Jean-Marc Raynaud est décédé le 30 mars dernier.
J’ai bien essayé de trouver un titre à mon hommage à mon vieux camarade. Rien ne fonctionnait.
"Adieu", pour des bouffeurs de curés (et d’imams, de rabbins, etc. : liste non exhaustive !) que nous sommes, frisait l’imposture, la blague de mauvais goût.
Il était de bon ton d’employer à Barcelone durant le bref été de l’anarchie débuté un 19 juillet, la date de son anniversaire (onze ans plus tard : une sacrée prédestination !) "Salud" comme formule de politesse. Mais "santé", pour Jean-Marc qui s’en souciait comme d’une guigne, était complètement inadéquat voire provocateur de la part de l’hygiéniste végétarien et abstinent en bon lecteur de Sébastien Faure que je suis...
Quant "Au revoir", hélas, même pas la peine de l’évoquer.
Alors, il ne me restait plus qu’à emprunter, à la devise des Editions Libertaires, sa première phrase "Devant le passé, chapeau bas". Car effectivement, même s’il demeure présent dans nos cœurs, Jean-Marc appartient désormais au passé et devant ses œuvres nous ne pouvons que faire "chapeau bas" et tenter de nous en inspirer.
Toutes les nécrologies publiées depuis évoquent avec admiration et respect son œuvre impressionnante : les nombreux articles dans Le Monde Libertaire [1], la création et la gouvernance des éditions libertaires, mais aussi la revue, Les Œillets Rouges, l’école Bonaventure, etc. Jean-Marc a mis en œuvre la deuxième partie de la devise des éditions libertaires : Devant l’avenir, bas la veste. Persuadé qu’il était qu’en attendant le grand soir, il convenait de mettre en œuvre ce qui pouvait l’être. Sans pour autant, se référer à Lao-Tseu et son "Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres", des bougies, Jean-Marc en a allumé un grand nombre et certaines continuent de briller. Un souhait : que ces petites lumières soient entretenues pour qu’elles ne s’éteignent pas, soufflées par le vent mauvais de l’Histoire.
Pour autant, l’expression "un caractère de cochon" revient dans un certain nombre de papiers. Dans le billet de Jean-Pierre Levaray pour les Editions Libertalia : "Il avait parfois un caractère de cochon mais je l’aimais bien et je suis triste" (mercredi 1er avril), ou encore sous la plume de Kharinne Charov, la localière de Sud-Ouest qui le connaissait bien et, d’évidence à la lire, l’aimait bien : "un caractère de cochon et un cœur gros comme ça" (Sud-Ouest, vendredi 03 avril 2026).
Je ne saurais m’inscrire en faux car, d’évidence, Jean-Marc avait, comme chacun d’entre nous, plusieurs visages. Mais je tenais simplement à témoigner qu’en plus de 50 ans, je n’ai jamais vu Jean-Marc faire preuve d’un caractère de cochon.
Plus de 50 ans… Au début des années 70, j’ai fait sa connaissance sur les bancs de la fac de Bordeaux en 4ème année de licence de droit public, ancien régime (j’aime bien cette facétie de l’histoire qui nous fait relever, tous deux, de l’ancien régime… des licences de droit en 4 ans). Comme à l’époque, je flirtais avec la GP, il s’est beaucoup amusé à me mettre en boîte sans jamais exprimer la moindre arrogance. Avec un point de vue différent de Jacques Ellul dont je suivais les cours à l’IEP, j’ai découvert, avec lui, la richesse de la tradition anarchiste, bien vivante et constructive.
Suite à la réussite de l’Operación Ogro le 20 décembre 1973 ("l’Ogre" étant le surnom donné à Carrero Blanco), la police franquiste, ne pouvant être prise en défaut, désigna aussitôt le principal responsable : José Ignacio Abaitua Gomeza, un ettara réfugié à Bordeaux. Joseba Abaitua présentait le profil idéal et tant pis s’il résidait en France depuis septembre 1972. La pratique était bien rodée : la police franquiste cherchait dans ses fichiers le coupable idéal et le désignait comme tel. D’une part elle faisait preuve de son efficacité et d’autre part, elle brouillait les cartes pour mener à bien ses investigations. Mais être identifié comme principal coupable dans l’attentat contre Carrero Blanco engendrait un péril extrême : enlèvement ou assassinat étaient alors des pratiques courantes.
Afin de le protéger des barbouzes du régime franquiste, nous avons, dans l’urgence, hébergé Joseba chez mes parents opportunément absents où nous venions de fêter le nouvel an. Puis nous l’avons véhiculé dans la coccinelle de Jean-Marc jusqu’à Bordeaux où nous avons constitué un comité de soutien pour faire le maximum de publicité sur le danger qu’il courrait. Dans ce petit groupe, je me suis frotté à des marxistes-léninistes purs et durs dont certains sont devenus, avec le temps, de zélés macronistes....
Ces révolutionnaires professionnels nous considéraient, avec dédain, comme des "petit-bourgeois non-organisés". Fils d’ouvrier, Jean-Marc prisait peu ce qualificatif et leur fit savoir avec force. Mais je n’ai pas eu le sentiment qu’il faisait montre d’un caractère de cochon, juste de caractère. Finalement, nous fûmes exclus ensemble de cette coalition hétérogène pour antinationalisme (basque) primaire
Ironie de l’histoire toujours, avec sa compagne Thyde Rosell, Jean-Marc sera interpelé, bien plus tard, pour avoir hébergé un terroriste (basque)… de trois ans.
Cette première expérience politique commune conclue par une exclusion m’a vraiment rapproché de Jean-Marc : ce fut "le début d’une longue amitié" comme le dit Bogart à la fin de Casablanca qui a duré jusqu’à ce 30 mars.
Plus tard, il est venu me rendre visite à Alger où j’enseignais à Science Po. Et lors de ce séjour, il m’a proposé d’écrire sur l’Algérie dans Le Monde Libertaire. Comme je ne voulais pas repartir précipitamment, j’ai choisi un pseudo, Mato-Topé, qui depuis continue d’exister…
À mon retour d’Algérie, notre relation amicale a perduré et traversé les décennies. En 2012, je lui ai envoyé un texte trop long pour être publié dans le M-L et trop court pour être publié tel quel. Bref, impubliable ! Jean-Marc m’a proposé de l’étoffer pour le publier aux Editions Libertaires. Comme nous étions en 2012 cinquante ans après l’indépendance, je lui ai alors proposé d’établir un recueil de textes sur l’Algérie. Ce sera L’écartèlement algérien préfacé par Benoist Rey pour lequel j’avais rédigé la préface des Egorgeurs, juste retour des choses… Je ne sais toujours pas comment il a obtenu de Jacques Ferrandez qu’il dessine la couverture (splendide ! et surtout si pertinente) mais elle matérialise la parfaite démonstration de sa détermination à faire aboutir ses projets. Et quel magnifique cadeau pour moi, son vieux camarade !
Mato-Topé
Benoist Rey et Jean-Marc Raynaud
