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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Louis JANOVER
Ne pas rendre à César ce qui lui appartient
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Extrait de la postface

Une remarque de Franz Schoenberner, qui appartenait ati journal satirique Simplicissimus, nous fait comprendre mieux que toute analyse dans quel cercle aporétique se meut la pensée de Landauer sur la Révolution. Nous sommes encore un pied dans la guerre, à ce moment tragique de la révolution de Munich. Landauer parle dans un meeting qui rassemble les masses avides d’entendre une parole susceptible de leur indiquer la voie à suivre pour se libérer de leurs conditions de vie insupportables. Son discours, si l’on en croit Franz Schoenberner, « était plein d’un profond et passionné pathos éthique, puisé dans le génie religieux de sa race
 [1]
 ». Rosa Luxemburg, quand elle s’adressait au même moment aux spartakistes révoltés, donnait à son engagement un tout autre sens ; elle savait mesurer sa passion éthique aux réalités et aux obstacles qu’il faudrait surmonter pour ne pas entraîner en un vain sacrifice ceux qui plaçaient en elle leur confiance. Mais certes, au regard de
l’eschatologie « prophétique » de ce qu’elle n’eût pas osé appeler « sa race », sans doute avait elle des accents réformistes propres à lui attirer les foudres des Isaïe et des Ézéchiel de la Révolution pure. Il n’est que de jeter un coup d’oeil sur l’incroyable pandémonium qui règne alors dans les cercles révolutionnaires de Munich pour se poser la question terre à terre.

La Révolution, pour quoi faire et pour qui ? Pour ne pas faire mentir les prophètes ?

« Comme tant d’autres intellectuels socialistes juifs de la classe moyenne, Landauer, nous dit Eugene Lutin, était plus un idéaliste éthique qu’un politique pragmatique ou un analyste du social LES RÉVOLUTIONS CONTRE LES PROPHÈTES 173
rigoureux. Alors que Marx réussit plus ou moins à combiner
les trois démarches, Landauer n’en avait nul souci. [...] Il ressemblait davantage à un Isaïe ou à un Ézéchiel. » Disons plutôt que Marx représente la cristallisation de courants de pensée nés de l’expérience ouvrière, et cette synthèse fonde une conception rationnelle de la Révolution, aussi éloignée des illuminations que des impatiences de cette « minorité » qui par ses « miracles d’héroïsme » ou de fanatisme communiquerait au peuple sa passion.

Gustav Landauer, en revanche, ne voit dans la révolution qu’une aspiration portée sur les ailes du désir de liberté. D’où cet appel à la révolte contre l’injustice et l’oppression, qui s’enracine puissamment dans le sentiment de cette perte d’une unité entre la vie collective et populaire et les aspirations de l’individu ; mais aussi cette infinie nostalgie des origines, ce sentiment océanique et incoercible d’une unité perdue qui le fait se tourner moins vers l’avenir des luttes que vers les mondes engloutis où disparaissent néanmoins la fragmentation de l’individu et sa séparation de la communauté. Ce ton unique a une grandeur tragique, qui est la voix même de Landauer au moment de sa mort, quand il oppose à la réalité mensongère la vérité de son rêve. Mais il est une autre espérance vivante, celle que le mouvement ouvrier dans sa composante « communiste » fait entendre au même moment par la voix de Rosa Luxemburg et des marxistes, et elle tient alors en respect le « prophétisme » apocalyptique pétri des imprécations chères à Nietzsche et nourri du système de négation de l’Unique.

Cette voix s’est tue aujourd’hui, et « la révolution » semble ne plus répondre qu’à l’appel d’un anarchisme new age qui fait flèche de tout le bois mort amassé au cours des ans tant par les nonconformistes dits de droite que par les avant gardes de la subversion. Dès lors, rien d’étonnant qu’une part de l’oeuvre et de la personnalité de penseurs comme Gustav Landauer fascine et réponde à la recherche en paternité d’une intelligentsia qui place ses engagements politiques parfaitement conformes sous le signe du non conformisme. Elle a découvert dans ces « racines » libertaires une source de réflexion intellectuelle inépuisable et de quoi légitimer sa position schizophrénique comme critique institutionnelle des institutions.

Rien de plus étranger à la passion révolutionnaire de Gustav Landauer, qui fut à l’opposé de ce monde, mais qui, pour son malheur, lui est aujourd’hui bien utile comme contrepartie au matérialisme, voire à l’économisme, d’un marxisme dont on se demande, au vu des tares que lui découvrent ses anciens zélateurs, comment il a pu occuper toutes leurs pensées.

Simone Weil, si proche parfois d’une pensée anarchiste colorée par les irisations de la foi, n’a pas manqué de donner à l’interrogation de La Boétie un vibrant écho dans Oppression et Liberté. Et, comme trop souvent quand elle se tourne vers l’histoire sans majuscule
 [2], elle nous a laissé une critique de Marx où défilent nombre des lieux communs que les milieux antitotalitaires ne manqueront pas d’utiliser le moment venu, mais elle y met la prudence et l’intelligence sensible qui lui permettent de voir au delà même de ses propres limites.

Après avoir admis que le matérialisme de Marx ne concerne que
la « notion de matière non physique », la « matière sociale » et « non
pas la matière elle même "
 [3] », elle ne craint pas de déclarer que
« Marx a purement et simplement attribué à la matière sociale ce
mouvement vers le bien à travers les contradictions, que Platon a
décrit comme étant celui de la créature pensante tirée en haut par
(opération surnaturelle de la grâce ` 8 » ; qu’il aurait oublié « que la
production n’est pas le bien » ; et que, à (instar de ses contem
porains, il aurait complètement sous estimé (importance de la
guerre, car, dit elle, « le xIx` siècle a été obsédé par la production, et
surtout par le progrès de la production, et [...] Marx a été servilement soumis à l’influence de son époque ` ».

Autant de contrevérités destinées à ramener Marx dans la problématique mystico chrétienne chère à Simone Weil, de manière à le mesurer à cette aune réductrice.
La conception matérialiste de l’histoire laisse en effet le problème épistémologique de la « matière » aux abstracteurs de quintessence, aux philosophes, et elle s’en tient à l’analyse des rapports de production et de classes d’une société donnée ; aux conditions « matérielles » qui définissent ce que Marx pensait être la dernière forme d’exploitation non parce que la « matière sociale » en aurait ainsi décidé, mais parce que la production permettrait enfin de satisfaire les besoins du plus grand nombre et que la lutte des classes « tirerait » l’histoire vers le « bien », à savoir la solution d’un conflit qui n’aurait désormais plus de raison de s’en remettre à la « grâce », ou à « l’esprit » pour trouver une issue.

Chacun aura compris que cette matière sociale englobe aussi bien la culture que la politique et l’économie. Quant à l’histoire qui succéderait à la préhistoire, Marx ne pouvait ignorer qu’elle ne serait à l’abri ni des souffrances ni des conflits ; mais il pensait, en s’en tenant à une mesure du « progrès » fondée sur des besoins élémentaires dont la satisfaction a de tout temps été suspendue à l’activité « économique » , que ces inévitables maux seraient différents de ceux qui endeuillent les sociétés d’exploitation. Partant, il n’érigeait nullement « la production » en deus ex machina de l’histoire, mais il s’efforçait d’en expliquer rationnellement les effets et son rapport à la structure hiérarchique de la société.

Nous avons cité à dessein Simone Weil, car on trouve dans son ceuvre les marques d’une composante « mystique » qui ne semble pas étrangère à Gustav Landauer quand il parle du Moyen Age et de son esprit, quand il interroge la foi et ses origines, ou quand il soumet à ses critiques Marx et plus encore le marxisme et la socialdémocratie. Mais surtout, ses pages sur la Révolution, sur l’idée de Révolution, si denses qu’elles se gravent aussitôt dans la mémoire, nous aident à comprendre l’interrogation éthique et le doute qu’éveille en temps ordinaire cette idée d’un bouleversement social irréversible. Les uns vivent ces heures comme accomplissement d’une passion héroïque qui seule permet d’échapper aux impératifs
de la gravité sociale, et la mort est le couronnement tragique de ce qui met en jeu totalement leur existence ; alors que les autres, la
majorité des individus soumis à la loi commune, ne peuvent accepter de faire dépendre leur vie de valeurs qui ne répondent en rien à leurs conditions d’existence. Déduire du fait qu’ils renoncent
à se révolter que leur attitude est l’expression d’une servitude volontaire revient à nier en eux la part de liberté à laquelle on en appelle pour les libérer au nom de « la révolution ». Contradiction
logique dont on ne peut sortir que par une autre idée de l’émancipation

Notes :

[1Cité par Eugene Lunn, op. cit., p. 10

[2C’est ainsi que pour conforter sa thèse sur Rome, l’hitlérisme et le judaïsme, Simone Weil ne craint pas de déclarer : « Les hommes de la Révolution ne se seraient pas laissé si facilement tenter par la guerre de conquête s’ils n’avaient pas été nourris des écrivains latins et de Plutarque [...] » (« Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », in Écrits historiques et politiques, Paris, Gallimard, 1979, p. 54 55) La Révolution et les Hommes réduits à des abstractions, on peut tout ignorer des luttes qui opposèrent Robespierre aux Girondins, partisans de la guerre, et ne plus parler que de Napoléon et de Louis XIV Ainsi va « la Révolution » quand elle est détachée de la « matière » historique et des hommes ordinaires, ce que Marx s’est bien gardé de faire. Simone Weil a d’ailleurs su rendre à certains hommes de la Révolution ce qui ne revient pas à d’autres. Ainsi en est il des lignes qu’elle consacre à Robespierre dans un « Fragment sur la guerre révolutionnaire », qui date de fin 1933. « La guerre de 1792 n’a pas été une guerre révolutionnaire », dit elle, mais « une manoeuvre de la cour et des Girondins pour briser la Révolution, manaeuvre à laquelle Robespierre, dans son magnifique discours contre la déclaration de la guerre, tenta vainement de s’opposer » , discours à mettre en rapport avec celui « qui a immédiatement précédé sa mort », et qui fait preuve d’une même « étonnante lucidité ». Un éclairage qui tranche sur la lumière dont les nouveaux thermidoriens entourent aujourd’hui la Révolution française, et notamment le rôle de Robespierre (Simone Weil, op. cix, p. 24o 24r).

[3Simone Weil, « Y a t il une doctrine marxiste ? », in Oppression et Liberté, Paris, Gallimard, 1955, p. 232, 233.



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