Yazid Ben Hounet V/S Serge Quadrupani
Je suis peiné de voir qu’un site se prétendant de la pensée libertaire – courant d’idées que j’apprécie tant en anthropologie (Clastres, Scott, Graeber) qu’en dehors (Illich, Singer, etc.) – en vienne à publier une formule aussi lapidaire que fallacieuse et méprisante à mon égard, et ce sans justification aucune.
La pensée libertaire est avant tout une pensée de l’émancipation. Or, peut-être par simple camaraderie avec Francois Gèze et Serge Quadruppani, à vouloir ternir mon image (ce qui n’est pas important en soi) vous reproduisez des poncifs néocoloniaux à l’égard de l’Algérie – ce qui est plus embêtant pour des personnes se prétendant de la pensée libertaire.
Je suis opposé aux thèses de Francois Gèze et de Serge Quadruppani qui invisibilisent, comme vous le faites également, les discours des Algériennes et Algériens qui vivent et qui pensent en Algérie. De nombreux collègues – universitaires, journalistes, intellectuels – qui ont vécu la décennie noire en face sont vent debout contre la thèse de François Gèze (une reprise de « la sale guerre » qu’il a pu observer en Argentine et qu’il a collé au contexte algérien) et sont perplexes devant les visions simplistes et romancées de Serge Quadruppani concernant leur propre pays.
Au lieu de les écouter et de rentrer en discussion avec elles et eux, vous procédez à des jugements hâtifs et à des sentences disqualifiantes. Est-ce cela la pensée émancipatrice ?
Savez vous qu’il existe, en Algérie même, des intellectuels, universitaires, journalistes, etc. femmes et hommes qui ont des choses à dire, et qui parfois le disent bien, également en français ?
Malheureusement ces personnes sont inaudibles en France (132 ans de colonisation, 194 ans de mépris) et les rares Algériens à qui on donne la parole sont les Kamel Daoud, Mohamed Sifaoui, et autres pseudo-intellectuels qui leur ont pavé la route.
Quant à moi, je soutiens l’Etat algérien ou le gouvernement algérien, non pas inconditionnellement, mais à certaines conditions. Dont celles-ci : qu’il n’abandonne ni la cause palestinienne, ni la cause sahraouie, qu’il soit du coté des causes justes et des mouvements de libération et d’autodétermination des peuples, qu’il demeure fondamentalement anticolonialiste et anti-impérialiste, qu’il conserve et amplifie la qualité de vie des habitantes et habitants en Algérie, qu’il garantisse et augmente les droits sociaux en Algérie, etc. etc. En somme qu’il soit fidèle aux idéaux de liberté, de justice sociale et internationale, en particulier à destination de l’Afrique, pour lesquels des millions d’Algériennes et Algériens – dont des membres de ma famille – sont morts entre 1830 et 1962.
Et c’est justement par scrupule à l’égard des miens et de nos martyrs que je tiens à ces conditions.
Bien à vous,
Yazid Ben Hounet
Nous vos remercions Monsieur pour votre message. Comme vous pouvez vous en douter nous ne sommes pas d’accord avec vos affirmations. Bien évidemment nous laissons votre message en ligne.
Lors de notre prochaine édition, en septembre prochain nous serons amené à vous répondre en revenant non pas sur vos relations avec le gouvernement algérien mais sur la question des violences perpétrées de part et d’autre lors de la "décennie noire" en Algérie.
Divergences
Cher Pierre, et rédacteurs de Divergences
Je ne vous demande pas d’être d’accord avec moi. Je vous demande juste de ne pas me diffamer gratuitement et je vous dis juste que pour bien approcher ce sujet (et plus largement la question algérienne), "dans une perspective libertaire, qui ne soit ni répressive, ni manipulatrice" (pour reprendre la formule à Edward Said, dans l’Orientalisme), il convient d’une part de donner la parole aux premiers concernés - les Algériennes et Algériens, dont de nombreux journalistes, universitaires et intellectuels qui ont vécu cette période en face, en Algérie... Et qui y sont restés. Et en multipliant les témoignages et les approches.
Il convient d’autre part de ne pas oublier que l’Algérie demeure un squelette dans le placard de la bonne conscience française - que de nombreux faits de la relation France-Algérie ont été dissimulés pendant très longtemps (jusqu’á l’usage industriel de l’arme chimique entre 1956 et 1962, révélé tout récemment par le travail de l’historien Christophe Lafaye), que les documentaires de René Vautier, une de mes références, ont été pratiquement tous censurés par la tv française ; en somme que le regard porté sur l’Algérie depuis la France n’est pas neutre... loin s’en faut. Et cela a encore des répercussions dans la manière dont on parle de l’Algérie, depuis la France (ou depuis la Belgique francophone qui subit un peu l’influence culturelle française).
Bon courage à vous,
Yazid Ben Hounet