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Nestor Potkine
La Dictature des freluquets
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Le titre de cet article ne se réfère pas au régime sous lequel nous vivons. Il s’agit plutôt de freluquets moins importants, quoique plus nombreux, que le nain de l’Élysée et les crapauds qui lui coassent aux talonnettes.

Ô sœurs et frères anarchistes, il est probable que vous fréquentez peu
les mariages. Mômeries catholiques ou ramdams musulmans, voire célébrations laïques un peu niaises… Et encore, vous échappez à l’Américain moyen, lequel juge qu’un « Yes, I do » échangé en haut de la Tour Eiffel, ou à la pointe de l’île de la Cité, ou au Temple de l’Amour dans les jardins du Trianon, a bien autant de charme qu’un « Yes, we can » : il vient donc célébrer ses cérémonies dans la Ville de l’Amouuur.

Elles n’ont pas la moindre valeur légale, mais qu’importe, il leur attribue toute la puissance, toute la séduction du mythe parisien. Et si les mains tremblantes, les regards chavirés, les lapsus et les voix mal assurées qui tentent bravement de jeter le oui fatidique aussi clairement qu’elles peuvent, s’avèrent attendrissants, ils ne compensent pas le déluge de banalités des célébrants, les grossièretés des banquets de noces, les musiques affligeantes, et les plus affligeantes encore tentatives de renouveler le rituel.

Ô mariages en parachute, ô mariages sous-marins, ô rites ayurvédiques pour unir Kevin et Vanessa ! Pour autant, sœurs et frères anarchistes, les mariages ne sont pas sans enseignements. Prenez une contradiction flagrante. Le devoir principal de l’invité à un mariage, sans parler de celui des mariés eux-mêmes, est de s’habiller. Costume impeccable, soigneusement repassé. Gilet de notaire. Chemise fraîche. Souliers longuement cirés. Même si la contemplation des tentatives d’élégance du Yankee ordinaire est une triste activité qui n’élève guère l’âme, chacun, lors d’une noce, s’efforce de s’habiller du mieux que ses connaissances et ses moyens le lui permettent. Sauf une catégorie précise de professionnels des noces.

Qui apparaît, le plus souvent, en blue-jean et veston approximatif, chaussures anciennes et chemise essoufflée. Or cette catégorie, loin de se cacher, d’éviter d’exhiber son impudence vestimentaire, demeure en évidence à chaque instant, non pas même de la cérémonie proprement dite, mais de la noce tout entière.

Les photographes. Un peu crasseux, voire pue-de-la-gueule, taches permanentes sur la belle ordonnance des festivités. Leur apparence n’est que le moindre de leurs affronts à l’effort généralisé de prestige. Car ils commandent à tous et à toutes. Même la mariée, de nos jours féroce impératrice de la cérémonie, se plie sans un mot à leurs ordres, tolère sans ciller leurs critiques, exécute avec empressement la moindre de leurs consignes. Capitaines d’industrie, banquiers, généraux ; unanimement, ce jour-là, ils obéissent au doigt et à l’œil à des employés qu’ils méprisent copieusement par ailleurs et qui, jamais au grand jamais, n’auraient accès aux fêtes de l’élite s’ils n’en gravaient les fastes. Je dois avouer que cette éphémère dictature des freluquets me fascine autant qu’elle m’amuse. Bien entendu, nul ne la comprend comme LEUR dictature. Chacun sait qu’on ne rend hommage qu’à leur fonction, celles de desservants du culte de l’image.

Le mariage, quelle qu’en soit la forme exacte, est une constante universelle des sociétés humaines. Ce qui se comprend aisément, puisqu’il se situe au confluent de processus sociaux considérables : la reproduction biologique, la reproduction idéologique et religieuse, l’enseignement de la soumission aux jeunes, la sujétion et l’exploitation des femmes, le maintien des patrimoines et donc des inégalités économiques, etc. Pour les mariés, pour leurs familles, pour les sociétés auxquelles ils appartiennent, peu d’évènements entraînent autant de conséquences, et aussi durables, que les noces. Comment expliquer alors que d’aussi minces personnages que les photographes de quartier, tâcherons sans prestige, puissent commander à de telles puissances, lors de telles solennités ? Parce que même les puissants ne croient plus en la réalité, si elle n’est transportée dans le royaume de l’image.

La réalité de l’émotion amoureuse compte moins que, brillante, vernie, colorée comme l’écran de télévision, l’écran d’ordinateur, l’image de l’émotion amoureuse. La démultiplication de puissance entraînée par la liaison, supposée permanente, de deux clans, n’est désormais censée produire ses effets que si le monde magique de l’image en est témoin. Mieux, en est preuve. Le capitalisme, la marchandise, ce que les situationnistes ont si justement appelé le spectacle, ont rongé de l’intérieur, universels et infatigables termites, tout, absolument tout ce à quoi croyaient, à tort ou à raison, les humains.

Les pixels ont remplacé les prières.

La peste a remplacé le choléra.



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