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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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René Furth
Le Sens de la révolte
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Animée par le désir d’une vie pleine, la conscience anarchique peut se tracer dans le réel deux voies opposées : celles d’un pessimisme et d’un optimisme également virulents. Suivant la première, le monde apparaît vite comme le champ clos d’une lutte de tous contre tous, univers désordonné où la lutte pour la vie élimine le plus faible à tous les coups. Suivant la seconde, l’humanité est en marche vers un ordre vivant, en éliminant peu à peu les obstacles naturels et les contraintes artificielles.

L’élaboration théorique de l’anarchisme retrouvera ces colorations spontanées. Selon les circonstances, elle fera dominer l’une ou l’autre. Mais les circonstances ne sont pas seules déterminantes, et l’on ne peut éluder la question : de ces tendances contraires, quelle est celle qui correspond effectivement au dynamisme interne de l’anarchie ?

La question n’est pas purement formelle : la réponse orientera le comportement et l’action. Si l’on reprend l’opposition entre activité et réactivité, il apparaît déjà que l’aspiration à un ordre permettant l’épanouissement de la vie est conforme à l’élan anarchique. Mais l’impitoyable lutte pour la vie, la « loi de la jungle » n’est-elle pas inscrite dans la réalité naturelle ? La révolte ne serait elle qu’un aspect de cette lutte ?

Une communauté humaine

Il faut ici faire un pas de plus, et chercher à dégager la signification humaine de la révolte. Explosion d’une énergie vitale comprimée, elle est aussi, dans son premier mouvement, affirmation de valeurs pour lesquelles le révolté acceptera le risque de la mort. « /La conscience/, dit Camus, /vient au jour avec la révolte / »  [1]. Dans cette « volte face », aussi impulsive soit elle, l’homme éprouve et proclame qu’il n’est pas chose parmi les choses. Qu’une limite a été dépassée au delà de laquelle /l’inhumain/ n’est plus tolérable.

Le révolté n’admet plus qu’une partie de lui même, qui est possibilité de développement, de choix, de refus, d’autodétermination, soit plus longtemps niée, écrasée. « Apparemment négative, puisqu’elle ne crée rien, dit encore Camus, la révolte est profondément positive puisqu’elle révèle ce qui, en l’homme, est toujours à défendre ».

Revendiquant le droit à une existence d’homme, le respect de son intégrité, le révolté ne tarde pas à donner un nom à cette exigence qui le lance dans la contestation et la lutte : /la liberté/. Ressentant ce besoin de liberté comme la tension essentielle de son être, il affirme une liberté constitutive de sa réalité d’homme. Le révolté, pour suivre encore l’analyse de Camus qui est ici particulièrement éclairante, agit, donc au nom d’une valeur encore confuse, mais dont il a le sentiment, au moins, qu’elle lui est commune avec tous les hommes. On voit que l’affirmation impliquée dans tout acte de révolte s’étend à quelque chose qui déborde l’individu dans la mesure où elle le tire de sa solitude et le fournit d’une raison d’agir.

C’est en ce sens que la révolte surmonte le désespoir et la destruction pure. Elle éclaire la solidarité des opprimés, les raisons d’un combat commun. Eveillant à la conscience de soi et d’autrui, éveillant, par l’action de rupture où elle s’exprime, les autres à la conscience de leur liberté, appelant à une solidarité agissante, la révolte fait surgir une communauté nouvelle. L’oppresseur s’exclut lui même par son /inhumanité/ : par une existence fondée sur la négation de l’humanité en autrui.

De l’anarchie à l’anarchisme

La révolte conduit ainsi à la volonté d’une justice pour tous, c’est à dire d’un ordre véritable qui réalise les conditions de la liberté. La révolte débouche dans la révolution, l’anarchie dans l’anarchisme.

L’anarchisme, reprise raisonnée, réfléchie ; de la volonté anarchique d’existence intégrale et de développement indéfini, se constitue par la réflexion sur les valeurs posées dans la révolte ; sur les conditions et les moyens de leur réalisation. Elucidant et prolongeant le mouvement d’une anarchie spontanée, l’anarchisme tend à instaurer une nouvelle forme d’anarchie : la spontanéité créatrice d’une existence libre dans une société désaliénée. C’est dans cette perspective qu’on pourra dire : /L’anarchie, c’est l’ordre/.

Entre ces deux formes d’anarchie, entre le jaillissement de la source et l’horizon qui ne cesse de reculer, s’étend le champ de l’anarchisme.

Se proposant la réalisation d’un homme qui porte la vie à la limite du possible, l’anarchisme ne peut se cantonner dans les luttes et les urgences de l’instant présent. Il doit promouvoir une entreprise coordonnée prolongeant le passé vers l’avenir ; prenant appui sur l’acquis, pour atteindre ce qui n’est encore que projet. Il doit définir les fins et les moyens.

D’où, la nécessité d’une ligne directrice qui implique non seulement la connaissance de l’homme et du monde, mais aussi le choix des valeurs qui orienteront le devenir humain. Car il n’y a pas de chemin tracé d’avance, pas d’instinct infaillible ni de connaissance donnée une fois pour toutes. Les buts et les voies qui y conduisent sont sans cesse à définir et à redéfinir au fil des conditions qui se présentent et des possibilités qu’elles ouvrent.

L’anarchisme est amené ainsi à dégager le sens (signification et direction) de l’existence humaine, à éclaircir ce qui constitue la réalité fondamentale, de l’homme. C’est de l’expérience, de la révolte, qu’il tire son affirmation première : l’existence n’a pas de sens hors de la liberté. Autrement : dit c’est par la liberté que se définit l’existence humaine authentique Ou encore : ce qui fait la réalité même de l’homme, c’est la liberté.

La logique de la liberté

Une telle position relève bien d’un « choix », d’une hypothèse fondamentale (posant les fondements) qui détermine simultanément la pensée et l’action. Et ce choix n’a rien de gratuit puisqu’il s’exprime dans une expérience qui engage, dans le risque, le tout de l’homme. Il n’en reste pas moins que cette hypothèse vitale demande à être développée sur le plan de la pensée cohérente, confrontée aux connaissances acquises, éprouvée dans l’existence concrète.

C’est bien une philosophie qui prend forme ici : un effort ininterrompu pour situer l’homme dans l’univers, univers Interprété par la connaissance, transformé par le travail, vécu tant bien que mal par les individus et leurs sociétés. Cet effort pour situer l’homme dans la nature, la culture, la société, débouche nécessairement, en ce qui concerne l’anarchisme, dans une philosophie pratique, une philosophie en acte : la liberté n’est réelle que vécue, exprimée par le comportement, l’action.

Mais si l’anarchisme tire ses origines de la révolte, le chemin qui conduit de celle ci à celui là n’est pas inévitable. Tout révolté ne devient pas forcément anarchiste. Il peut en rester à une phase d’insurrection anarchique qui ne pose pas les moyens, ni même, peut être, les fins d’un ordre anarchiste. Il peut aussi, dans le choix des moyens devant conduire vers une société libre, se prononcer pour des compromis qui préserveront finalement le désordre établi, ou pour des voies qui mènent à une nouvelle oppression.

L’anarchisme se définit par la fidélité à la logique de la révolte. Il se refuse à employer des moyens contredisant, niant les valeurs posées par celle ci. Non pas pour maintenir coûte que coûte une première affirmation, mais parce qu’il juge, expérience à l’appui, qu’on ne peut pas parvenir à la liberté par la négation de la liberté. La révolution doit prolonger la révolte, mais sans la trahir.

Notes :

[1Albert Camus, /L’Homme révolté/, Gallimard poche essai, 2000 (première édition 1951).



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