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Christiane Passevant
Ni Allah ni maître !
Laïcité Inch Allah. Film documentaire de Nadia El Fani
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Si les images des "révolutions", de la révolte et de la contestation sont depuis quelques mois quotidiennes sur le petit écran, et surtout sur Internet, c’est loin d’être le cas encore sur le grand écran. Et voilà qu’un film, le film d’une réalisatrice, "déboule" dans le paysage cinématographique du documentaire : Laïcité Inch Allah de Nadia El Fani.

Film coup de poing dans les tabous quasi institutionnalisés, Laïcité Inch Allah bouscule les préjugés et les idées reçues des deux côtés de la Méditerranée, avec un avantage rare, celui d’analyser en profondeur une partie de la société tunisienne, sans fard ni exotisme. Nadia El Fani s’engage et va à la rencontre des personnes qu’elle croise, qu’elle rencontre… Des manifestant-es, des ami-es, un chauffeur de taxi avec qui elle a un échange sur l’existence de Dieu. Scène remarquable dans la démarche qu’elle adopte pour donner son avis, certainement inacceptable pour une majorité de personnes puisque qu’elle dit ne pas croire en l’existence d’un Dieu quelconque. La mécréante, l’athée, l’apostat argumente et pose des questions.
"Il y a des gens qui ne croient pas en Dieu, moi je suis croyant, mais les gens doivent pouvoir faire ce qu’ils veulent", dit le chauffeur ce à quoi Nadia El Fani répond, "il faut se doter d’une constitution laïque." Pourquoi le fait d’être musulman devrait être inscrit dans la constitution ? Un dialogue étonnant entre philosophie sereine, humour et tolérance pour la croyance de l’autre. C’est le ton du film.

Hasard du cinéma, Nadia El Fani commence le tournage de son documentaire pendant le mois de ramadan en 2010 avec l’idée de faire le point sur l’hypocrisie de cette institution religieuse. Ni Allah ni maître, premier titre du film n’est hélas pas conservé, parce que trop provocateur ? Pourtant, c’est exactement le propos de la cinéaste qui revendique la laïcité en préambule à toute idée de démocratie. Elle filme les cafés "masqués", cachés au public où les "déjeûneurs" se prennent un petit café, histoire de passer le temps jusqu’à l’heure officielle fixée par les experts en religion pour manger, boire ou fumer. Du lever du soleil au couché du soleil… Petite animation pédagogique pour expliquer ce qu’est le ramadan. Si l’on refuse ostensiblement de jeûner, on risque la prison !

L’alternative est simple, "si vous désobéissez, cachez-vous !" Les couturières de confection, dans les ateliers surchauffés, ne peuvent pas boire, mais l’un des jardiniers déclare qu’il faut "manger pour travailler". Son travail est trop dur, alors il se cache pour manger.

Nadia El Fani souligne aussi la confusion entretenue entre laïcité et athéisme, une manière de faire pression et de brouiller les pistes de la réflexion. Vous ajoutez à cela le terme repris sans cesse du côté occidental de "monde arabo-musulman" — qui enferme et englobe tout le monde dans un bloc monolithique — et vous avez la recette idéale contre les échanges avec d’autres cultures.

Flashback dans l’histoire, au début de l’indépendance, Bourguiba disait vouloir "pousser le peuple sur la voie du progrès", tout en déclarant la religion musulmane religion officielle. Dans la rue d’alors le aïk côtoyait la mini jupe, mais l’ambiguité s’installait durablement. Ben Ali profitera de cette ambiguité, d’un côté il joue les remparts contre l’islamisme pour plaire à l’Occident, mais déjà en 1987, quand il prend le pouvoir, est instaurée une première interruption des programmes télévisés pour la prière. On condamne donc celui ou celle qui est athée. La laïcité est cependant autre chose et se réfère à des idées et non à une religion. La spécificité tunisienne disparaît pour faire place à l’hypocrisie : "si tu lâches de l’eau sur le melon, il devient une courge."
Et les mosquées sont pleines, les cafés aussi.

Détour par le Maroc où s’organise un pique-nique en plein ramadan alors qu’il est impossible d’accéder aux sites des déjeûneurs. "On nous cache" dit Ibtissem, jeune Marocaine, qui raconte que sur le lieu de rendez-vous du pique-nique, six déjeûneurs se sont retrouvés face à plusieurs centaines de policiers. Il ne faut pas remettre en question "le ramadan, c’est sacré" !

Quelques temps après le tournage, au moment du montage, la révolte éclate en Tunisie. Décembre 2010, les manifestations commencent, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu tandis qu’un autre homme, tout aussi désespéré, s’électrocute en saisissant des câbles électriques devant la foule.

Nadia El Fani retourne dans la rue pour filmer sa société "telle qu’elle est" et voir les "invisibles".

Et elle y réussit car on la voit cette rue, cette société comme jamais on ne l’a vue. "Nous n’avons plus peur !" clame la foule. Le silence imposé est rompu et le peuple prend la parole : "nous savons bien que les démocraties sont boiteuses, mais nous voulons une démocratie boiteuse". Et les femmes sont présentes, partout, font des discours. Si des policiers tentent de les empêcher de rejoindre la manifestation, elles demandent "mais qui donne les ordres !" et elles passent.

"Allez les filles !" et la chanson dit "dans leur chaos, je suis l’éclat". Le ministère du peuple occupe la place et tout le monde scande Dégage ! Dégage ! Quelques islamistes tentent une percée dans la manifestation et une femme fait remarquer "Tu as vu les islamistes ? Il n’y a que des hommes !" La réaction ne se fait pas attendre : "Le peuple contre le gouvernement islamiste !"

Dans les assemblées générales, les femmes revendiquent l’égalité des droits. Certaines disent vivre en parallèle du système, d’ailleurs comment faire un choix sans qu’il y ait d’alternative ? La religion devrait se pratiquer dans l’intimité, le privé mais à présent c’est social et politique.

On peut voir sur les banderoles : "Égalité, liberté, dignité", "État laïc", "Séparation entre public et privé !" ou encore "Ni terrorisme ni régression". Si dans les quartiers populaires, le discours islamiste passe, ils sont plutôt discrets dans les manifestations et, à leur passage, ils se font huer.

Et Nadia El Fani est dans la foule et discute avec les manifestants. L’enjeu majeur est quel est le projet de société que portent les Tunisiens ?
Par où commencer le débat ? La laïcité ? Les partis politiques et les
islamistes ? La laïcité doit être consensuelle, c’est un ensemble de règles, pas une religion. La révolution passe par le droit des femmes. Et finalement, ce sont les hommes qui paniquent quand une femme déclare "Je ne veux pas qu’on m’oblige à être dans un moule." Il faut une séparation entre public et privé, accepter qu’un avis soit différent… Et ce n’est qu’un début !

Laïcité Inch Allah de Nadia El Fani est un film passionnant qui pose les questions essentielles dans un temps où elles sont le plus souvent biaisées, récupérées ou détournées.

Ni Allah ni maître !




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