Divergences Revue libertaire en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Belle Mouchière chap IV - Détente et découvertes
Détente et découvertes

Les péripéties de la veille avaient épuisé la gent enfantine en exil. Un vrai lit fait d’un léger matelas en paille tressée et une couette peu épaisse avait ravi les hôtes. Les draps en toile de lin légèrement rêche, parfumée d’une senteur de lavande inconnue, avaient définitivement conquis les anxieux. Même les poupées de chiffon, tendrement serrées dans les bras des plus jeunes, avaient dormi d’un sommeil inoubliable. Marie-Jeanne profita du calme pour se détendre. La tension nerveuse des derniers mois se faisait sentir. Sa confiance en Jean-Lô, pourtant bien jeune pour endosser les responsabilités qui avaient pesé sur ses épaules, lui offrait ces minutes paisibles, sereines et pleines d’espoir.
Les premiers réveillés semblaient surpris de se retrouver dans un cocon tiède plutôt que le sol dur et rugueux des roulottes. Une nuit sans piqûres de moustiques ni fourmis grimpeuses et dévoreuses était un délice. Les uns après les autres, les enfants émergèrent et chuchotèrent en profitant du confort. Pas de pugilat, pas de pleurs, simplement le plaisir de partager cette nouveauté : le dépaysement, un toit et un lit étaient vraiment les signes évidents de la fin de leur errance.
Après un rapide décrassage de museau, ils rejoignirent, au réfectoire, Jean-Lô et Jacquot qui les attendaient autour de grandes tartines de miel.

— C’est très gentil de venir faire connaissance avec vos nouveaux amis, mais nous arrivons de loin et nous ne comprenons pas tout ce que tu dis. Alors, parler plus lentement. Nous poserons des questions sur les mots qui ne sont pas les nôtres.

— Oui, d’accord. Ma mère veut faire de la gelée de framboises avant la grande fête. Elle dit qu’on pouvait en manger sans tomber malade.

À cette perspective, les attablés commencèrent à réagir. Le brouhaha accueillit la proposition.

De retour à Peyre, Jean-Lô rassura les parents inquiets. Ses réponses encourageantes ont détendu les visages. Cette journée sans enfant était bienvenue après le voyage. Du calme, un peu d’intimité étaient les meilleurs remèdes à la nostalgie du pays et à l’appréhension du futur. Il fut décidé que Jean-Lô descendrait en compagnie de Bernard organiser leur hébergement. Robby et Jacquot vérifieraient les carrioles pendant que les autres iraient voir les enfants.

La descente fut rapide. Les chevaux reposés caracolaient ravis de la course ; l’état du chemin permit quelques galops enthousiastes. Après une heure de route, ils arrivèrent à de grandes courbes à forte déclivité. La largeur des boucles permettrait sans problème le passage des différents véhicules à condition que les freins soient révisés. Le chant des cigales assaillait leurs oreilles.

Emmy Ly leur avait appris à faire la différence entre la stridulation des cigales et celle des insectes butineurs. Quelques maisons jalonnèrent leur parcours, les murs de schiste cédèrent la place à des fermes en grosses pierres de grès. Les toits de lauzes alternaient avec ceux en tuiles rondes blanchies par le soleil. Sur les terrasses à flanc de coteau, les arbres fruitiers ployaient sous la charge de fruits inconnus. Sur d’autres complètement désherbées, des arbres (oliviers) aux troncs courts, noueux et aux feuilles argentées trônaient majestueusement. Au détour d’un virage, un troupeau de chèvres hautes sur pattes leur barra la route. Le chien de berger aboya de surprise. Ils laissèrent passer le troupeau surveillé par plusieurs enfants, la tête protégée du soleil par un étrange chapeau conique en lamelles d’un bois très fin. Leurs rires rivalisaient avec le vacarme des cigales.

— Sommes-nous loin des écuries d’Académie ? Leur demanda Jean-Lô.

Devant leur air étonné, il précisa :

— Nous cherchons Diego.

— Ah ! Encore un quart d’heure à cheval pour arriver à un pont. Vous le traversez et tournez à gauche, c’est le premier grand mas au bord de la rivière. Vous arriverez à la fin de la méridienne.

— Merci, dit Jean-Lô en se tournant vers son ami Bernard. « Masse », « méridienne », encore des mots pour la savante Marie-Jeanne. Enfin, un pont, une rivière, une route principale… Nous ne sommes pas perdus. Allons-y !
Ils repartirent au petit trot sans affoler les enfants et les bêtes.

Le chantier collectif de ramassage des framboises avançait à un rythme soutenu entrecoupé de dégustations gourmandes. Les plus jeunes apportaient les gamelles pleines à Marie-Jeanne qui remplissait les seaux. À chaque navette, les frimousses et les mains devinrent de plus en plus collantes. Le récurage s’annonçait prometteur. Les deux groupes d’enfants fusionnèrent sans difficulté. Un vocabulaire commun émergea des conversations. Marie-Jeanne écouta Célestin lui demander s’ils pourraient se promener en « quétounousses ». L’Augeoise salua la mixité lexicale en éclatant de rire.

— Tu veux parler des ânes ?

— Oui. Ils sont géants, vos ânes. Les nôtres plus petits servent à porter le bois et le foin dans la montagne ou les agnelets pendant la transhumance.

— Bien sûr, dès que cela sera possible.

Après avoir changé les pansements de Gwène, Emmy l’accompagna à la maison de musique. Elle profita de la marche claudicante pour préparer la jeune musicienne à l’audition et surtout à l’étrangeté de Fleur. L’étui cabossé du violon fortement serré sur sa poitrine, Gwène monta les marches. Fleur embrassa Emmy. Elle se tourna vers Gwène avec un grand sourire. Elle l’assit près d’elle dans un fauteuil en osier.

— C’est l’heure de la répétition d’Emmy en vue du concert de la fête des Guildes que suivra un bal. Elle joue du qin, un instrument ancien originaire d’un lointain pays appelé Chine. Écoute bien sa sonorité unique et après nous entendrons ton violon très spécial.

Ayant accordé son instrument en ajustant les chevilles sous chacune des sept cordes, Emmy commença un morceau enlevé. Les notes saccadées alternaient avec des arpèges vifs. Le jeu complexe des mains étonna Gwène, qui, lentement, se laissa pénétrer par cette musique qu’elle n’aurait pu imaginer seule. Elle découvrait un art nouveau dont le but principal était la plénitude des sons et la démonstration des capacités de l’instrument. Elle ferma les yeux et elle se laissa emporter par les sonorités inconnues qui s’échappaient des doigts souples d’Emmy. Le monde, sans limite, de la musique s’éveillait en elle. Les notes se transformaient en couleurs, puis en images dans sa tête. Intuitivement, elle comprit que la musique était comme un océan de matière sonore dans lequel elle voulait nager sans fin.
Un long moment de silence suivit le dernier chapelet de notes cristallines.

— C’est magnifique, Emmy, tu es prête. Continue à préparer ta probation d’acupuncture. Gwène reste avec moi, nous écouterons son violon. Comment as-tu appris à jouer ?

— Tous les ans à la foire aux chevaux, il y avait des musiciens. Ils jouaient et faisaient danser les gens. Je les écoutais et je chantais avec eux. Un jour, un vieux musicien me prêta un petit violon, il me montra les notes sur les cordes. Il donna à Marie-Jeanne un cahier contenant des explications et des dessins sur la position des doigts et des instructions pour l’archet.Chaque fois qu’il passait par Bellou, il m’écoutait et me donnait des leçons. Quand j’ai grandi, il reprit le violon et m’a donné celui-là. Il disait que les rhumatismes l’empêcheraient bientôt de jouer et qu’il me transmettrait son grand violon, si à son prochain voyage, je savais tout le cahier. Marie-Jeanne m’a beaucoup aidée, mais nous avons quitté Auge en catastrophe.

— Veux-tu jouer les morceaux qu’Emmy a entendus hier soir ?

Gwène accorda son violon, tendit son archet. Elle commença « Au clair de la lune » avec la même intensité que la veille. Fleur, en pédagogue chevronnée, vit les défauts inhérents à l’apprentissage empirique, mais la justesse des notes et le phrasé du jeu l’étonnèrent. Elle saisit son oud (sorte de luth d’origine mauresque) puis elle accompagna la jeune violoniste testant sa capacité à jouer en duo. L’aisance de coordination et d’adaptation de Gwène confirmèrent son intuition du fort potentiel de la jeune fille.

— Cette mélodie est jolie. Ici, nous la connaissons sous une variante plus lente. Emmy m’a parlé de la musique que ton violon chante dans ta tête. J’aimerais que tu me fasses entendre ce que tu as joué pour elle.
Gwène ferma les yeux, elle se lança à corps perdu dans l’exécution de son morceau préféré. Les passages rapides nécessitaient des acrobaties de ses doigts qui compensaient son manque de technique. Les mélodies plus calmes s’enchaînaient avec de jolis vibratos. Fleur écouta sans rien montrer de son étonnement et de son émotion, car la jeune violoniste lui rappela son enfance.

La musique l’avait sauvée de l’esclavage. En effet, soixante ans plus tôt, elle mendiait dans les rues sombres d’un port de l’autre côté de la mer Méditerranée quand les grands-parents d’Emmy l’avaient entendue jouer de l’oud, une sébile de terre cuite à ses pieds, une chaîne rouillée tenue par une vieille mendiante aveugle dont elle était le seul moyen de subsistance. Après de longues négociations, elle a été achetée. Elle découvrit la chaleur humaine et l’affection de ses parents adoptifs. La fin du morceau de musique la sortit de ses souvenirs.

— C’est très beau. Prends le violon posé sur la table et accorde-le.
D’une démarche raide, Gwène se dirigea vers l’instrument dont l’éclat patiné l’étonna. Sa légèreté défiait les luthiers de l’époque.

— Il est trop beau, si léger que je ne peux pas y toucher.

— Mais non, sa légèreté vient de la technique de fabrication. Joue un morceau simple.
Gwène revint face à Fleur et plaça le violon sous son menton. Elle hasarda quelques notes à peine frottées par l’archet parfaitement équilibré. La pureté du son laissa la fillette muette. Sans lui dire, Fleur avait mis entre les mains de la jeune fille un violon dont l’origine se perdait dans la nuit des temps. Gwène fit quelques gammes, accorda la corde grave un quart de ton trop haute, puis elle essaya des doubles et triples cordes, fit un glissando et égraina quelques notes de ses doigts fins. Toujours en silence, elle corrigea son doigté jusqu’à ce que les notes soient justes. L’adaptation des doigtés sur le manche sans frète, si déroutante pour les non-musiciens, se fit lentement, méthodiquement.
L’oreille absolue de Gwène prit en charge la motricité de sa main gauche, et son sens du rythme accompagna son bras droit dans l’ampleur et les saccades des coups d’archet. Elle s’arrêta quelques instants, baissa les bras pour détendre ses muscles, respira lentement, positionna ses pieds, équilibra son corps, puis elle se mit à jouer.
Fleur n’avait jamais entendu une musique aussi simple, aussi expressive. Au fur et à mesure du développement, la composition explosait dans l’enchevêtrement de la trame musicale. Gwène commença par des imitations de chants d’oiseaux. Les trilles du rossignol envoûta Fleur. Après l’exposition des différents chants d’oiseaux, elle ajouta, sur les deux cordes les plus graves, le lourd et sonore du vol d’un gros insecte. En respirant profondément, elle mélangea les thèmes. La furie de notes donnait l’impression d’être en pleine forêt au lever du jour, quand toute la nature s’éveille dans une cacophonie musicale. Épuisée, échevelée, les mains moites, elle finit par un trille du rossignol joué en sourdine.
Malgré ses douleurs, Fleur se leva et prit la jeune fille dans ses bras. Les larmes aux yeux, elle l’embrassa en lui parlant dans sa langue maternelle qu’elle seule parlait encore. Elles restèrent serrées l’une contre l’autre. La peau noire de Fleur mettait en évidence la pâleur et la chevelure blonde presque blanche de la jeune fille. Elle avait une nouvelle musicienne à former. La vie était belle, les douleurs oubliées.

Un torrent assez large et presque à sec, avec des rives pierreuses, apparut. Le paysage changea, la montagne fit place à une vallée légèrement encaissée. Les couleurs brûlées laissèrent la place à une végétation luxuriante. Le vert des pâturages dominait et donnait aux cavaliers un sentiment de sécurité. Le pont en ogive se dessina au loin. De plus près, ils admirèrent le montage ingénieux des pierres sèches. Ils gravirent la pente raide du pont et virent une enfilade de grandes prairies clôturées, bien entretenues.

— On arrive, dit Bernard. Cette rivière fera le bonheur du Taiseux. Les truites n’ont plus qu’à se cacher. Notre Pierre sévira et, j’espère, retrouvera sa volubilité de braconnier émérite. Gageons qu’ici, le braconnage soit possible.

Au détour de la route, une dérivation de la rivière attira leur attention. Un large bief drainait l’eau vers une roue à aube qui actionnait une grande noria à trois étages remontant l’eau vers un réservoir imposant situé sur un piton rocheux. Le dispositif permettait l’irrigation et l’alimentation en eau de la grande ferme qu’ils voyaient.

— Nous arrivons, dit Jean-Lô. Regarde, Bernard, il y a des chevaux dans les enclos. Certainement ceux des écuries de la Guilde.

De nombreuses montures paissaient à l’ombre des arbres. Leur œil exercé d’éleveurs identifia, immédiatement, deux races dominantes, l’une, blanche, de chevaux élancés, pas très grands, à la longue crinière, et une plus robuste adaptée à la montagne. De petits ânes noirauds complétaient le cheptel en compagnie de mulets aux longues oreilles. Leur approche déclencha une série de hennissements et de braiments auxquels leurs montures répondirent en fouettant de la queue tout.

La grande ferme, tous les volets clos, comportait plusieurs bâtiments de trois étages bizarrement agencés qui formaient des zones d’ombre. Les murs très épais à la base soutenaient de petits toits peu pentus de tuiles rondes maintenues par de grosses pierres révélant la présence régulière d’un vent redouté. Aucun puits apparent ni de cour d’honneur n’occupaient l’espace comme en Auge. Dans le prolongement de la ferme, de vastes écuries, dont les portes des box étaient fermées, s’alignaient selon les possibilités du terrain. Au-dessus des écuries, les greniers à foin étaient visibles. Un grand tas de fumier parfaitement ouvragé se dressait légèrement en contrebas . Une grande enseigne répondit à leur interrogation, « Écuries de la Guilde », lurent-ils en plusieurs langues dont deux graphies inconnues des cavaliers : l’une dans une écriture en vermicelles joliment calligraphiée, et l’autre sous forme de symboles ésotériques.
Une jeune fille aux cheveux noirs de jais, au teint bistre et au visage finement découpé, sortit de la porte principale,alertée par les hennissements et le bruit des fers sur le dallage de pierre. Vêtue d’une jupe noire ample et d’un corsage sans manches de même couleur, elle ne semblait pas souffrir de la chaleur.

— Nous voudrions parler à Diego, demanda Jean-Lô.

— Lo busco, leur répondit la jeune fille en rentrant dans la maison.

Ils conduisirent leurs chevaux près d’un pan de mur à l’ombre. Un homme petit, trapu, habillé d’une chemise bouffante qui laissait apparaître son torse velu et sa peau bronzée, sortit de la maison et il se dirigea vers eux. Il marqua un temps d’arrêt, puis s’esclaffer avec son accent chantant :
— Alors, corredor de caballos (maquignon en cataloccitan), vous n’avez pas oublié mon invitation !
Il serra Jean-Lô dans ses bras et lui asséna de grandes claques chaleureuses dans le dos. Ensuite, il serra la main de Bernard avec la vigueur d’un homme d’action.
— Entrez, Sana, ma nièce, prépare une collation. Une boisson après la poussière de la route vous déliera la langue, mes lascars du Nord. Elle a intérêt à être bien arrosée, car vous avez plein de choses à raconter.

Une fois, l’opération framboise terminée, ils remontèrent les seaux au réfectoire, où les attendait Maria, la mère de Célestin. Face aux dégâts vestimentaires et au barbouillage généralisé, elle proposa d’aller se baigner au pont de Gournay, le lieu de baignade des villageois. Munie de savon et de brosses dures, elle accompagna Marie-Jeanne et les enfants. En chemin, elles firent connaissance. La conversation se concentra sur le voyage des Augeois. La descente à travers les terrasses empruntait les escaliers de pierres plates. En vue du grand trou d’eau, Célestin, sa sœur et Rosa se dévêtirent prestement et se jetèrent à l’eau avec de grands cris. Les autres enfants, plus pudiques par tradition, se tournèrent vers Marie-Jeanne, qui leur confirma le déshabillage nécessaire au lavage des vêtements. Tout en gardant un œil attentif sur les baigneurs, les deux femmes commencèrent la lessive par un trempage-savonnage-trempage. Marie-Jeanne profitant de la pause interrogea sa compagne.

— Quel est donc ce village ? Pourquoi l’appelle-t-on Refuge ? Il a l’air presque inhabité.

— Il a une longue histoire dont nous ne connaissons qu’une partie. Il semblerait qu’au moment de la Catastrophe, certains disent la Destruction, des gens qui se trouvaient dans les grottes de la montagne auraient trouvé refuge ici, dans ce village perdu facile à défendre et proche d’un carrefour de chemins, la ferme de Peyre. Cet endroit servit de base aux survivants, qui s’y sentirent en sécurité. Selon les histoires orales et de rares écrits, Refuge devint rapidement une sorte de havre de civilisation renaissante. Puis, la place vint à manquer et la sécurité s’étant suffisamment améliorée, la descente dans la vallée plus confortable à vivre s’imposa. Académie fut créée pour accueillir toutes les Maisons des guildes et des corporations. Plus tard, la Scola apparut. Cela favorisa le développement de la population et de l’activité économique. Refuge est devenu un lieu un peu mythique et symbolique. Chaque guilde, chaque corporation a conservé ici sa Maison d’origine. Refuge est un lieu de repos, de formation, de retraite. En temps normal, il y a plus de monde qu’en ce moment, car beaucoup de gens sont déjà descendus dans la vallée préparer la Grande Fête. Cet été, je suis la gardienne de la Maison de la guilde du bois.

Le trempage fut suivi d’un brossage énergique. Les affaires rincées, puis étendues en plein soleil, séchèrent rapidement.

— Qu’est-ce qu’une guilde ? demanda Marie-Jeanne.

— Les métiers forment des corporations. Il y a celle des charpentiers, des bûcherons, des ébénistes. Une guilde regroupe tous les métiers utilisant le même matériau comme matière première. Le bois, les métaux, le cuir, l’élevage et l’agriculture ont chacun leur guilde, les premières dont nous ayons souvenir. Puis suivirent celles des guérisseurs, des musiciens, des colporteurs. Une guilde gère la formation, arbitre les conflits, aide ses membres en cas de nécessité, fixe les prix, négocie avec les autres guildes, perçoit également les redevances. Les corporations élisent un Maître, le responsable de la Guilde, qui recrute ses adjoints. La Maison de la Guilde est donc à la fois une école, un tribunal, un conseil, mais aussi une confrérie d’entraide.

De la rivière monta un concert de cris. À travers une trouée entre les arbres, Maria aperçut plusieurs cavaliers qui approchaient du village par le chemin de Peyre. Les baigneurs récupérèrent leurs vêtements encore humides et ils remontèrent en courant. Arrivés à bout de souffle dans le village, ils virent les visiteurs atteindre le raidillon. Les parents des Augeois descendaient découvrir Refuge et passer la journée sur place. Après des embrassades chaleureuses, tout le monde se dirigea vers le réfectoire.

Après l’audition de Gwène, Fleur décida de mieux connaître la jeune fille. Elle lui montra toutes les pièces de la Maison de musique. Chacune servait de musée à des instruments précieux, parfois antiques. Gwène découvrit ainsi toute la diversité des cordophones, aux noms souvent nouveaux pour elle. Fleur les accordait avant de faire une démonstration. Gwène écoutait avec attention ; chaque instrument lui permettait d’élargir sa palette sonore. L’épinette richement décorée l’intéressa particulièrement. Timidement, puis avec plaisir, elle fit des gammes. Le son aigrelet lui inspira plein de possibilités, elle tenta de transcrire le chant du rossignol. Le résultat fut incertain, mais la musicalité l’envoûta.

— J’aimerais apprendre à jouer de l’épinette. En duo avec un violon le résultat sera très beau, dit-elle.

— Certainement, mais attends d’avoir découvert les bois, les cuivres et les percussions avant de faire ton choix.

Le hautbois et le basson furent un moment d’émerveillement. Les cuivres qu’elle connaissait déjà un peu en tant que joueuse de trompe de chasse l’étonnèrent par leur taille, en particulier les très gros au son grave et profond.

Fleur termina sa visite par la dernière pièce du bas où trônait un imposant instrument fait de multiples tuyaux dont les plus grands frôlaient le plafond. Un grand soufflet de forge se trouvait juste à côté. Elle souleva le couvercle du meuble découvrant trois claviers superposés surmontés d’une série de tirettes. Elle demanda à Gwène d’actionner le soufflet avec son pied valide, et joua de mémoire la composition de Gwène qu’elle appelait déjà le « Chant des Oiseaux ». Stupéfaite, la jeune fille oublia de pomper et les notes couinèrent, elle actionna le soufflet avec une énergie renouvelée. Chaque chant d’oiseau bénéficia d’une sonorité différente. Grâce aux poussoirs, la musique de Gwène prenait toute son ampleur. Enfin, elle écoutait sa propre production. La douleur de sa cheville se réveilla sous l’effort, mais elle ne voulut pas interrompre ce moment magique. Le dernier trille à peine terminé, des applaudissements retentirent. Les deux musiciennes se retournèrent, elles virent Emmy accompagnée de Marge et Pierre.

— Est-ce ta dernière composition ? demanda Emmy à Fleur ?

— Non, c’est celle de Gwène, ma nouvelle élève qui, je crois, risque de dépasser trop vite ses maîtres.

— Papa ! Papa ! Je veux faire de la musique. Je vais apprendre à jouer de tous les instruments, dit Gwène en se jetant dans les bras de son père dont les yeux brillaient de fierté et de joie contenue.

Diego conduisit les deux Augeois dans une vaste pièce aménagée comme une salle d’auberge. De grandes tables et des bancs meublaient tout l’espace. Sur la gauche, la traditionnelle cheminée occupait la largeur de la pièce. À droite, un large escalier aux marches parfaitement cirées montait aux étages. Au fond, une double porte donnait sur les cuisines, dont on apercevait la table chargée de légumes ainsi que les fourneaux aux cuivres rutilants. Plusieurs personnes collationnaient près d’une fenêtre. Diego présenta les Augeois comme des amis de passage. Il donna à ses acolytes les instructions concernant le travail de l’après-midi. Sana revint les bras chargés d’un lourd plateau garni d’un assortiment de nourriture et d’un grand pichet.

— Julien m’a dit que vous souhaitiez vous installer. Pourquoi avez-vous quitté votre magnifique pays, un peu trop humide à mon goût ?

— C’est une longue histoire, répondit Jean-Lô. Comme tu l’avais constaté, lors de ton passage en Auge, la situation n’était pas brillante. Les soldats de la milice du Duc t’avaient intrigué par leur nombre et leur hargne. Le Duc, acoquiné avec l’Abbé de Lisieux, s’était proclamé souverain de toutes les terres du Pays d’Auge et des environs, au nom d’un prétendu texte retrouvé dans les caves d’une église en ruines, affirmant que tout chef l’est de droit divin, c’est-à-dire par la volonté de Dieu lui-même. Il inaugura son sacre par une levée de taxes, suivie de la confiscation des biens municipaux, puis recruta une troupe de mercenaires. Il fit assassiner son frère pour annexer la région du Perche. La mort subite et douteuse de sa femme lui permit, par remariage, d’agrandir son domaine vers l’ouest et de prendre le contrôle de plusieurs ports.
Mon père, son ami d’enfance, s’opposa à son délire. Les menaces se précisèrent. Heureusement, nous avions décidé notre départ et mis à l’écart chez des amis une grande partie de nos étalons et de nos poulinières, quand nous avons été avertis du projet d’assassinat de mon père. Malheureusement, il était déjà trop tard ; il fut tué comme bien d’autres Augeois et le haras brûlé. J’ai réussi à m’échapper et à rejoindre mes amis. Notre départ s’est transformé en exil. Le voyage fut pénible avec les enfants, les roulottes et les chevaux, et nous étions peu nombreux pour les diriger. Nous voilà, épuisés, mais ravis de découvrir des amis. Raconter toute l’histoire occupera les soirées de l’hiver.

— Effectivement, j’avais trouvé l’atmosphère tendue. Votre religion m’intrigua, avec son omniprésence et tous ces prêtres habillés en noir,gras et charognards, comme des corbeaux. Ici, il y a plusieurs religions, aucune n’a de pouvoir sur la vie publique. Vous êtes les bienvenus. J’ai préparé une prairie avec un fenil et une écurie équipée d’un point d’eau. Pour le reste, vous partagerez nos repas, mais avec la Fête, il faudra vous contenter de dormir dans vos roulottes pendant quelques jours. Après les festivités, nous aviserons.

— Merci au nom de tous, dit Jean-Lô. Serait-il possible de nous aider lors de l’acheminement des chevaux ? Nous avons sauvé une cinquantaine de têtes. Il nous en reste quarante, car nous dûmes en vendre pendant le voyage. J’aimerais faire un premier convoi, avant de descendre les roulottes et les chariots.

— Quelques apprentis sont disponibles. Vos monstres m’avaient étonné ; leur force et leur robustesse les impressionneront.

— Nous en avons vingt, un peu handicapés dans la montagne.

— Merveilleux. Une démonstration de dressage à la Fête nous comblerait, dit Diego.— Je peux venir aussi, dit lentement Sana avec son accent chantant.

— Si tu veux, cela te fera du bien de te détendre, lui répondit son oncle. Ma nièce est arrivée, comme tous les ans, avec les marchands qui viennent de mon pays situé plus au sud. Elle me rend visite et elle se perfectionne dans les langues parlées ici.

Cinq cavaliers remontèrent à Peyre. La jeune fille montait un cheval de montagne de race Mérens, caractérisé par une crinière frisée, une touffe épaisse de poils au niveau des pâturons et dont les étalons arboraient une fière moustache arrogante de dandy. Sana avait remplacé sa longue jupe noire par une tenue de cavalière adaptée. Sa selle richement damasquinée et son maintien parfait rassurèrent les deux Nordistes quant aux talents de la cavalière. Comme ils avaient attendu que le cagnard s’atténue un peu, la première partie de la route se fit au trot soutenu afin de rattraper le temps perdu. Ils ralentirent au niveau des grandes boucles pour permettre aux chevaux de reprendre leur souffle. C’est à ce moment-là que le Mérens montra toute sa puissance. Il avait un peu peiné à suivre le train des deux cobs, mais dans ce passage fortement pentu, il négociait les courbes d’un jarret souple et nerveux. Les deux autres chevaux le laissèrent passer en tête. Le reste du parcours alterna le petit trot et le pas. Des signes de fatigue ne tardèrent pas à apparaître chez les cavaliers et leurs montures qui cheminaient depuis le matin. En arrivant au niveau de l’embranchement du sentier de Refuge, ils virent au loin une petite troupe qui remontait lentement vers Peyre. Espérant qu’il s’agissait de leurs amis, ils attendirent. Les deux groupes se réunirent et s’embrassèrent sans descendre de cheval, tant était grande leur impatience de se retrouver tous autour de la table.

Robby et Jacquot les attendaient assis sur un banc en palabrant après une journée consacrée à la révision de toutes les carrioles.Après les embrassades et les présentations, la conversation ne faiblit pas. Ils décidèrent de descendre les chevaux le lendemain, et de garder que ceux nécessaires à la traction des roulottes. Les enfants remonteraient de Refuge et tout le monde ferait la dernière étape le surlendemain.