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Le camarade Abou Kamel, Omar Aziz pour l’état...

Le camarade Abou Kamel, Omar Aziz pour l’état civil, né en 1949 dans une famille de la bourgeoisie éclairée de Damas, était de ceux qui ne se renient pas : devenu révolutionnaire radical dans sa jeunesse, comme tant d’autres de la même « génération 68 », marqué par les thèses « conseillistes » qu’il put découvrir au plus tard au sein du microcosme turbulent de l’Université française (il fit des études d’économie à Grenoble), il n’aurait pas échappé bien longtemps à la Gestapo des Assad s’il n’avait choisi le long chemin de l’exil, en Arabie Saoudite où il travailla dans le secteur des technologies de l’information, puis aux États-Unis, pour la famille qu’il a fondée.

C’est là qu’il apprit, début 2011, la nouvelle qu’il n’avait jamais cessé d’espérer : le soulèvement révolutionnaire des masses du « monde arabe », et de Syrie en particulier. L’idée de rester simplement spectateur des événements lui étant intolérable, il se hâta de rejoindre Damas, où l’histoire lui avait fixé rendez-vous.

Tout le contraire d’un idéologue de la lutte armée, il y fut d’abord un homme de terrain, défenseur acharné des droits humains fondamentaux, sillonnant inlassablement les quartiers du grand Damas et la campagne aux environs pour recueillir et diffuser l’information sur les crimes du régime (il ne s’agissait pas encore d’extermination par le gaz de tout un quartier de la banlieue de la capitale, mais l’intention y était), soutenir partout l’auto-organisation et la coordination d’équipes de soins aux blessés, de recherche des disparus, de soutien aux prisonniers, d’aide au logement des déplacés, de distribution de nourriture aux affamés, etc., et constater, jour après jour, que la solidarité, la fraternité, la générosité, la soif de liberté ne sont pas les simples illusions d’une minorité.

Abou Kamel n’aurait sûrement pas admis qu’on dise de lui qu’il fit en quoi que ce soit plus ou mieux que les autres ; mais l’originalité de son parcours et de ses choix l’avait en quelque sorte prédestiné à devenir aussi l’un des animateurs clés de l’admirable résistance de la société syrienne contre toutes les formes de contre-révolution (pour comparaison, il y a trois quarts de siècle, à l’autre bout de la Méditerranée, il n’avait pas fallu deux ans aux fascismes brun et rouge pour anéantir jusqu’au juste souvenir de la révolution espagnole, qui pourtant avait si bien su parler de ses buts grandioses et exaltants) : d’abord en contribuant sur le terrain, à Damas même, dans le quartier de Barzeh, à former l’un des tout premiers « comités locaux de coordination » qui ont offert à la population civile, désarmée, l’exemple d’un moyen indiscutablement efficace pour s’organiser contre l’État, au-delà des manifestations pacifiques systématiquement réprimées par le meurtre et la torture – un moyen qui, comme toujours, est appelé à devenir une fin ; ensuite en prenant la plume pour proposer, en quelques notes rapides synthétisant ce qui se faisait et ce qui se disait autour de lui, une première ébauche de formule à déduire de cette nouvelle expérience révolutionnaire, qui permette non seulement de la reproduire en toutes circonstances plus ou moins similaires, mais aussi de la modifier en fonction de quelques variables de base, pour une exploration méthodique de son champ d’application – bref, une formule théorico-pratique de transformation consciente de la vie sociale qui fasse l’économie de toute machinerie organisationnelle préétablie, Parti, Église ou Syndicat.

C’est le rare et important document dont nous publions ici la première traduction complète en langue européenne, deux ans après sa rédaction dans le chaudron de Damas, où se joue l’avenir de l’Orient, et du monde par conséquent.

Nous ignorons tout de la diffusion en Syrie même de ces notes d’Abou Kamel, qui n’ont été publiées sur Internet, semble-t-il, qu’après sa mort ; il ne s’agit d’ailleurs pas d’un document unique, mais de ses deux versions successives, datables en interne par la mention, dans leur « préambule » respectif, du « huitième mois de la révolution », puis de son « premier anniversaire », c’est-à-dire d’octobre 2011 et de février 2012 (l’auteur ayant probablement choisi de se référer aux premières manifestations de février 2011, plutôt qu’au soulèvement de Deraa en mars).

Au regard du macabre décompte des victimes du massacre qui est presque la seule « information objective » sur la Syrie transmise au grand public, la première version a été écrite quand on ne comptait encore « que » trois mille morts environ, la seconde quand le bilan s’est soudain alourdi du fait des pilonnages à l’arme lourde des premières zones « libérées », comme le quartier martyr de Bab Amro à Homs ; on y trouve donc, entre autres ajouts, un appel à coopérer avec les déserteurs de l’Armée syrienne libre, qui s’étaient ralliés entre-temps au Conseil national ayant lui-même « fait sien le principe des comités locaux » (cf. p. 22), et aussi un dramatique appel à multiplier les hôpitaux de fortune. Ce n’est que cinq mois plus tard, à la mi-juillet 2012, que le régime faisait bombarder pour la première fois un quartier insurgé de l’agglomération de Damas. Le projet d’Abou Kamel ne peut évidemment être compris en faisant abstraction de ce terrible contexte, sur lequel nous avons pris la liberté d’insister dans le titre de la présente brochure.

Désireux aussi de présenter, autant que possible, un document unifié, nous avons rassemblé les deux préambules en tête du texte tel qu’il se lit dans sa seconde version revue et complétée en février 2012, en y signalant cependant les ajouts (entre crochets) et autres modifications (en notes, p. 23-24) qui permettront au lecteur intéressé de reconstituer aisément l’état de la première version. Nous espérons avoir ainsi trouvé un honnête compromis entre d’une part l’unité et la cohérence, et d’autre part la dimension évolutive de ce programme d’action des « comités locaux de coordination » qui, encore aujourd’hui, font vivre en Syrie l’espoir de la liberté – ainsi à Raqqa, où la lutte continue après la chute du régime dans le gouvernorat, contre la nouvelle dictature à fausse barbe des mercenaires directs des réseaux mafieux qui tentent d’y sauvegarder leurs intérêts, sous couvert de rigorisme « islamiste ».

Car la révolution des « comités locaux de coordination », telle qu’elle s’est esquissée en Syrie, n’implique dans ses buts aucune terreur, elle hait et abhorre le meurtre. Elle ne recherche pas la vengeance, mais la justice. Elle n’œuvre pas au chaos, mais à l’harmonie. Elle n’est pas la tentative désespérée d’une minorité cherchant à couler toute réalité dans le moule de son idéal. Elle est le résultat de l’action de centaines de milliers, de millions d’individus résolus à prendre eux-mêmes en mains leur propre destin, pour aller jusqu’au bout de leur rêve de liberté et de dignité. Et c’est précisément cette expérience d’importance universelle qui doit à tout prix être ensevelie sous les ruines et les trucages par la Sainte-Alliance de ses ennemis coalisés, Bachar et Poutine, les mollahs iraniens et le congrès américain, les pseudo-« résistants » du Hezbollah et la police du très chrétien Venezuela, l’ONU et Al-Qaïda, le parti communiste chinois et le savoir-faire français…

Les profiteurs du système mafieux globalisé transformeront plutôt la Syrie en fosse commune qu’ils ne renonceront de bon gré à la place qui leur est réservée à la table de ceux qui se partagent le monde et « négocient » l’avenir. Qu’ils dégagent tous !

Nul ne peut ignorer en tout cas que par leur faute, rien n’est devenu plus dangereux que de tenter de vivre libre à Damas. Le 20 novembre 2012, à quatre heures du matin, Abou Kamel était enlevé à son domicile par la police politique, et séquestré dans des conditions qui défient l’imagination (il partageait une cellule de quatre mètres sur quatre avec… quatre-vingt-cinq autres personnes !). Moins de trois mois plus tard, le 17 février 2013, c’est le réseau d’information sur les disparus qu’il avait luimême contribué à fonder qui annonça la nouvelle de sa mort, survenue peu après son transfert de ce centre de torture du renseignement militaire à la prison centrale de la capitale.

Là-bas, les matons ne rendent pas les corps des prisonniers qui n’existent pas.

Ce qui suit peut donc paraître dérisoire : le brouillon hâtif d’un fantôme, le faible écho d’un cri lancé depuis l’outre-tombe. Mais il ne s’agit pas cette fois du glorieux passé révolu, ni de l’avenir radieux ; il s’agit de la réalité présente, qu’il n’appartient pas aux doctes de juger, puisque c’est elle qui, finalement, imposera sa sentence. Ils ne peuvent pas tuer ceux qui sont déjà morts.

Éditions Antisociales
Octobre 2013
SOURCES

 « Omar Aziz : Rest in Power », par Budour Hassan, publié le 20 février
2013 sur son blog Random Shelling (texte de référence) ;  « Mort en détention de Omar Aziz, père des comités locaux de la révolution syrienne », par Christophe Ayad, publié le 26 février 2013 sur le site du Monde (à prendre avec les pincettes requises pour ce genre de presse