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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Nestor Potkine
Tu crois que Dieu existe
lettre à une amie hésitante
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Tu crois que Dieu existe, et tu fondes cette croyance sur l’ordre que tu vois partout où tu regardes. Tu approuves Voltaire ; s’il y a une horloge, il faut bien qu’il y ait un horloger. Vieil argument ; comment un tel vieillard, cent fois tué, réussit-il encore à hanter les consciences comme les chauves-souris les greniers abandonnés ?

Mais voilà : la fonction ne suppose pas l’intention.
La présence d’un banc rocheux dur au milieu d’un terrain argileux et qui sépare un fleuve en deux, ne suppose pas qu’il a été mis là avec intention ; il a pourtant la fonction de séparer le fleuve en deux, ce qui a de l’importance pour les poissons, les bateliers, etc. La fonction du vent est de porter au loin ces petites graines d’arbres qui ont une espèce d’aile unique, mais est-ce son intention ? Ce que tu appelles « l’ordre » c’est la fonction.

Mais la fonction ne suppose pas l’intention.
Mais notre cerveau veut voir de l’intention partout. Notre vision est pourtant bien limitée. Prends l’exemple du coucher de soleil, si beau, plus beau que le plus beau des tableaux. Puisqu’il est plus beau qu’un tableau, il faut bien qu’il ait un peintre ?

Mais est-il beau même pour les taupes (les petits animaux aveugles qui creusent la terre et que les jardiniers détestent à cause des petites buttes de terre qu’elles laissent partout) ? Pour elles où est le peintre, puisque pour elles, où est le coucher de soleil ? Et pour tous les animaux qui voient de manière différente de la nôtre, et pour tous ceux qui ne voient pas ? Et pour les poissons ?
Le coucher de soleil n’est pas beau. Il n’est pas laid, non plus. La beauté, c’est notre cerveau qui la ressent. Notre cerveau ne crée pas les objets beaux, mais il crée la sensation de les trouver beaux.

Il n’y avait pas de beauté, pas d’ordre, pas de sens avant que le cerveau humain_ le cerveau humain considérablement enrichi par des millénaires d’échanges de notions humaines, d’émotions humaines, de mots humains_ décide qu’un coucher de soleil c’est beau.

Autre exemple ; la montagne, est-ce beau ?

Non.

Au XVIIIe siècle et avant la montagne est laide, terrifiant ; tous les écrivains et voyageurs européens sont d’accord, la montagne est laide, terrifiante.
La plage, est-ce beau ?

Non.

Au XVIIIe siècle et avant la plage est laide, terrifiante ; tous les écrivains et voyageurs européens sont d’accord, la plage est laide, terrifiante.

Et puis tout d’un coup, la société bascule et décide que la plage et la montagne sont belles.

Or la plage et la montagne n’ont pas changé (en fait, elles sont devenues plus laides, à cause des remontes-pentes et des marées noires). C’est notre perception qui a changé. Tu les vois belles, elles t’émerveillent, elles te font croire en Dieu. Il y a à peine trois cents ans, on y mettait le Diable !

Tu vois de l’ordre là où l’ordre n’est qu’exception, tu vois de l’harmonie là où la souffrance et la guerre sont universelles : tu marches dans une belle forêt silencieuse. Les arbres sont hauts, magnifiques, le soleil brille à travers leurs feuilles. Tu es heureuse, le monde est serein, en paix, l’harmonie générale prouve l’existence de Dieu.

Oui mais tes pieds écrasent à l’instant même combien d’animalcules ? A l’instant même, tes globules blancs tuent combien de bactéries ? A l’instant même, combien d’insectes meurent dévorés par ces chasseurs implacables, les oiseaux ? Les oiseaux dont le chant contribuent à ta certitude que Dieu existe. A l’instant même combien de millions d’œufs de poisson, d’alevins sont dévorés par les grenouilles dans la mare dont le charme rustique contribue à ta certitude que Dieu existe ? Combien de milliards de kilomètres cubes de vide sidéral noirs, froids, immédiatement meurtriers pour tout être humain qui y serait jeté ? Combien de comètes frappent des planètes en y provoquant de gigantesques cataclysmes absurdes ? Où est Dieu dans les cadavres de la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina ? Où est Dieu dans les égouts où les rats dévorent leurs congénères blessés ?

Où est Dieu dans les taudis où les rats mordent les bébés ?

Où était Dieu quand Staline déportait les Estoniens en Sibérie ? Où était Dieu quand en Sibérie les Estoniennes étaient torturées, soumises au travail forcé, violées par les blatnoï, abattues par les gardiens ? A Tchernobyl, où est Dieu ? Dans le récent tsunami, où était Dieu ?

Et puis ta perception de l’ordre accepte bien des exceptions ; les corps célestes bougent selon les belles lois de Newton : oui, et c’est pour cela que les comètes détruisent les planètes, que les trous noirs dont rien ne s’échappe se forment. Les atomes bougent selon les belles lois de Niels Bohr ; oui, et le principe d’Heisenberg affirme qu’on ne saura jamais exactement où un électron se trouve dans un atome. Quel bel ordre que celui du corps humain ! Au moins aussi beau que celui du virus du SIDA (AIDS) !

Déduire l’existence de Dieu du fonctionnement de l’univers, c’est confondre une émotion avec une explication.

Affirmer que la création prouve l’existence d’un créateur ne résout rien :
Qui a créé le créateur ?

La différence entre un athée et toi est que toi, sans la moindre justification, tu modifies la question « pourquoi le monde tel qu’il est existe-t-il ? » en « Qui a créé le monde ? »

Ta question suppose le problème déjà résolu. Vieille erreur de logique...

D’où tiens-tu que c’est un qui ? Prends une motte de terre dans un champ : tu sais comme moi qu’il n’y a pas de qui pour répondre à la question « pourquoi cette motte de terre existe-t-elle ? » Une motte de terre existe parce que de l’argile s’est désagrégé, mélangé à de l’humus, etc. Il n’y a pas de qui.

Il n’y a pas de qui, on le sait, pour l’existence de la Terre, pour l’existence du système solaire, pour l’existence de l’Univers. On bute sur le Big Bang ? Non. On en est déjà arrivé au Big Bang. Pas mal, pour un mammifère sur une planète secondaire. Peut-être pourra-t-on un jour savoir ce qui se passait avant le Big Bang, d’autant que déjà beaucoup de physiciens pensent que l’Histoire est une succession de Big Bangs et de Big Crunches.

Mais ce mammifère sur une planète secondaire, au cours de l’évolution si brillamment expliquée par Darwin, au cours des centaines de milliers d’années qui ont peu à peu modelé Homo Sapiens, s’est doté d’un petit système très utile dans son cerveau d’animal sans crocs ni griffes ni ailes. Un petit système qui veut toujours tout expliquer par la question qui ?

Très utile ce système quand il s’agit de savoir quel animal a dévoré Néanderthalis, quel rugissement inquiétant entend Paléolithicos, comment monter et diriger un animal qui pèse dix fois plus que vous et peut vous tuer d’un coup de sabot. Mais très inutile pour comprendre l’univers.

Pour comprendre l’univers, la bonne question c’est Pourquoi ? Et, en général, avant de pouvoir poser Pourquoi ? on est obligé de se demander Combien ? et puis, combien Combien de quoi ?

Le cerveau humain projette sur l’univers des émotions, des sentiments, et même des relations de causalité, là où il n’y a que l’univers lui-même. Tu me diras les relations de causalité, elles, elles existent : la chute du rocher a écrasé la fleur. Peut-être, mais c’est le cerveau humain qui définit les agrégats « rocher » et « fleur ». Les agrégats d’atomes existent, oui, leur choc existe, oui, mais c’est le cerveau humain et lui seul qui dit qu’à quatorze heures douze un fragment d’hématite a écrasé une marguerite. L’hématite, la marguerite, l’univers n’en savent rien. Et « quatorze heures douze » n’est qu’une convention humaine. Avant l’homme, il n’y avait pas de temps, le temps n’est qu’une interprétation de l’esprit humain.

Et la fourmi voisine, qui a tout vu, n’en sait rien non plus. Pour elle, rien ne s’est passé, parce qu’elle n’a pas de concepts tels que hématite, marguerite, rocher, fleur, dans la tête.

Croire à Dieu, c’est imiter les fillettes qui croient à l’existence des salons où elles reçoivent leur poupée, c’est imiter les garçonnets qui tombent foudroyés au bruit du fusil imaginaire de leur camarade de jeu ; c’est créer une réalité, là où il n’y a rien.

C’est si triste ! crie-t-on. Non. Pourquoi non ?

Quelle philosophie noire, inhumaine, froide que l’athéisme ! Non, l’athéisme n’est pas une philosophie, pas une idéologie, il est la solution par défaut, comme disent les informaticiens. Ce n’est pas à l’athéisme de prouver que Dieu n’existe pas. C’est aux croyants de prouver que Dieu existe.

Noir, beau, inhumain, glorieux, froid, splendide, l’univers en soi n’est rien de tout cela. L’univers n’est pas fait pour nous. Il n’a pas de compte à nous rendre. L’univers n’a pas de sens. C’est nous qui lui en donnons un, beau quand nous sommes heureux et optimistes, laid quand nous sommes tristes et pessimistes. L’univers n’a pas le devoir d’être beau, chaud, humain pour satisfaire un mammifère fragile sur une planète secondaire. Il n’a d’ailleurs pas non plus le devoir d’être laid ou cruel, ou froid ou inhumain. Il n’a ni devoir, ni signification, ni but.
Il est, c’est tout.

Et c’est nous qui le sentons beau ou laid.

Je suis conscient que nous n’avons été créés par personne, que notre vie n’a aucun autre sens, aucun autre but que celui que nous lui donnons : non seulement ça ne m’attriste pas, mais je trouve ça presque beau. Non, nous n’avons pas de Grande Mère ou de Grand Père. Oui, le monde est glacé. Mais oui, nous sommes adultes.



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