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May Al-Maghrabi
Les frères musulmans, vers un renouveau ?
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Le point d’interrogation à la fin du titre a été ajouté par la rédaction, afin de manifester l’intérêt certes, mais aussi le doute inhérent à ce genre de nouvelles. Divergences

Se revendiquant de la révolution, la jeune génération de la confrérie fait monter la pression sur la vieille garde.

Déjà ils ont programmé leur propre manifestation qui devra avoir lieu le 17 mars. Les jeunes de la confrérie des Frères musulmans, qui se sentent marginalisés, entendent ainsi contester le monopole de la prise de décision et de l’orientation politique par la vieille garde. « La révolution réformiste de la confrérie », c’est le titre de la page qu’ils ont créée sur le site de socialisation Facebook. Son administrateur, Kamal Samir, est un ingénieur âgé de 35 ans. Il a déjà réussi à regrouper près de 30 000 membres, un noyau qui permettra de déclencher un mouvement de réforme.

Ils veulent changer les traditions favorisant les plus âgés aux dépens des jeunes, des traditions ancrées dans le règlement interne de la confrérie. Un changement susceptible, selon eux, de permettre une intégration totale des jeunes et des femmes qui doivent avoir une chance égale à l’accession aux postes-clés. Mais ce n’est pas tout. S’inspirant de la purge qui s’opère au niveau national, ils revendiquent la dissolution du bureau de guidance et du conseil consultatif de leur confrérie qui ont été élus dans des circonstances excluant les réformistes au profit des conservateurs. Séparer le religieux du politique figure également sur leur liste de demandes. L’idée serait de créer un parti politique indépendant de la confrérie lequel devra se consacrer exclusivement à la prédication. La liste des demandes sera présentée au guide suprême. Les jeunes de la confrérie entendent poursuivre leurs protestations tant que leurs demandes ne seront pas satisfaites.

Leur légitimité, ils la tirent de la révolution du 25 janvier. Au moment où les caciques de la confrérie, comme ceux de l’opposition institutionnelle, ne savaient pas sur quel pied danser, les jeunes, eux, ont décidé de ne pas ménager le régime en place et de participer pleinement à la révolte naissante. C’est justement cet esprit de la révolution qui inspire la jeune génération des Frères.

« Après le 25 janvier, la légitimité de la confrérie sera la nôtre. Si aujourd’hui la confrérie est tolérée, c’est grâce à notre révolution », affirme Kamal Farag, cyber-activiste des jeunes Frères. La légitimité historique de la vieille garde, traumatisée par des années de répression, est donc appelée à s’éteindre.

Le changement est destiné à être radical. Jusqu’ici, la politique de la confrérie consistait à éviter les affrontements avec le régime tout en maintenant un profil bas. Aujourd’hui, les Frères n’ont aucun intérêt à maintenir cette stratégie, ou c’est du moins ce que pensent les plus jeunes. « Jusque-là, toutes nos revendications étaient reléguées au second plan, parce que le plus important était de lutter contre l’oppression d’un régime autoritaire. Mais maintenant, la confrérie doit s’attaquer au défi de la réforme interne et apprendre à sortir de sa clandestinité », conseille Mohamad Hassan, jeune activiste.

Changement stratégique mais aussi idéologique. Ces jeunes, qui ont décidé de se démarquer de la position officielle de la confrérie en sortant manifester avec leurs compatriotes le 25 janvier, se sont sentis plus proches de la rue que de leurs aînés au sein de la confrérie. « Sans tutelle religieuse, les jeunes musulmans et coptes ont réussi à mener leur combat. Le 25 janvier est une date non seulement de la révolution, mais aussi de la victoire de la notion de l’Etat civil basé sur la loi. L’islamisme des Frères doit être associé à ce concept, ce qui nécessite une réforme idéologique », affirme Hassan.

Pour lui, comme pour beaucoup de sa génération, l’application de la charia prend un sens différent de celui que comprennent les vieux dirigeants. « L’État qui préserve les libertés publiques, l’égalité et la justice sociale, la séparation des pouvoirs, l’Etat dont les dirigeants puissent être tenus responsables devant la loi, est un Etat plus conforme à la charia qu’un régime wahhabite », explique le jeune activiste.

Dans une tentative de contenir leur colère, le guide suprême de la confrérie, Mohamad Badie, s’est réuni la semaine dernière avec des représentants du courant des jeunes réformistes. « Les Frères musulmans, qu’ils soient âgés de 18 ou de 90 ans, adhérent aux mêmes principes et ont un même objectif, à savoir l’application de la charia. La réforme figure déjà sur notre agenda, mais il n’est pas question de toucher à notre référence idéologique ou nos principes fondamentaux », souligne Badie.

Pour sa part, Essam Al-Eriane, membre du bureau politique de la confrérie et appartenant à la génération des quinquagénaires, minimise l’ampleur de ce mouvement et nie l’existence d’un conflit de générations. « La liberté d’expression n’a jamais été verrouillée au sein de la confrérie, les jeunes sont la colonne vertébrale de l’organisation et leurs opinions ont été toujours prises en considération. Si on était obligé autrefois de sacrifier la transparence dans la gestion des affaires de la confrérie, c’était à cause des restrictions sécuritaires qui nous étaient imposées », explique Al-Eriane.

Des propos qui ne semblent pas convaincre des jeunes qui réclament une présence féminine au sein du bureau de guidance (jusqu’ici interdit aux femmes) et une égalité totale avec les citoyens coptes (considérés comme des protégés par les plus radicaux), et qui n’ont pas de mal à accepter les accords de paix signés en 1979 avec Israël. Des idées qui frisent l’hérésie aux yeux des plus vieux.

Ammar Ali Hassan, politologue, compare cette crise générationnelle à celle qui a frappé la confrérie dans les années 1990 et qui a abouti à la scission d’une nouvelle génération, celle qui a créé le parti Al-Wassat, fraîchement reconnu.

Aujourd’hui encore, les jeunes sont exaspérés en raison de la rigidité des cadres de l’avant-garde qui refusent tout appel à la réforme. Selon Hassan, les Frères ne pourront plus, après la révolution de janvier, rester à l’écart du changement. « La relève sera sans doute assurée par une jeune génération plus moderne et plus audacieuse. Si la confrérie n’arrive pas à renouveler son discours religieux en le débarrassant des formules politiques emblématiques, elle risque une implosion qui pourrait augurer de la disparition de l’organisation classique au profit d’un nouveau courant islamique plus vivant », conclut le chercheur.




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