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Christiane Passevant
Le voyage du directeur des ressources humaines d’Eran Riklis
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Après La Fiancée syrienne (2004) et Les Citronniers (2007), magnifiquement interprété par Hiam Abbas, Eran Riklis réalise Le Voyage du directeur des ressources humaines, adapté du roman de A.B. Yehosua. Au premier abord, on pourrait penser que cette réalisation s’éloigne des sujets politiques comme ceux de ses précédents films, cependant ce voyage-là échappe à bien des codes, celui du road movie classique qu’il emprunte pourtant à certains moments du film. L’aspect social est présent tout au long du film, l’attitude du directeur empreinte d’une totale inhumanité envers le personnel, l’immigration et les accords passés entre l’État d’Israël et certains pays concernant la main-d’œuvre à bon marché, la désindustrialisation et la pauvreté en Roumanie, l’aliénation. Les premiers plans se passent dans une boulangerie industrielle de Jérusalem, et évoquent le cauchemar des Temps modernes de Chaplin. Dans ce décor arrive le directeur des ressources humaines, un homme qui paraît littéralement phagocyté par sa fonction jusqu’à être incapable d’avoir une vie personnelle. Premier tableau.

Intervient alors un événement qui va déclencher le voyage et aussi une prise de conscience d’un personnage d’emblée fade et antipathique : la mort dans un attentat suicide d’une des employées, roumaine, travaillant au nettoyage de l’usine. Le corps non réclamé à la morgue, une situation ubuesque côté administration, un DRH empêtré dans son incommunicabilité, tout y passe… Jusqu’à un article de journal attaquant la gestion inhumaine du personnel par la direction de l’entreprise et son DRH. La première boulangerie industrielle de Jérusalem tient à son image et la direction somme le directeur des ressources humaines de sauver l’honneur de la boîte en rapatriant le corps de la défunte en Roumanie. Le plan de communication inclut d’ailleurs le reporter, auteur de l’article.

S’ensuit alors un « voyage » rocambolesque dans des décors de friches industrielles aux couleurs froides et ternes, puis dans la campagne roumaine.
« Le film a été tourné en Roumanie, mais aurait pu l’être dans n’importe quel autre pays de l’Est ex-soviétique », déclarait Eran Riklis en octobre 2010, lors de la présentation de son film au cours du 32e Festival international du cinéma méditerranéen, à Montpellier.

Eran Riklis est un excellent directeur de comédien-nes et tous ses personnages existent, qu’il s’agisse de la patronne israélienne, de la consule en Roumanie, complètement déjantée, du fils de Yulia la défunte, de son époux, de sa mère… Le casting est remarquable. Les personnages, entre gravité et dérision, évoluent dans ce « voyage » fait de surprises et de rebondissements. Et si le lieu soutient les personnages, comme le fait remarquer Eran Riklis, la Jérusalem qu’il filme est une ville tout à fait différente de celle généralement évoquée : l’usine, le quartier orthodoxe juif dans la ville nouvelle… Tout y est banal et ordinaire. « C’est une mission de montrer de vraies images d’Israël, la réalité qui n’est pas celle des médias. » Aucune concession en effet n’est faite par ce cinéaste qui se définit comme engagé et dit vouloir faire des films qui soulignent les problèmes, qui décrivent la réalité : « L’État d’Israël a mis du temps à accepter des cinéastes qui, comme moi, apportent la controverse. La propagande ne fonctionne plus. Les gens veulent voir la réalité. »

Christiane Passevant : En voyant votre film, le Voyage du directeur des ressources humaines, j’ai pensé qu’il y avait un lien avec deux autres de vos films, la Fiancée syrienne et les Citronniers : c’est le thème de la frontière.

Eran Riklis : Tous mes films reviennent sur l’idée de traverser la frontière, parce que nous devons tous confronter quotidiennement cette idée du passage de la frontière dans tous les sens du terme. Tout le monde expérimente cette idée de la frontière, qu’elle soit physique, psychologique, émotionnelle, au plan personnel, familial, social, politique et, pour moi, cela fait partie de la vie. C’est ce qui me connecte aux autres, en tant que personne et en tant que réalisateur.

Christiane Passevant : Un autre lien existe entre vos films, c’est le rejet de l’État et la critique de la bureaucratie qui apparaissent à travers les situations que vous traitez.

Eran Riklis : C’est évident, et même si cela est un peu cliché de le dire, les gens naissent libres. Alors les aspects négatifs de l’État, en particulier la bureaucratie, la guerre, les histoires d’intérêts, le nationalisme et autres raisons d’État qui interfèrent dans nos vies, il faut s’y opposer. Dans ce film, le directeur des ressources humaines représente la bureaucratie et fait partie du système. Pendant le voyage, il est face à lui-même comme face à un mur, et à ses difficultés de communiquer.

Larry Portis : Dès le début du film, dans l’usine — une boulangerie industrielle —, on ressent immédiatement une impression d’aliénation, avec les sons des machines mêlés à la musique. Et par ailleurs, il y a la ville de Jérusalem filmée dans sa normalité. S’il y a évidemment un caractère universel dans votre cinéma, Jérusalem a toutefois une spécificité marquée, même par rapport à Israël.

Eran Riklis : Il est évident que le cinéma européen — sans doute pas le cinéma étatsunien —, s’il tend à une certaine universalité, garde une spécificité. Mais cette spécificité rejoint aussi l’universel. L’histoire du film est basée sur Jérusalem, la Jérusalem physique, émotionnelle, religieuse, la ville dont beaucoup rêvent comme Yulia. Jérusalem est une ville importante, au centre du débat international, comme Israël, elle est et reste un enjeu religieux, politique et médiatique. Le sujet est le désir de cette femme de vivre à Jérusalem, dans la ville de ses rêves, puis sa mort au cours d’un attentat. Jérusalem est aussi une ville de la violence, c’est également sa normalité. Le film commence dans une boulangerie industrielle, tout un symbole avec le pain. On vit au quotidien avec le pain, on l’achète, on le mange et il a des connotations religieuses aussi. C’est un élément de base pour la vie. Et d’une certaine manière, le directeur des ressources humaines doit revenir aux principes de base de la vie : le dialogue et la communication.

—  : La scène de la morgue accentue aussi le caractère de normalité, de banalité, avec ce personnage qui, par son attitude, déshumanise les corps qu’il déplace.

Eran Riklis : J’ai pensé que ce serait drôle.

Christiane Passevant : Parce que vous avez utilisé un truc…

Eran Riklis : Oui, pour surprendre et cela marche. Je crois que dans tous mes films, même si je traite de sujets sérieux, de situations graves, j’essaie non pas d’être léger, mais plutôt de communiquer. Il est difficile d’être toujours dans une approche dépressive. La manière dont le directeur des ressources humaines gère la situation est assez ordinaire. Nous faisons souvent de même. Nous regardons les catastrophes et les horreurs du monde en pensant qu’il faut faire quelque chose arrêter tout ça et le moment d’après, nous sommes ailleurs, à la fois physiquement et émotionnellement. C’est normal. Mais parfois quelqu’un fait quelque chose, s’arrête pour aider et s’impliquer.

Christiane Passevant : Pensez-vous qu’une partie du cinéma israélien porte un regard critique sur la situation israélienne et dans la région, et choisit de montrer une réalité qui peut déranger ? L’occupation des territoires palestiniens, par exemple, ou bien encore les conséquences de la militarisation de toute la société israélienne ? Pensez-vous que ce cinéma israélien critique et radical tient un rôle de précurseur, bien plus qu’en littérature ?

Eran Riklis : Oui, je le pense. Le cinéma est plus immédiat. Je souhaiterais que les écrivain-es soient plus engagé-es socialement et politiquement. Ils/elles le sont certainement, mais pas forcément dans leurs livres. Je suis militant en un certain sens, car je pense que les cinéastes devraient être conscients et avoir un regard critique, pas nécessairement au plan politique ou social, mais conscients. Un cinéma de la conscience des problèmes, des enjeux sociaux et politiques, c’est très important. Il ne s’agit pas de faire un cinéma ressemblant à celui des Étatsuniens ou des Européens. Cependant en Europe et en Israël, probablement en Asie aussi et en Amérique du Sud, il y a des points communs : des choses à dire. En ce moment, Israël prend une direction dangereuse. Mais je ne veux pas jouer les prophètes, je n’ai pas de message, je veux seulement faire des films qui laissent le public se faire son idée de la situation. Si le public n’est pas d’accord… Et s’il est d’accord, tant mieux.

Larry Portis : Pourquoi Yulia change-t-elle de prénom dans le film pour prendre celui de Ruth ?

Eran Riklis : Ce n’est pas elle qui change son prénom, ce sont ses voisins religieux qui lui donnent un nouveau prénom. Yulia est chrétienne, elle habite une chambre dans le quartier juif orthodoxe et très religieux, mais elle ne change pas de nom pour habiter ce quartier. Ruth — qui est le prénom de ma mère — est un prénom intéressant car, au niveau biblique, il n’est pas juif. C’est la situation de Yulia en fait, elle est acceptée par la communauté mais n’est pas juive. Elle conserve sa religion comme l’indique d’ailleurs la scène de la rencontre du directeur avec la religieuse chrétienne, près de l’église russe, lorsqu’il est question d’enterrer à Jérusalem, près du Mont des oliviers. D’ailleurs, lorsque le directeur rencontre la mère de Yulia en Roumanie, il précise que ce sont ses voisins qui lui avaient donné le prénom de Ruth.

Christiane Passevant : De la jeune femme, on ne sait pas grand chose. Quel a été son rapport avec le veilleur de nuit de l’usine ?

Eran Riklis : Dans le film, l’important est : que se passe-t-il lorsqu’une personne quitte son pays, s’installe dans un autre ? C’est une question délicate. Quels sont ses plans, ses attentes ? Veut-elle rester définitivement à Jérusalem ? Veut-elle y faire venir son fils ? A-t-elle suffisamment d’argent pour rentrer en Roumanie ? Yulia n’est pas une sainte. Elle a quitté son pays en laissant son fils, son mari, sa famille, ses ennuis pour tenter de construire un futur. Peut-être son geste correspond-il à une tentative d’aider sa famille… Mais on ne connaît pas les raisons de son départ. Cela reste un mystère, mais finalement elle réussit à sauver des personnes. Sa mort sauve le directeur, peut-être son fils et même d’autres personnes.

Christiane Passevant : Le quartier habité par Yulia se situe dans le vieux Jérusalem ?

Eran Riklis : Non, dans la partie moderne de Jérusalem.

Larry Portis : Je pensais que le quartier était fermé aux étrangers.

Eran Riklis : Les religieux orthodoxes peuvent se montrer fanatiques, mais également ouverts. La base du judaïsme, c’est accepter. Yulia a passé trois ans dans ce quartier de Jérusalem, elle a connu des personnes, des ami-es, des amours peut-être, on l’ignore. C’est pourquoi le directeur répond « je ne sais pas » à la question de la mère de Yulia qui désire savoir si sa fille était heureuse.

—  : Vous avez dit que le voyage du DRH est émotionnel et presque initiatique. Pour vous, c’est la même chose ?

Eran Riklis : Faire un film est une expérience émotionnelle et ce voyage a été une aventure, éprouvante parfois, j’étais cependant déterminé à aller jusqu’au bout. Et je crois que l’équipe était dans le même état d’esprit. C’était une expérience intéressante pour tout le monde. On s’installait dans un endroit pour tourner, on rencontrait des gens et l’on repartait pour filmer ailleurs. C’était le voyage en continu et l’on ignorait si l’on reverrait les personnes, de la même manière que le directeur avec le fils de Yulia. Allait-il revoir l’adolescent ? Probablement pas. Mais les rencontres sont marquantes et demeurent dans l’esprit. C’était une aventure et finalement… Je crois que j’ai eu de la sympathie pour le directeur des ressources humaines.

Il faut dire que faire un film est excitant, mais le faire dans un pays étranger l’est encore plus. Les codes changent, mais on réalise que les professionnels de ce métier sont plus ou moins semblables partout. Les mêmes ambitions, talents et envies, ce qui est sympathique en un sens. Cela existe aussi pour d’autres professions, le journalisme par exemple, parce qu’essentiellement c’est le même genre de boulot, la même approche.

Christiane Passevant : Vous commencez le film avec la boulangerie industrielle et le côté Modern Times, ensuite vous continuez en Roumanie dans un décor de friches industrielles et de centrale nucléaire, je ne sais pas si cela est « fun » ou excitant, mais c’est aussi glauque et déprimant ?

Eran Riklis : Bien sûr, mais on peut trouver de la beauté en tout. (rire) Sérieusement, lorsque vous découvrez l’histoire derrière ces décors, par exemple celui de la friche industrielle en Roumanie, cela donne un autre regard et une substance aux personnages. Cette friche était l’une des grandes usines de Roumanie sous l’ère communiste, elle a été fermée au début des années 1990 et 16 000 personnes ont été licenciées. Fin de l’histoire. Quand j’ai appris cela, le personnage du mari de Yulia a pris une autre dimension : travaillait-il dans cette usine ? Était-il ingénieur ? Après la fermeture de l’usine, cela se traduit par chômage et désespoir… La dégringolade, l’alcool, la dérive et la séparation du couple… Cela donne une existence au personnage, à son passé. C’est pourquoi je dis que je trouve de la beauté partout. Le lieu soutient l’histoire.

Christiane Passevant : Dans le film, le gardien de nuit dit que Yulia était ingénieure en Roumanie, alors qu’à Jérusalem elle s’occupe du nettoyage des locaux de la boulangerie industrielle. Faîtes-vous référence à un problème qui a existé dans les années 1992-93, lorsqu’il y a eu une forte immigration des pays de l’Est en Israël ? À cette époque, on pouvait voir les nouveaux immigrés, des ingénieurs, des docteurs ou autres professionnel-les semblables, nettoyer les rues à Tel-Aviv, par exemple.

Eran Riklis : Cela fait partie d’un mouvement global de l’immigration. Comme partout. Ce fut le cas de l’immigration juive des pays de l’Est dans ces années-là. Un million de personnes, juives et non juives, sont arrivées en Israël.

Christiane Passevant : Vous avez conduit le tank emprunté dans le film ?

Eran Riklis : Non. J’avais deux sergents roumains qui conduisaient.

—  : Et le reporter qui est du voyage ?

Eran Riklis : Le directeur a une mission et le reporter aussi. Le journaliste n’aime ni le directeur des ressources humaines ni la manière dont la direction de la boulangerie a traité une ouvrière étrangère morte dans des conditions dramatiques, il fait donc le voyage pour prouver la bassesse des comportements. La situation se dégrade entre les deux personnages jusqu’à un certain moment du film. Le voyage est pour lui aussi une expérience personnelle. Il est un obstacle supplémentaire sur le chemin du directeur qui doit confronter sa fille, sa femme, sa patronne, Yulia, la Consul en Roumanie… Un voyage d’obstacles.

Christiane Passevant : Quels sont vos projets cinématographiques ?

Eran Riklis : Cette année a été chargée. Immédiatement après le voyage du directeur des ressources humaines, j’ai tourné un autre film et je suis actuellement en montage. Son titre, Play Off. L’histoire du film est basée sur l’histoire vraie d’un survivant de l’holocauste. Son père fut tué par les nazis, mais il a réussi à fuir l’Allemagne pour rejoindre Israël où il est devenu joueur professionnel de basket ball, puis entraîneur de l’équipe nationale. En 1977, son équipe a remporté le championnat d’Europe à Tel-Aviv et, en 1980, l’Allemagne lui a fait une offre : entraîner l’équipe nationale allemande. Ce qui signifiait pour lui revenir dans le pays qui avait tué son père et entraîner l’équipe de ce pays. C’est le fond de l’histoire. Mais c’est aussi un retour au passé. En visitant la maison de famille, il rencontre une immigrée turque qui recherche son mari qui a disparu. C’est en fait deux histoires croisées de l’immigration.

P.S. :

Cet entretien avec Eran Riklis a eu lieu le 24 octobre 2010 dans le cadre du 32e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier. Transcription et notes de Christiane Passevant.



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