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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Gustavo Esteva
ET, CEPENDANT, CELA BOUGE
Traduit par Denis.
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Le gouvernement fédéral persiste à traiter comme une organisation
l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (APPO). Il semble croire
qu’elle est formée de masses dociles conduites par un petit groupe de
dirigeants. Avec ceux-ci, il veut se concerter ou imposer des accords. Il
semble aussi supposer qu’emprisonner certains d’entre eux et poursuivre
les autres suffira à la liquider : le chien mort, la rage disparaîtrait.

Dans une organisation, un syndicat ou un parti, les dirigeants conduisent
ou contrôlent leurs membres et ils les mobilisent ou les contiennent. Ce
sont des fonctions qui leur correspondent. Comme ils ont la faculté de
représenter l’ensemble et négocier en leur nom, ils peuvent aussi les
trahir ou s’écarter de leur volonté.

Dans des mouvements sociaux comme l’APPO apparaissent parfois des chefs
charismatiques ou symboliques qui accomplissent d’importantes fonctions,
mais ce ne sont pas des dirigeants. Certains, comme Martin Luther King ou
Che Guevara, gagnent des batailles après leur mort, à la manière du Cid.
Mais ils ne sont jamais des représentants. Ils ne peuvent pas négocier au
nom du mouvement ou remplacer sa volonté.

L’APPO n’a jamais eu de dirigeants ou de chefs. N’étaient pas chefs les
membres de la coordination provisoire. Non plus les membres du Conseil,
lequel ne s’est jamais réuni -si ce n’est le jour de sa constitution. Ni
ensemble ni séparés, ils ne représentent l’APPO. Les fonctions
d’orientation et de coordination qu’ils peuvent accomplir dans certaines
circonstances n’équivalent pas à direction ou conduite. Ils ne sont pas
non plus responsables de la somme de ce que font tous ceux qui agissent en
son sein. Un jugement juste trouvera impossible d’attribuer aux
"dirigeants" emprisonnés les délits qu’on attribue à l’APPO. C’est
pourquoi ils sont des prisonniers politiques.

Les mouvements sociaux et politiques ne sont pas maniables ou
contrôlables. Les autorités, les événements ou certains "chefs" (s’ils
existent) peuvent les influencer, mais ils ne peuvent pas les manipuler.
Et ils s’éteignent seulement quand on a modifié les conditions qui leur
ont donné naissance. (Les écraser, c’est comme les élaguer. Certains
mouvements, comme celui de 68, gagnent des batailles après avoir été
détruits.)

Les mouvements n’ont guère de propositions, d’objectifs ou de modèles ;
ils ont des motifs ou des raisons, des forces qui les propulsent dans une
certaine direction ; ils sont définis par des convergences critiques de
l’état des choses depuis une grande hétérogénéité ; ils évitent
l’uniformité et les formes de type parti, pour prendre la forme d’un NON,
avec beaucoup de OUI : un rejet commun et une variété d’affirmations, de
projets, d’idéaux.

Des mouvements très connus, comme l’environnementalisme ou le féminisme,
illustrent bien ces caractéristiques. Ils maintiennent leur vitalité et
augmentent leur force, parce que, malgré leurs réalisations, persistent
les motifs : la destruction environnementale ou l’oppression et la
discrimination de la femme. Ils se montrent parfois dans des explosions
ponctuelles : contre des dommages environnementaux spécifiques, contre des
actes féminicides concrets ; mais agissent de manière continue, de mille
manières différentes, sans dirigeant, structures formelles ou définitions
uniques.

L’APPO est un mouvement social et politique d’une grande profondeur
sociale et d’une énorme portée historique. Y prennent part des personnes
très diverses, des groupes et des organisations. Parmi celles-ci, il y en
a d’engagement partisan, appartenant à des organisations nationales, ils
essayent d’apporter à l’APPO, au moulin de sa cause ou de son idéologie et
ont eu, dans les mécanismes de coordination de l’APPO, un poids plus grand
que leur importance réelle. Mais personne n’est à charge. Personne ne
représente l’APPO. Personne ne dirige ou règle les initiatives de ceux et
celles qui font partie d’elle.

Ulises Ruiz ( le gouverneur de l’Etat de Oaxaca ) est une expression maladive
et exacerbée du régime corrompu et autoritaire que les Oaxaquéniens ne sont pas
disposés à tolérer plus longtemps. Le rejet de sa présence, qui a déclenché le mouvement
et qui continue à le rassembler, n’est ni son moteur ni son destin. L’APPO
continuera à combattre pour se défaire de lui parce qu’il est un obstacle
insupportable sur son chemin. Mais elle avance déjà sur son cadavre
politique pour réaliser les transformations qui sont sa véritable raison
d’être.

L’APPO s’occupe de la réforme de l’État, si, comme telle, on comprend :
une transformation complète des lois, institutions et comportements
sociaux, afin établir un régime adéquat aux réalités d’Oaxaca après s’être
délivré de la structure "caciquiste" et mafieuse qui a prévalu
jusqu’aujourd’hui. Elle promeut ces modifications de manière pacifique et
démocratique, et face à la société, non dans les coulisses du pouvoir.
Elle ne les négocie pas dans un bureau du gouvernement, ni ne les traite
avec les sbires d’Ulises, dans ses
bureaux ou dans l’actuel Congrès local, ce qui, au lieu de changements,
produirait une métamorphose grotesque.

Le mouvement continue. La répression brutale a inhibé certaines de ses
manifestations, quand il cherchait sa voie naturelle, mais ne l’a pas
arrêté. La rivière descend, continue à accumuler des forces irrépressibles
qui cherchent à nouveau leur voie. Le défi est qu’ils la trouvent à temps
et qu’on évite ainsi un débordement ravageur qui pourrait être très
destructif.



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