaissances.
Il reconnaît que la démocratie "peut créer un environnement propice à l’instabilité lorsque les forces politiques s’opposent et ne parviennent pas à s’entendre et à se mettre d’accord entre elles", une situation qui est en effet évidente aujourd’hui au Liban.
Néanmoins, la démocratie reste, selon lui, le meilleur modèle de gouvernance, mais elle est en constante évolution, régressant parfois et corrigeant ensuite le tir en fonction des circonstances et des expériences. Le penseur a en effet raison de souligner la diversité des démocraties ; d’une part, il affirme que la démocratie "n’a pas seulement des origines grecques ou européennes, mais qu’elle a des racines dans toutes les civilisations et cultures dans la mesure où celles-ci ont adopté des idées, des valeurs et des principes qui promeuvent les libertés, le pluralisme et la consultation" (p. 244). De cette manière, il réussit à sortir la démocratie des limites de la centralité occidentale, en en faisant à la fois un héritage partagé et une possibilité offerte à tous les peuples, rejetant la notion d’exception culturelle.
Deuxièmement, sur la laïcité
Le penseur aborde la question de la laïcité sans simplification ni réduction, en examinant sa relation avec la citoyenneté et la démocratie, ainsi que son lien avec la religion. La laïcité n’est pas seulement la séparation de la religion et de l’État ; elle englobe plusieurs définitions et prend différentes formes en fonction des contextes sociaux, politiques et culturels.
La première définition proposée par Darwish est que la laïcité est "l’égalité dans la citoyenneté, avec tous les droits et responsabilités qui y sont associés, indépendamment des affiliations religieuses" (p. 268). Cette définition ne prête pas à controverse, car elle ne définit pas la laïcité uniquement en fonction de sa relation avec la religion, mais plutôt en fonction de son lien avec les fondements de la démocratie.
La démocratie, c’est l’égalité}
En ce qui concerne sa conception de la relation entre l’État et la religion dans le cadre de la laïcité, il estime qu’elle ne doit être ni exclusive ni intégrative (dans le sens où l’État exploite la religion ou vice versa). Elle devrait plutôt se caractériser par la neutralité de l’État à l’égard des croyances religieuses et la non-préférence d’une religion par rapport à une autre dans les sociétés pluralistes. Il précise que "la neutralité et la non-préférence ne nécessitent pas une séparation totale entre la religion et l’État ; l’État peut aider les religieux à organiser leurs affaires sans porter atteinte à l’égalité des citoyens" (p. 269), comme c’est le cas en Allemagne et en Grande-Bretagne.
De son point de vue, la laïcité ne nécessite pas la séparation de la religion et de la politique, mais plutôt "la séparation de la religion et de la souveraineté". Il s’agit d’une proposition réaliste et nécessaire dans nos sociétés arabes, où la religion est peut-être l’élément le plus significatif de l’identité, ce qui favorise les ambitions de domination et de contrôle de ses partisans, en particulier à la lumière de la crise d’identité actuelle.
Sur cette base, il adopte une position critique à l’égard de la laïcité française, qui prône l’exclusion de la religion de la sphère publique (p. 272). Si la France y est parvenue tout au long de son histoire contemporaine, elle est aujourd’hui confrontée à des défis, l’islam étant devenu une composante fondamentale de son identité en raison du nombre croissant de citoyens musulmans qui peinent à accepter cette exclusion.
L’approche pragmatique qu’il adopte en examinant la relation entre la laïcité et la religion à travers une lentille dialectique permet de dépasser cette tendance à l’exclusion et d’établir des sociétés plus harmonieuses. Il affirme : "Contrairement à la vision dualiste de la relation entre le religieux et le séculier, je préfère considérer l’interaction entre les deux, où l’on peut parler de laïcité ou du séculier au sein même de la religion, et où la religion peut être présente ou peut être introduite au cœur de la société séculière....
Elle peut même être l’une des sources morales et spirituelles bénéfiques à l’État, à son système politique et aux acteurs politiques en général" (p. 270). Cette perspective nous amène naturellement à la question de l’islam politique et à sa position à cet égard.
Troisièmement, sur l’islam politique
Ce qui distingue les positions de Hussam al-Din Darwish sur les questions qu’il aborde en général, et sur l’islam politique en particulier, c’est la neutralité scientifique qui examine objectivement la réalité et tente d’en saisir les complexités et de les analyser par un raisonnement dialectique, pour aboutir à une compréhension et à la formulation d’une opinion sur la question. Ainsi, il propose une définition précise de l’islam politique qui évite toute ambiguïté : c’est "le recours clair ou explicite, organisé et fondamental à l’islam dans la pratique de la politique et/ou sa théorisation concernant les questions liées à la gouvernance et au pouvoir au sein des institutions de l’État et de sa sphère publique" (p. 276).
Le sectarisme séculaire d’Assad
Il établit une distinction entre l’islam politique, qui cherche à atteindre ses objectifs par des moyens politiques pacifiques et peut donc s’aligner sur la démocratie, et l’"islam djihadiste", qui recourt à la violence et constitue une menace pour la paix des sociétés et des États. Il souligne l’importance de la relation réciproque entre l’islam politique et l’État dans les sociétés arabes et islamiques, qui peut être positive lorsque l’État reconnaît la légitimité de l’islam politique, d’une part, et lorsque les partis islamiques reconnaissent "la légitimité de l’État", d’autre part. Cette reconnaissance impliquerait le passage du concept de "nation islamique" à celui d’État civil démocratique fondé sur les principes de citoyenneté, d’État de droit et de respect du pluralisme et des libertés individuelles (p. 279). Dans un tel scénario, l’islam politique devient un élément de la pratique démocratique.
Cependant, cette relation peut aussi être négativement excluante, transformant l’islam politique en islam djihadiste qui adopte la violence pour s’emparer du pouvoir. Si cette distinction est théoriquement valable, elle peut ne pas se vérifier en pratique sur le terrain, où l’on observe le phénomène d’"islamisation" des sociétés, la diminution du rôle de la société civile, les restrictions des libertés individuelles et la suppression des courants ou des idées laïques - même dans les pays où l’islam politique a accédé au pouvoir par des moyens pacifiques, comme c’est le cas à Gaza sous le régime du Hamas. Cette situation peut résulter de facteurs liés non seulement à la nature de l’islam politique, mais aussi à une identité blessée qui cherche refuge dans la religion.
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Hussam al-Din Darwish établit une distinction entre l’islam politique, qui cherche à atteindre ses objectifs par des moyens politiques pacifiques et peut donc s’aligner sur la démocratie, et l’"islam djihadiste", qui recourt à la violence et constitue une menace pour la paix des sociétés et des États.
Dans son analyse des relations entre la religion et l’État, ou entre l’islam politique et le système en place, l’auteur distingue l’"islam politique officiel", qui bénéficie de la complicité du régime qui l’utilise à son tour pour réaliser ses propres intérêts, et l’"islam politique oppositionnel", que le système politique et les "laïcs" s’accordent à combattre, même si c’est au détriment de la démocratie.
Il apparaît donc clairement que Hussam al-Din Darwish aborde ses sujets d’un point de vue analytique à la fois complet et détaillé, en prenant ses distances par rapport aux positions extrêmes et aux opinions biaisées. Cela correspond à ses convictions culturelles et à ses principes éthiques, qui sont fondés sur la croyance en la primauté de l’être humain, la relativité des vérités humaines, le respect des autres et de leur droit à la différence, le rejet des singularités et des binaires, et la reconnaissance de la diversité et du pluralisme en tant que composantes essentielles des sociétés contemporaines.
La principale caractéristique de sa vision du monde est peut-être qu’il la considère à travers de multiples lentilles, englobant ses complexités et cherchant à les démanteler par la compréhension, l’interprétation et la traduction, en s’appuyant sur sa maîtrise de l’herméneutique. Il ne fait aucun doute que les dialogues contenus dans ce livre contribuent à approfondir notre compréhension des questions urgentes auxquelles le lecteur arabe est confronté et nous aident à les aborder, réaffirmant une fois de plus que la pensée arabe est toujours bien vivante.}