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Christiane Passevant
Vu de dos. Trente ans de dessins plus que politiques
Cardon (éditions l’Échappée)
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Vu de dos, trente ans de dessins plus que politiques

Vu de dos ou le pouvoir mis à nu. En regardant les dessins de Cardon, on voit mieux ce que les politiques veulent dissimuler, on entend en effet les réflexions en off, sans le vernis destiné au « peuple ».

Vu de dos, c’est voir au-delà des apparences, guetter depuis les coulisses le geste anodin qui révèle le fond du discours, l’enjeu réel sous les belles paroles et les promesses, l’ambiguïté des attitudes et le cynisme des opportunistes. Histoires sans paroles souvent où le dessin suffit pour situer ou cerner l’arnaque.

Le cynisme et la mauvaise foi, Cardon en est le féroce détracteur : pas de quartier pour tel ou telle politique ou tel ou telle décideur-e qui sert le discours habituel, soporifique et anesthésiant ! Les dessins de Cardon, ça décape ! Au premier coup d’œil, on se dit qu’il a encore une fois déniché l’absurdité, l’aberration, l’injustice ou le mensonge d’une situation, d’un discours.

Beaux dessins, architecturés, construits comme des gravures ou des eau-forte, ils sont un plaisir à regarder et à « lire ». D’aucuns diront que les dessins sont durs… Certes, il fait preuve d’une ironie mordante, d’un humour noir qui arrache, pourtant on rit… jaune ! Parce que Cardon porte son ironie et ses convictions dans le trait : aucune complaisance pour le pouvoir, l’exploitation, la manipulation et la bêtise. Redoutable le Cardon !

Vu de dos n’est pas son premier album de dessins à paraître, mais celui-ci a une particularité, les éditions de l’Échappée sont parties des planches originales et le résultat est plus que réussi, pour le fond comme pour la forme. Pour rendre la « patte » de Cardon, il fallait ce travail soigné.

Christiane Passevant : Tes dessins, sur trente ans, montrent bien — contrairement à ce que déclaraient certains sociologues, dont Alain Touraine, dans les années 1980 — qu’il y a toujours des riches et des pauvres et que les différences de classes demeurent. Trente ans de dessins plus que politiques, as-tu été sollicité ou bien est-ce ton idée ?

Cardon : J’ai été sollicité par les amis de l’Échappée. Ce sont eux les maîtres d’œuvre. Je leur ai simplement donné mes cartons remplis de dessins et ils ont choisi pour chaque président, chaque régime, trente ans de vie politique. Ils ont fomenté leur mauvais coup et je me suis dit qu’un mauvais est toujours bon à prendre.

Christiane Passevant : Quand as-tu commencé à dessiner ?

Cardon : J’ai toujours dessiné. En réalité, c’était comme une sorte de thérapie, depuis l’enfance. Dans ma famille, mon père, mes oncles dessinaient. Mon père était particulièrement doué en dessin, il était coloriste, ce que je n’ai pas à faire dans mon travail. Et j’ai certainement hérité de ce don que j’ai mis en application en le travaillant un peu pendant mon adolescence, et surtout durant mon service militaire.

Pourquoi m’exprimer en dessins plutôt qu’en paroles ? Je ne suis pas à l’aise en paroles et communiquer pour décrire une situation politique… Ce n’est pas par une bulle ou des paroles que je vais solutionner ce problème, mais plutôt à travers un dessin, en trouvant une mise en scène. Et c’est ce qui se passe au Canard. Comment faire passer un texte ? Les paroles pour moi ne disant pas tout, je le fais plus facilement passer en images.

Christiane Passevant : C’est un peu comme certains auteurs compositeurs, d’abord la musique et ensuite les paroles…

Cardon : Oui, éventuellement, je fonctionne comme cela. Je pense que le dessin dit plus de choses subtilement avec un discours qui ne peut se traduire en mots, le discours des yeux, d’une scène, d’un théâtre, d’une mise en scène avec des personnages, avec une ligne fuite, avec quelques éléments de décor essentiels à la démonstration. De manière très simple, un peu comme le faisait Samuel Beckett dans son théâtre, avec un minimum de paroles, une grande économie de mots, de texte et des images. À partir des images, chacun apporte son propre vécu, sa propre culture. En fait, on suggère.

Christiane Passevant : Dans cet album, Vu de dos. Trente ans de dessins plus que politiques, il y a des dessins sans paroles, qui ressemblent plus encore à des gravures. Quelles ont été tes influences ?

Cardon : Les influences sont celles des gravures du XIXe siècle, les gravures sur bois, j’ai fait un peu d’eau forte, de sculpture, ce qui fait que mes personnages — pas forcément pour le Canard enchaîné, mais ce que je fais par ailleurs —, sont un peu sculpturés, massifs, comme des hommes de pierre, archaïques. Et placés dans des scènes, ils les rendent plus révélatrices que si je mettais des mots.

Christiane Passevant : Et pourquoi Vu de dos ?

Cardon : De dos, je ne sais pas. J’ai commencé à dessiner mes personnages en les regardant agir. Depuis l’enfance, j’ai dessiné des êtres de dos, peut-être parce qu’au départ il y avait la difficulté de dessiner un visage… Ce n’est pas simple de faire un visage, surtout de face. Encore de profil… Donner du relief à un visage, avec une économie de trait, c’est difficile. Peut-être ai-je cédé à la facilité en faisant des personnages de dos, mais il y a autre chose. J’ai l’impression que, de dos, on dit plus de choses, à la fois sur le personnage, sur ses réactions. Cela remplit toute une grille de possibles. C’est comme regarder depuis les coulisses d’un théâtre, on voit à la fois les comédien-nes sur scène qui jouent, qui surjouent souvent, on voit le décor, les poulies qui font manœuvrer la machinerie, les lumières, le public, les échelles de pompiers, tout… J’ai l’impression que de dos, on a une vision qui permet de se faire une représentation de la situation.

Christiane Passevant : L’observateur dans les coulisses.

Cardon : Oui. L’observateur dans les coulisses, avec la scène, le personnage avec ses réactions par rapport à la scène, plus l’ensemble.

Christiane Passevant : Et les gestes non destinés au public. Je pense
par exemple à ton dessin de Sarkozy et Carla lorsqu’il lui met la main
au « panier »…

Cardon : Voilà. On est derrière et cela ne passe pas inaperçu. On est là et on saisit ce geste dans sa vulgarité, son obscénité même et on la montre. Ce que le public ne voit pas, placé devant la table, sur laquelle Sarkozy signe le registre.

Christiane Passevant : Je suis fascinée par l’acuité de tes dessins, par le fait que tu puisses ainsi résumer une situation complexe et souligner un point de la problématique, là où cela dérange. Il y a une grande force critique dans tes dessins et aucune complaisance.

Cardon : Pourquoi y aurait-il de la complaisance ? Je veux me débarrasser d’un problème et ce sont eux, les politiques, mon problème. Il m’est impossible de ne pas réagir devant les problèmes qu’ils génèrent. Pour moi, c’est de l’autodéfense. Les hommes politiques sont malades, à droite comme à gauche, et c’est ce que je dis dans mes dessins. Il n’est pas question de les épargner. À toutes époques, ces hommes ont menti, ils font partie des puissants qui nous manœuvrent avec des mots, des gestes, tout un théâtre qu’il faut démonter. Il ne faut être dupe de ces grimaces. Mon père en a été dupe, c’est impardonnable. Je n’oublierai jamais et je n’ai pas l’intention de retomber dans cette crédulité.

Christiane Passevant : Tu dis avoir toujours dessiné, mais à quel moment as-tu une prise de conscience ? Quand apparaît cet esprit critique dans tes dessins ?

Cardon : Sans doute à la suite de blessures, de ce qui s’est passé dans la famille, à la suite de la disparition de mon père… Il fallait trouver une sorte d’échappatoire, une résilience pour surmonter la peine, et je pense que le dessin l’a permis. Fin 1940, après l’exode — nous venions du Havre —, nous nous sommes retrouvés à Boulogne-Billancourt, près des usines Renault où la situation était assez dangereuse. En mars 1942, quand les usines Renault ont été bombardées, nous nous étions réfugiés dans le métro, à la station Marcel Sembat, au bout de l’avenue Jean Jaurès. Il y avait des Allemands aussi dans le métro. À la fin de l’alerte, nous sommes sortis et je revois les immeubles détruits. Une bombe était tombée et il ne restait que des pans de murs, avec des draps qui pendaient, je revois les voitures de pompiers… Je ne me souviens pas avoir été traumatisé par cette scène, mais il paraît que je suis resté plus d’une semaine sans parler et je n’ai fait que dessiner. Cette succession de faits dans l’enfance, dans l’adolescence ont certainement fortifié cette propension que j’avais à dessiner, à tracer des images sur du papier, peut-être parce que je n’avais que ça à ma disposition. J’avais plus d’aisance à m’exprimer en dessins qu’en paroles et sans doute que ni ma mère ni ma tante n’étaient prêtes à m’écouter. À cette époque, les enfants ne prenaient pas la parole et, par les dessins, je pouvais m’exprimer librement.

Christiane Passevant : Tu habitais un quartier populaire, Boulogne-Billancourt…

Cardon : Dans plusieurs hôtels, nous avons habité rue Traversière, au moment du bombardement, nous étions 7 bis rue d’Issy — la concierge s’appelait Madame Sihaut —, j’avais 4 ou 5 ans. Je pourrais dessiner la pièce que nous habitions, j’ai une très bonne mémoire visuelle. C’est comme ça.

Christiane Passevant : Tu évoques ces images de guerre et ta réaction pour exprimer ce que tu ne pouvais dire en paroles, tu parles de ton père qui as payé de sa vie sa crédulité…

Cardon : Il a suivi les conseils de son colonel lorsque son régiment a été fait prisonnier en Normandie. En revenant de Dunkerque, ils sont passés en Angleterre, puis sont rentrés par Brest et les trains les ont déposés au sud de Caen, en pleine campagne où son régiment a « moisi ». Les Allemands sont arrivés tranquillement, en espadrilles, leur disant qu’ils étaient prisonniers et qu’ils devaient se rendre à Caen. Son colonel, qui avait participé à la signature du Traité de Versailles, parlait allemand et était persuadé que c’était un épisode du conflit entre les deux pays, une histoire de quelques jours. Et tout le monde a suivi, sauf quelques-uns qui se sont sauvés. Ceux-ci m’ont raconté qu’ils avaient insisté auprès de mon père pour se cacher dans une ferme et attendre le temps que cela se calme, avant de rentrer chez eux, mais mon père a refusé. Je pense qu’il a voulu rester dans la légalité et suivre son colonel. Ce genre de légalité là, très peu pour moi ! Les paroles des clowns de l’époque ne sont pas différentes de celles d’aujourd’hui. On raconte de belles histoires, comme le disait Lissagaray dans l’Histoire de la Commune de 1871, de belles chansons pour le peuple.

Christiane Passevant : Les images de guerre, l’expérience de ton père et quant à la troisième influence déterminante, tu parles du service militaire. Après ce que tu viens de dire, tu peux imaginer ma surprise : en quoi le service militaire t’a été bénéfique ?

Cardon : Au moment du service militaire, j’étais ouvrier dans les arsenaux de la Marine à Lorient et je me suis retrouvé sur un bateau affecté à l’Algérie. Depuis la mort de mon père, j’étais pupille de la nation et, de ce fait, je fus dispensé d’Algérie. J’ai donc été débarqué à Toulon où pour la première fois j’ai pu suivre des cours aux Beaux-arts. À Lorient, il n’y avait rien car la ville avait été rasée durant la guerre et c’était le désert culturel absolu. Ce qui n’était pas le cas de Toulon et ce fut pour moi une révélation. Les rencontres que j’ai pu faire alors étaient pour moi comme un paradis trouvé. Les copains, les copines, les échanges avec les professeurs, les concerts au conservatoire, un vieux comédien qui nous disait des fables de La Fontaine étaient pour moi autant de découvertes qui m’ont donné confiance en moi. J’ai appris à dessiner, j’ai fait de la lithographie et quand je suis rentré à Lorient, j’ai pris la décision de quitter la ville. Je voyais mes copains condamnés à rester là pendant quarante ans, jusqu’à la retraite, et cela m’était impossible, je serai mort.

Donc j’ai pris ma petite valise et suis allé à Paris. J’ai rencontré Jean-Jacques Pauvert qui a publié mon premier livre et je me suis dit : c’est possible. C’était une carte de visite et je découvrais peu à peu des possibles tout en continuant à apprendre. J’ai fait beaucoup d’illustrations de livres, parfois très réalistes et, à côté de cela, je remplissais mes cartons de dessins, politiques déjà, sur la condition humaine, sur l’homme nu, sur ces personnages faits de terre, de glaise, bruts de décoffrage, archaïques et qui ont maille à partir avec l’essentiel, avec la violence. Avec Siné, il y a eu les procès, sous De Gaulle, pour atteinte aux bonnes mœurs. Et puis 68 est arrivé…

Christiane Passevant : Quels sont les premiers journaux, revues pour qui tu as travaillé ?

Cardon : Quand je suis arrivé à Paris, je ne savais pas où porter mes dessins. À Lorient, il n’y avait rien. Je suis allé dans toutes les librairies et j’ai vu que tous les copains, Topor, Gébé et bien d’autres travaillaient pour un journal, Minute. J’y ai porté mes dessins jusqu’à ce que je comprenne qu’il était d’extrême droite, il défendait l’OAS, alors pas question pour moi d’y rester. J’ai alors donné des illustrations à l’Humanité Dimanche qui m’a ensuite proposé de faire des illustrations consacrés à l’histoire de France. Les textes étaient d’une historienne, Ginette Ziegler, sur l’histoire de la Commune, le Front populaire, François 1er, Henri IV, la prise de pouvoir de Napoléon… Je parcourais les musées, les bibliothèques, j’achetais des livres. Au fond, je faisais mes gammes de dessinateur, mais cela n’était pas suffisant pour vivre parce que j’étais payé des clopinettes et j’avais envie de témoigner de ce que je voyais autour de moi : les ouvriers, les grèves…
Je venais de ce milieu et, en fait, je me morfondais de ne pas m’exprimer sur ce qui se passait. Politique-Hebdo, revue faite par des transfuges antistaliniens du PC, m’offrit alors d’illustrer des pages, mais malheureusement la revue s’est arrêtée pour des raisons économiques.

L’Humanité Dimanche m’a alors proposé de faire des dessins dans le même style. Je n’ai jamais été au PC et j’ai tout de suite dit qu’il me fallait ma liberté d’expression, me laisser ma folie. Et ils ont dit d’accord. Je me suis éclaté sur les grèves, la pollution… Mais mes dessins ne sont pas drôles, ils sont même désespérants pour la classe ouvrière. Pas pour moi, puisque je pense que rien n’est jamais tout à fait acquis. Et il est évident que l’image de l’ouvrier vainqueur dans la lutte sociale et du triomphe de la cause n’existe pas. Certains ont alors dit que mes dessins étaient tristes et l’Humanité Dimanche a fait une enquête, un petit sondage auprès des lecteurs ou des militants. Fort heureusement pour moi, 52 % voulaient garder mes dessins. J’ai donc continué jusqu’au moment où j’ai fait des livres, et un dessin animé aussi.

Dans le Canard enchaîné, Ivan Audouard a écrit sur mes livres et l’on m’a conseillé d’aller au Canard. J’ai commencé à dessiner pour le Canard, mais je n’y croyais pas trop ; les dessins y étaient plutôt rigolos et ne correspondaient pas à mon goût, je voulais dessiner des choses plus graves, plus dures, plus vengeresses. Mais je suis resté au Canard. Voilà un peu ma trajectoire, toujours du même côté, avec le souci de ne pas déchoir, de ne pas trahir les copains. À Lorient, ils suivaient ce que je faisais. Quand on est sous le regard des copains, on se tient droit, pas question de faillir.

Christiane Passevant : Tu as une « patte » spéciale dans le Canard, on te reconnaît. On guette tes dessins chaque semaine, on se dit que tu pointes juste là où il faut. C’est cette acuité qui est toujours surprenante, cette façon de résumer une situation avec un dessin et parfois, une phrase lapidaire. Je pense au dessin qui est paru au moment des attentats terroristes où l’on voit un islamiste de dos, bien sûr, monter sur une balance avec une bonbonne de gaz, avec cette légende : « Pèse-foi ».

Cardon : Il faut toujours trouver la faille. Par exemple, chez ces hommes qui prétendent combattre pour une cause qu’ils estiment juste, il faut trouver où ça pêche. Il y a une paille dans le métal et ça va casser. Ce sont des politiques et il faut trouver la faille de leur rhétorique.

Christiane Passevant : J’ai remarqué que, dans tes dessins, les hommes et les femmes de pouvoir sont en mouvement et les ouvriers, la classe ouvrière est plutôt prostrée…

Cardon : … Statique. C’est parce que je la ressens ainsi. Elle subit, elle tend le dos. C’est peut-être aussi pourquoi le dos est aussi important. Dans mon film, L’Empreinte [1], et dans la Véridique histoire des compteurs à air [éditions de la Courtille, 1973], ça se passe dans le dos. Les gens ont un compteur à air dans le dos et ils payent l’air qu’ils respirent. Dans les beaux quartiers où l’air est très cher, les pauvres ne peuvent pas vivre et ils se réfugient là où l’air est vicié. Les riches, eux, peuvent avoir des animaux et ils payent pour les compteurs de leurs animaux. Voilà ma thèse.

Christiane Passevant : Tu n’es pas passé loin, l’eau et l’air deviennent une marchandise.

Cardon : C’est vrai, cela vient. De même dans le court métrage d’animation, l’Empreinte, c’est une forme que l’on applique dans le dos des gens dès la naissance. Cela ressemble aux formes que l’on met dans les chaussures et, peu à peu, on visse la forme pour qu’elle s’incruste dans le dos, entre les omoplates et la nuque. L’empreinte du talon se trouve du côté de la nuque et la semelle entre les omoplates. Quand l’enfant arrive à l’âge d’entrer dans l’existence, on lui enlève cet appareillage très contraignant et probablement douloureux et il peut rejoindre la population pour entrer dans une grande usine. Mais avant, il faut tester si l’empreinte de l’adolescent a bien fonctionné en l’essayant avec une botte. S’il passe l’épreuve, il est digne de rejoindre la population subissante.

Christiane Passevant : C’est 1984. En quelle année as-tu fait ce dessin animé ? Quelle est sa durée ?

Cardon : En 1974 . Évidemment, ce n’est pas très Canard, mais ce sont ces choses-là que j’ai envie de dire. Malheureusement, il n’y a pas de support pour ce genre de dessins. La durée du film est de 7 minutes, il se compose de plusieurs séquences, l’application de l’empreinte sur l’enfant, les parents qui l’ajustent, la mère qui masse le père qui lui aussi a été appareillé… C’est affreux.

Christiane Passevant : 1974, c’est un peu ce qui arrivait avec le formatage…

Cardon : Le formatage a toujours existé. Une sorte de fascisme prégnant qui écrase les êtres humains, qui les forment. Je ne me suis pas attaqué au cerveau disponible de TF1, mais c’est un peu ça. C’est une réalité à toutes les époques, ce n’est pas particulier à la nôtre.
C’est banal de le dire, mais il faudrait de l’éducation et que chacun-e pense aux autres. Mais ce n’est pas quarante ou cinquante années de stalinisme qui préparent les êtres humains à être responsables. Ils étaient de petits enfants sous la férule de papa, et libérés, ce n’est pas à des personnes éduquées que l’on a à faire, mais à de petites brutes. Aujourd’hui, on assiste à la montée de la barbarie. Libéré-es du petit père des peuples, la barbarie arrive à grands pas. C’est la nature humaine et le manque de culture. Je crois que l’être humain est mauvais au départ et non pas, comme le dit Rousseau, rendu mauvais par la société. Si l’être humain n’a pas de culture, il devient féroce, pire qu’un animal sauvage. La maîtrise, la réflexion, la raison sont nécessaires. Cette course au profit, qui s’est déchaînée dans les pays de l’Est, c’est affligeant.

Christiane Passevant : Dans le dessin en page 96, un homme ouvre la fenêtre, dans la pièce un portrait de Marx, et entre par la fenêtre un flot de canettes de coca et des Mickeys qui envahit tout l’espace.

Cardon : Ce sont les fast food qui ont envahi Moscou. Les gens ont cédé à la facilité, mais on aurait pu leur proposer autre chose.

Christiane Passevant : Mais Cardon, il ne faut pas oublier le marché, le capitalisme ne raisonne que dans la perspective du profit.

Cardon : J’ai voulu illustrer une situation où des personnes acculturées font n’importe quoi et cèdent au miroir aux alouettes : le geste de Lénine (p. 97) montrant l’avenir radieux !

Christiane Passevant : Certains de tes personnages me font penser à Giacometti, l’homme qui marche.

Cardon : L’être humain marche, mais si l’on en empêche, il reste prostré, il attend, il subit… Et lorsqu’il se libère, toute sa force potentielle se révèle. Il peut tout foutre en l’air, mais faut-il encore qu’il y ait ce déclic.

Christiane Passevant : Cet autre dessin montre Saddam Hussein, de dos, debout au milieu de corps mutilés. La légende : Saddam Hussein sera facile à repérer. (p. 98)

Cardon : Le seul qui soit épargné par les bombes au milieu de son peuple blessé. Les chefs de bande sont les survivants.

Christiane Passevant : Ce dessin sur la novlangue est aussi remarquable, une observation très juste. Un tableau où sont inscrites des expressions à employer, pour tous les problèmes, histoire de ne rien faire… « Intolérable. Inadmissible. Inacceptable. Révoltant »…

Cardon : On appelle cela des éléments de langage. Le gouvernement fourni ça aux ministres et quand on entend les ministres, ils ont tous les mêmes mots. Ils sont tellement bêtes qu’ils répètent ça comme des perroquets sans s’apercevoir que l’autre, à côté, a dit exactement la même chose et que cela frise le ridicule. Les éléments de langage… Tout le monde dit la même chose : « C’est intolérable, ça doit cesser… ». Cinquante ans plus tard : « C’est intolérable, ça doit cesser… » Mais, qu’ont-ils fait entre temps ? Où est l’action ? Qu’ont-ils modifié pour mettre fin à l’intolérable ? Des éléments de langage, cela leur suffit et ils pensent que le peuple ne comprend rien et ne s’aperçoit de rien.

Christiane Passevant : Cela montre bien le mépris des puissants vis-à-vis du peuple.

Cardon : Et leur bêtise aussi. Ils sont dans leur bulle et ne se rendent pas compte de leur ridicule.

Christiane Passevant : Et ce dessin avec deux vitrines, celle du socialisme d’autrefois et celle du socialisme d’aujourd’hui ?

Cardon : Le socialisme d’autrefois était quand même plus sympathique. Maintenant, ce sont les actions, le profit, les avions du GLAM, la bourse, avec Strauss-Kahn et le FMI que j’aurais pu rajouter, on y est.

Christiane Passevant : Ces deux là sont mes préférés peut-être. Les bourgeois sur leur balcon qui regardent passer la manif. (pp. 128-129)

Cardon : Dans le premier — « Manif anti-chômage vue d’en haut » —, la femme fait cette réflexion : « Ça pleure misère mais ça se paye quand même des merguez ! » C’est la vulgarité des nantis. Et dans l’autre, c’est le même couple qui regarde aussi la manif du haut de son balcon, et pendant que l’homme applaudit — il faut donner le change —, la femme lui dit de ne pas applaudir trop fort sinon les manifestants risquent monter, ce à quoi l’homme répond : « Mais non, ils n’ont pas le code ! » Mais ça, on le voit en ce moment, c’est Neuilly qui refuse de construire des logements sociaux : le mépris du peuple. Comme en 1936, au moment de congés payés, les riches s’alarmaient car les pauvres allaient venir sur leurs plages, quelle honte ! Et moi je suis issu de ces classes pauvres. Alors je n’ai aucun de cadeau à faire à ces gens !

Christiane Passevant : Cet autre dessin évoque la fabrication d’Oussama Ben Laden, fabrication de la CIA. (p. 137)

Cardon : Les éditeurs ont changé le titre, le mien était « fabrication d’Oussama Ben Alien » en référence au film de Ridley Scott. Les États-uniens sont devant une boîte qui ressemble à celle du film dans l’aéronef, ils la tripotent et l’alien finit par leur sauter à la gorge. Et c’est ce qui se passe aussi actuellement. Leur créature est à l’origine de catastrophes.

Christiane Passevant : Papon durant son procès et son avocat demande à la cour de ne pas prononcer certains mots qui pourraient le « faire sursauter » tels que Vichy, juifs, wagons plombés… (p. 136) Ou encore ce dessin qui montre « Pinochet serial killer » ne pouvant reconnaître ses victimes devant une multitude de crânes. (p. 144) Dans la galerie des salauds, il ont leur place…

Cardon : Mais on en est encore là. Il ne faut pas dire quoi que ce soit qui dérange.

Christiane Passevant : Et la Bourse ?

Cardon : Devant la Bourse majestueuse, une cabane : « Maison de l’éthique et de la Fraternité ».

Christiane Passevant : Autre exemple de novlangue ou éléments du langage, cette fois avec Raffarin et son argumentaire vis-à-vis des fonctionnaires. (p. 152)

Cardon : Après l’utilisation des éléments du langage, devant l’insistance des fonctionnaires, le naturel revient au galop et Raffarin les menace de leur envoyer les flics.

Christiane Passevant : Tu disais que tes dessins ne sont pas drôles,
mais certains le sont quand même. « La goualante du Baron.
Bonjour, je m’appelle Ernest Antoine, j’habite les beaux quartiers, je gagne 2 millions d’euros et j’aimerais avoir un sourire, un mot gentil,
un encouragement… »
(p. 167)

Cardon : C’est drôle parce que c’est idiot, car au fond, ce sont de grands naïfs qui pensent être aimés parce qu’ils font des choses pour nous en faisant tourner la machine. Et ils ont leurs bonnes œuvres, bien sûr déduites des impôts.

Christiane Passevant : Mais quand les actionnaires se partagent les bénéfices et dividendes des entreprises françaises, alors là, il faut tout planquer et « tirer les rideaux » ! (p. 169) Et celui de la multiplication des citrouilles avec Sarkozy. (pp. 186-187)

Cardon : J’en ai fait un autre avec la fameuse citrouille, dans lequel les gens viennent avec l’espoir de voir leur citrouille transformée en carrosse ou autre merveille. Il y a toujours cette attente de miracle. Il faut voir le succès des loteries, on peut maintenant même jouer sur Internet. Je trouve cela dramatique. Le miracle ne viendra pas et il faut se battre pour changer ce monde. Dans le dessin dont tu parles, Sarkozy, se croyant plus malin que tout le monde, veut aussi transformer sa citrouille, mais il n’arrive qu’à les multiplier. Un dessin doit fonctionner tout seul et mettre des mots sur des dessins n’est pas facile.

Christiane Passevant : Tu es toujours en train de lire pour trouver toutes ces idées de dessins ?

Cardon : Il faut que je traite l’actualité de la semaine pour le Canard, je dois donc me tenir au courant avec les journaux, les revues et les livres aussi parce qu’il faut dépasser la simple anecdote et l’illustration littérale d’une situation. Il faut tenter de la comprendre pour, comme tu le disais, pointer où ça fait mal, trouver le point nodal de la rupture. Il faut aussi élaguer, ne pas s’embarrasser de ce qui n’est pas l’essentiel. Il faut toujours élaguer. Et je prends sans cesse des notes sur des cahiers, les idées qui viennent, les dessins, les trucs de métier qui pourraient me servir. J’utilise par exemple beaucoup le symbole de la coque de noix. À partir de ces coques de noix, il suffit de crayonner, de rajouter des détails, de les transformer en canots de sauvetage par exemple, d’en faire des symboles pour décoder des situations. Car c’est cela l’important : décoder une situation, la rendre débarrassée de toutes les grimaces.

Pour moi, un dessin doit sidérer. Il peut agresser, ou déranger, mais à coup sûr provoquer la sidération. C’est à partir de la sidération que la pensée se met en marche et que le savoir se développe. Un dessin doit sidérer par la mise en scène, par les personnages, etc. Il est intéressant quand il pose des questions. Malheureusement, ce n’est pas toujours ce qui régit le choix dans un journal. Le Canard préfère mettre en première page un dessin rigolo. Un dessin sidérant qui capte l’attention et provoque des questions, ce n’est pas leur truc. Pourtant au XIXe siècle, on mettait en première page une belle lithographie qui accrochait le regard, de loin. À 30 mètres, on voyait un dessin de Daumier et on s’approchait. Comme pour une affiche.

Christiane Passevant : Et en dehors des dessins du Canard  ?

Cardon : Je fais des dessins, grand format, pour traiter de sujets à un niveau plus philosophique, métaphysique, et donner une dimension qui échappe au directement lisible, avec l’envers de l’image et du décor. Cela ne peut se réaliser qu’avec des images sans mots. Les situations sont révélatrices et suggèrent.

Christiane Passevant : Et ces dessins, tu vas les exposer ?

Cardon : Probablement, quand je trouverai l’opportunité. C’est un autre domaine que le journal. En ce qui concerne la publication, il faut que ce type de dessins soient reproduits en grand, en petite taille, on ne voit plus rien.

Christiane Passevant : Et l’expo ?

Samantha Lavergnolle : Il y aura une expo collective en mars. Et le fil rouge, ce sera la femme.

Notes :

[1L’Empreinte a obtenu le Prix de la première œuvre au Festival d’Annecy et a été sélectionné pour le Festival de Cannes en 1974.

P.S. :

Cet entretien avec Cardon a eu lieu le 15 décembre 2010, en compagnie de Samantha Lavergnolle. Les illustrations sont presque toutes tirées du livre Vu de dos, trente ans de dessins plus que politiques de Cardon, publié aux éditions l’Échappée, et avec son accord. Photos CP.

L’entretien a été diffusé le 8 janvier dans les Chroniques rebelles de Radio Libertaire.




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