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Léonore Litschgi.
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Ma cousine Solange se pique de généalogie. Je lui connaissais de subits engouements, passionnés autant que brefs. Mais la voilà qui prend très au sérieux la recherche de ses ancêtres, les miens aussi, assure-t-elle pour appuyer son invitation à participer à l’œuvre commune. De son village du Sud-Ouest où elle vit depuis son remariage, elle coordonne les démarches, envoie à chacun des membres de la famille restés en Provence pistes d’investigations, fiches d’état-civil, documents de toutes sortes, plus bien entendu des procurations en bonne et due forme. Que de papiers !

Me voici mandaté pour vérifier sur place les dates de naissance et de décès d’un certain Louis-Marie Blanc, parti au front en 1914 pour ne pas en revenir, comme tant d’autres. Combien au fait ? Huit, neuf millions, soldats et civils, toutes nationalités confondues, ou plus encore ?
Louis-Marie Blanc ne serait pas mort dans les tranchées, mais, blessé, dans un hôpital où il aurait été transféré. C’est ce que dit la lettre adressée aux parents par un de ses compagnons d’infortune. Il y a donc incertitude sur le lieu de son inhumation. Je dois me rendre à la Mairie de Redoumiers (Alpes de Haute-Provence) pour consulter les registres d’état-civil, si toutefois ces derniers n’ont pas été transmis aux Archives Départementales. Ainsi pourrais-je peut-être apporter à ma chère cousine les éléments biographiques à même de l’aider à remonter la filière - je sais, ce n’est pas le terme adéquat, mais c’est le mot qui me vient, et qui ajoute un aspect « détective » à l’entreprise.

Les maisons de Redoumiers s’étagent à mi-pente du flanc sud d’une petite colline, non loin du beau massif du Luberon. En bas, alternent les vignobles et les parcelles de céréales, dans un charmant camaïeu. Plus haut, encore des vignes, puis des bois de pins et de feuillus. Je range la voiture à l’ombre d’un platane, à l’entrée du village. En cette fin juin, la chaleur est déjà intense, et a favorisé l’éclosion précoce des cigales. Quelques pas, et me voici sur la place, dont une fontaine marque le centre. Tout autour, la mairie, le monument aux Morts, l’église, l’école. Ici, les institutions se font face, ou se complètent, comme on voudra. Le monument aux Morts est sobre : seulement une obélisque à large base, sans Patrie tenant dans ses bras un soldat inconnu mourant, réplique républicaine de l’art religieux saint-sulpicien. Côté 14-18 une longue liste a été inscrite. Côté 39-45, six noms, pour l’Algérie, deux. C’est déjà trop, mais la proportion n’en reste pas moins impressionnante, comparée à la population de l’époque. Le monument honore seulement les soldats en uniforme. Quant aux victimes civiles de la seconde guerre mondiale, leurs noms sont réunis sur les murs des mémoriaux édifiés un peu partout en Europe et ailleurs. Quant aux morts de l’Algérie...

Je m’arrête donc devant les tués de la « grande guerre ». Ils sont vingt-trois, avec certains patronymes qui se répètent deux, trois, jusqu’à cinq fois, sans que l’on sache qui était père, fils, frère, cousin. Après avoir pris quelques photos de la longue liste des Morts-pour-la-France (Louis-Marie Blanc y est mentionné) je me dirige vers le cimetière, pour mieux situer la lignée Blanc, en songeant à ce lointain parent. Etait-il grand ? Sûrement pas, plutôt petit, vif, brun, comme la plupart des membres de ma famille, enjoué peut-être comme Solange, sa lointaine descendante (enfin, qui sait...), ou pessimiste comme moi ? Parmi les rangées de tombes, j’aperçois des Blanc, hommes, femmes, et, sans surprise, point de Louis-Marie.
L’étape suivante me conduit à la mairie, fermée l’après-midi, mais un panneau sur la porte m’indique la maison de l’édile, sur la Grand-Rue. Je m’y rends, pressé de terminer ma mission, quel qu’en soit le résultat.
Monsieur le Maire faisait la sieste, et me fait sentir qu’à son âge, et par cette chaleur, cela est bien légitime, ce dont je ne doute point. Je me confonds en excuses puis expose les raisons de mon déplacement. Nous voici d’accord au moins sur un point, la généalogie, quelle drôle de marotte !

Mais le brave homme se montre serviable et accueillant. Après m’avoir servi « du frais » il met son chapeau et m’accompagne à la mairie, m’ouvre les registres, dont le volume par chance ne nécessite pas encore leur transfert aux Archives Départementales.

« Blanc, Louis-Marie, né le 22 mars 1891 à Redoumiers, mort le 24 mai 1916 à Clermont (Meuse), marié le 10 avril 1916 à Gaspari Jeanne. »

Ont-ils eu le temps de faire des enfants, ces deux-là ? Le mariage décidé au cours d’une permission, un petit peut-être déjà en route...

Je cherche au fil des pages Gaspari Jeanne : née le 28 novembre 1898, elle décède le 2 décembre 1916, la même année que son époux. Et si jeune ! Que d’inconnues tout à coup, dans cette histoire désolante. Le maire me conseille de consulter les registres paroissiaux, je pourrais y trouver d’utiles indications. Mais le curé est affecté à plusieurs villages, et ne sera présent que le prochain dimanche. « D’ici là, vous pourriez aller faire un tour à Redoumiers-le-Vieux, ajoute-t-il, il y a aussi un cimetière. C’est le vieux village, il est en ruines, mais des gens l’ont habité jusque dans les années vingt, après ils sont descendus ici, c’était moins isolé et plus facile, surtout l’hiver. »

La route se transforme vite en chemin de terre et prends de la hauteur. Je préfère garer la voiture et poursuivre à pieds, d’autant que le soleil déclinant, la chaleur est moins étouffante. Après une rude montée dans un petit bois à l’ombre salvatrice, subitement, l’horizon se dégage. Me voici sur une sorte d’épaulement. A droite, une pente douce conduit à des bâtiments agricoles d’aspect ancien, non loin de moulins à vent, sans leurs pales, mais encore debout. A gauche, sur un éperon rocheux subsistent quelques pans des murailles du « château » ; un panneau précise « DANGER, interdiction d’approcher, risque d’éboulement ». Une calade permet d’atteindre en quelques lacets le
vieux village qui n’est plus que ruines envahies par la végétation, sauf la chapelle, en cours de restauration, et le monument des Missions surmonté d’une croix. Ces morts-là ont servi leur foi bien sûr, et surtout l’Eglise et « l’oeuvre colonisatrice » de notre chère patrie. Austère, inhospitalier, ce hameau n’est que raides ruelles, placettes pentues, jusqu’au replat herbeux du sommet, qui fut peut-être un oppidum, avec sa barre rocheuse défendant l’accès sur le flanc nord. J’aperçois enfin le cimetière : minuscule enclos de pierres sèches, un portail de fer à peine ouvragé marquant l’entrée. Les deux battants ne joignent pas bien et pourtant je peine à les ouvrir, car un fouillis de lianes a envahi les montants, maintenant la porte bien close. Ayant brisé ce cadenas végétal, je pousse l’un des vantaux, qui émet un long gémissement de métal rouillé.

Personne n’est venu depuis longtemps. Entre buissons et herbes folles, à l’abandon, des dalles sont à terre, d’autres dressées, presque toutes effacées. L’érosion a fait son œuvre. Sur quelques-unes, à peine lisibles, ce sont à peu près les mêmes patronymes qu’en bas. Voilà, soudain, de quoi récompenser mes efforts de chercheur : « Gaspari Jeanne épouse Blanc », sur une simple pierre de calcaire local. Seule mention, outre la date du décès : « dix-huit ans ». Presque au ras du sol, je découvre un prénom : Marcel, et une seule date, celle du décès de Jeanne.

Le trouble m’envahit. Quel drame s’est donc produit ici, dans ce village déjà en partie déserté, pour que la mère et l’enfant soient réunis là, dans cette seule tombe. « Et que le trou soit assez grand pour qu’on y mette aussi l’enfant » dit la complainte du Roi Renaud, qui « de guerre revient, portant ses tripes dans ses mains... »

De quelques tiges tressées de clématite, j’ai fait un lien pour refermer le cimetière de Redoumiers-le-Vieux. Au passage, le vantail a lancé sa sourde plainte. Je ne sais si ma cousine trouvera où fut enterré Louis-Marie Blanc, tué pendant la « grande guerre ». Mais j’ai vu la tombe de sa femme et de son fils. Morts pendant, et sûrement à cause de la guerre.

Léonore Litschgi.



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