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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Li Fet Met (Le passé est mort) (3)
Film documentaire de Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan (2007, 1 h 12 mn)
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Larry Portis : Tout commence en France. Cette histoire de collaboration est la conséquence de la politique menée par la France. Je me demande si la population française est réceptive à des études qui traitent de sujets comme la collaboration.

Mehmet Arikan : Certainement pas. Nous avons eu des problèmes pour ce terme, « collaboration », et nous l’utilisons avec beaucoup de précautions. Le public réagit différemment selon l’histoire vécue. Le terme est lié à l’Occupation pendant la Seconde Guerre mondiale. Est-ce quelqu’un qui a travaillé pour la Gestapo ? Qui a fait du marché noir ou qui a fermé les yeux en voyant passer les trains des déportés ? Ce terme est très chargé. Que veut finalement dire collabo ? C’est pourquoi on lui a préféré le terme de supplétif. Collabo, c’est une personne qui a compris et admis l’idéologie du dominant. Les vrais collabos sont ceux qui dirigent actuellement l’Algérie. Cela implique une idéologie et son adoption.

La guerre d’Algérie n’aurait jamais dû durer si longtemps, mais les négociations ont été longues. Il fallait savoir qui allait gérer le pétrole, le gaz, avoir des garanties pour la poursuite des essais nucléaires dans le Sahara. Ces gens qui ont négocié sont les véritables collabos, des criminels. Mais ce n’est pas le paysan, qui travaille son jardin, qu’il faut considérer comme un criminel.

Dans le film, tous et toutes sont des déshérités qui subissent les conséquences de la colonisation. Sans la colonisation, pas de guerre de libération, pas de collabos, pas de harkis et pas de résistants. En France, la réflexion ne va pas dans ce sens. La France a peur de son passé et ne veut pas encourager des études dans ce sens. Ce qui domine, c’est la volonté d’une amnésie générale pour ne pas reconsidérer les thèses officielles.
Derrière la loi du 23 février 2005, qui reconnaissait les bienfaits de la colonisation, se mettait en place une vision révisionniste de l’histoire. Cette loi proposait l’amnistie générale pour les anciens de l’OAS, un rappel de salaires et des retraites, alors que les tirailleurs de la Seconde Guerre mondiale ont à peine droit à une allocation. Les anciens de l’OAS ont bénéficié d’un rappel de quarante-six ans.

Les archives ne sont pas toujours ouvertes et trop de gens sont encore compromis. Combien de temps a été nécessaire pour évoquer le passé vichyste de Mitterrand ? Pourtant, il a dirigé le pays pendant deux septennats, et il a été ministre de l’Intérieur durant la guerre d’Algérie.

L. P. : Finalement qui est responsable ? Ce n’est pas le peuple, qui est victime, de quelque côté il ait été pendant la guerre. Il faut peut-être désigner les véritables responsables…

Mehmet Arikan : On ne peut pas victimiser tout le monde. Il faut aussi accepter ses responsabilités. En termes de responsabilité, il existe la mémoire collective et la mémoire d’État. Il existe une continuité dans l’histoire d’un pays. La conquête de l’Algérie a commencé en 1830 et la colonisation s’est poursuivie jusqu’en 1970, avec de nombreuses révoltes. Faire des gens des victimes, c’est aussi les amoindrir. On ne peut pas tout excuser en raison de ce qu’ils ont subi. C’est un système qui produit ce processus. Si l’on regarde le fait colonial au présent, je le situe dans un rapport de lutte de classes, de domination. C’est une histoire de domination et de lutte de classes.

Hier, un homme est sorti de la séance et m’a dit : « J’ai beaucoup aimé votre film. Mais, même s’il parle d’une situation postcoloniale, l’Algérie est néanmoins prise dans les mêmes contradictions et les mêmes turbulences que le reste du monde. Nous sommes partout régis par l’économie libérale, sans loi ni morale. L’Algérie est dans une situation catastrophique qui permet de faire taire le peuple algérien, car ce qu’il subira sera encore pire. »

Dans le film, un homme relate la privatisation des entreprises d’État et il s’agit bien de lutte de classes. Pour dominer un peuple, il faut lui faire peur pour qu’il oublie ses conditions de vie, ses droits sociaux, la liberté. Le système qui se met en place en Algérie est flagrant, il y a les profiteurs du système capitaliste et ceux et celles qui le subissent.

Christiane Passevant : La distribution du film est-elle envisagée à l’étranger ?

Mehmet Arikan : C’est le travail du producteur. Play film [1], qui est une société de production courageuse, prend des risques financiers pour des films sur la Palestine, l’Iran, l’Algérie, le Liban… Et son suivi des films nous permet d’être dans les programmes de festivals comme le Festival du cinéma méditerranéen [2] . Parallèlement, nous avons une association militante — Tribu Association — et, dans ce cadre, nous organisons des projections-débats dans les quartiers populaires et en milieu scolaire. Ce serait évidemment idéal si le film passait à la télé car, aujourd’hui, pour qu’un documentaire vive, il faut qu’il passe à la télévision. Quant au cinéma, la distribution est une industrie qui nous échappe. Nous sommes pour le moment efficaces dans la distribution de proximité auprès des populations. Nous menons un travail de terrain à Roubaix où 80 % des immigrés viennent de la SAS de Laperrine. Lors des projections dans les salles associatives se sont donc retrouvées des personnes qui ont été des supplétifs et des enfants de résistants. Nous avons parlé d’histoire, d’immigration, d’héritage colonial, des responsables au pouvoir, de la continuité d’une gestion postcoloniale de la France à l’égard d’une certaine catégorie de la population [3].

29e Festival du cinéma méditerranéen, Montpellier, octobre 2007.
Transcription, présentation et notes de
Christiane Passevant.

Notes :

[1Créée en 1995, Play Film est une société de production de documentaires, de films institutionnels et de fictions basée à Paris. Play Film, 14, rue du Moulin-Joly,
75011 Paris. Té.l : 01.48.07.56.85. www.playfilm.fr

[2Li fet met, de Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan, a été présenté en compétition au 29e Festival du cinéma méditerranéen (octobre 2007) ainsi qu’au 30e Festival du film de femmes de Créteil (mars 2008). Mehmet Arikan (images), Nadia Bouferkas (son), Mehmet Arikan, Christine Carrière (montage), production : Playfilm, Tribu, CRRAV, Images Plus.

[3Faut-il rappeler les propos de certains hommes politiques — « sauvageons » (Chevènement) ou, plus caricatural, « racaille » à nettoyer au « Karcher » (Sarkozy) ? Autant de termes qui sous-entendent le mépris et la persistance d’une idéologie coloniale.




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