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Victor Montoya
Bolivie. Domitila, une femme des mines
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L’auteur VICTOR MONTOYA est né à La Paz (Bolivia), en 1958. Il a passé son enfance et sa première jeunesse dans la ville minière de Siglo XX – Llallagua, au nord du Département de Potosí, à l’endroit même où avait été découvert le filon d’étain le plus important au monde. En 1976, il a été persécuté, torturé et emprisonné. Il est resté dans le camp de concentration de Chonchocoro – Viacha jusqu’à sa libération en 1977, suite à une campagne d’Amnesty International. Depuis cette date il réside en Suède où il se consacre professionnellement à la littérature.

Doña Domi, comme l’appelaient affectueusement les voisins, je l’ai toujours connue, depuis le temps où elle vivait dans le district minier de Siglo XX et qu’elle vendait des salteñas (chaussons farcis à la viande. NdT) dans un panier en osier, après les avoir confectionnées avec l’aide de ses plus jeunes filles, qui épluchaient les pommes de terre et écossaient les petits pois avant d’aller à l’école. A cette époque elle n’était déjà plus palliri (travailleuse qui, à coups de marteaux, casse les pierres pour y trouver du minerai), mais dirigeante du Comité de Femmes au Foyer. Nous étions dans les années 70 et le pays traversait l’une des étapes les plus sombres de son histoire.

À plusieurs reprises nous nous retrouvâmes dans les manifestations de protestation contre la dictature militaire de Hugo Banzer Suarez et dans les rassemblements triomphaux sur la Place du Mineur, là où se trouvent la statue de Federico Escobar Zapata, le buste de César Lora et le bâtiment du Syndicat Mixte des Travailleurs Miniers de Siglo XX, depuis le balcon duquel nous prononcions des discours anti-impérialistes ; elle, en tant que représentante des femmes au foyer, et l’auteur de cette chronique comme représentant des étudiants du secondaire de la province de Bustillos et président du Collège 1er Mai.

Je me souviens aussi de son vieux père, vétéran de la Guerre du Chaco et chef d’une famille de six filles qu’il avait eues de son premier mariage. Don Ezequiel, retraité de l’entreprise minière et toujours soucieux de l’entretien de son foyer, passait son temps à parcourir les rues de Llallagua, proposant des vêtements de maison en maison. Il est intéressant d’ajouter que, en parallèle de la vente de vêtements, il portait la parole évangélisatrice du Christ jusque dans les foyers les plus humbles. Je le rencontrai un jour où il était venu nous proposer des pantalons de confection brésilienne. Ma mère le fit entrer dans la salle à manger et, après m’avoir fait essayer plusieurs modèles, elle en acheta un comptant et un autre à crédit. Lorsque je lui dis que l’un des deux pantalons était trop long pour moi, il offrit de le raccourcir en un clin d’œil avec ses divines mains de tailleur. Ce même jour, peu après sa visite, aimable et respectueuse comme à son habitude, je fis remarquer à ma mère que don Ezequiel avait la même barbichette que le vieux Trotsky. Ma mère eu un sourire discret et acquiesça de la tête.

En 1975, quand doña Domi fut invitée à la Tribune Internationale de la Femme, organisée par les Nations Unies et réalisée à Mexico, on apprit que sa voix et sa personnalité furent remarquées lors du grand événement, lorsque, exprimant une franche opposition aux revendications des lesbiennes, prostituées et féministes Occidentales, elle expliqua que la lutte des femmes ne devait pas se faire contre les hommes et que leur libération serait impossible sans la libération socioéconomique, politique et culturelle de tout un peuple. Doña Domi était convaincue du fait que la lutte pour la libération consistait à remplacer le système capitaliste par un autre, où les hommes et les femmes auraient les mêmes droits à la vie, à l’éducation et au travail. Elle affirma clairement que le combat pour la conquête de la liberté et de la justice sociale n’était pas une lutte entre les sexes, entre la femme et l’homme, mais une lutte du couple contre un système socioéconomique qui opprime sans distinction les deux sexes.

Par ailleurs, se disputant le micro avec ses adversaires, elle dit que, dans une société divisée en classes, le seul problème n’était pas la différence entre le prolétariat et la bourgeoisie, mais aussi la différence entre les femmes elles-mêmes ; entre une universitaire et une employée domestique, entre la femme d’un magnat et celle d’un mineur, entre celle qui a tout et l’autre qui ne possède rien. C’est ainsi que les retentissantes interventions de doña Domi, épouse d’un travailleur des mines, mère de sept enfants et dirigeante du Comité de Femmes au Foyer, eurent un fort impact parmi les féministes les plus récalcitrantes, parce que ses mots transmettaient le savoir populaire et tout ce qu’elle avait appris, aussi bien dans les syndicats miniers qu’à l’école de la vie. Ce n’est donc pas un hasard si la journaliste et pédagogue brésilienne Moema Viezzer, éblouie par le pouvoir des mots d’une femme humble, qui savait simplifier les théories les plus complexes en rapport avec la lutte des classes et l’émancipation des femmes, décida de la suivre jusqu’au campement minier de Siglo XX, dans l’objectif de continuer la rédaction du livre « Si on me donne la parole… Témoignage de Domitila, une femme des mines de Bolivie », qui, peu après avoir été publié au Mexique et traduit dans plusieurs langues, devint l’œuvre la plus lue par les féministes de tout poil.

Les mineurs, dans le triomphe comme dans la défaite, pouvaient toujours compter sur le soutien inconditionnel de leurs femmes et de leurs enfants, qui se comportaient comme leurs alliés naturels de classe depuis la naissance du syndicalisme bolivien. C’est donc logiquement que je revis doña Domi lors du Congrès National Minier de Corocoro, inauguré le 1er mai 1976 ; ce fut l’occasion pour elle d’envisager la possibilité d’organiser une Fédération Nationale de Femmes au Foyer, affiliée à la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB), et pour les travailleurs l’opportunité de clamer haut et fort leurs demandes et d’exiger du gouvernement le respect du droit syndical et l’amnistie générale.

Quelques semaines plus tard, alors que la grève des mineurs avait été matée en juin 1976 et que les villes de Llallagua et de Siglo XX étaient occupées militairement, je la vis à l’intérieur de la mine, où les dirigeants se cachaient pour échapper à la persécution acharnée lancée par le gouvernement. Doña Domi en était à son dernier mois de grossesse et son ventre ressemblait à un énorme poing serré de courage. Cependant, pour des raisons de santé, on décida de la conduire vers un lieu sûr afin qu’elle accouche dans de meilleures conditions. On apprit par la suite qu’elle avait eu des jumeaux ; l’une naquit sans problèmes et l’autre fut mort-né, probablement affecté par les gaz nocifs de la mine, car lorsqu’on le sortit de son ventre, l’enfant était presque en état de décomposition.

Au début du mois de janvier 1978, alors que je me trouvais déjà en exil en Suède, son nom réapparut dans la presse lorsqu’elle prit part à la grève de la faim commencée par quatre femmes de mineurs et leurs quatorze enfants dans les bâtiments de l’Archevêché de La Paz. La grève avait éclaté le 28 décembre 1977 dans le but d’exiger du gouvernement la démocratisation du pays, le renouvellement des emplois des salariés licenciés, le retrait des troupes de l’armée des centres miniers et l’amnistie sans conditions pour les dirigeants politiques et syndicaux. Il s’agissait d’une lutte héroïque et sans précédents, étant donné que personne n’imaginait qu’une grève entreprise par Aurora de Lora, Nelly de Paniagua, Angélica de Flores et Luzmila de Pimentel puisse faire tomber une dictature militaire, résolue à conserver le pouvoir pour de longues années. Les jours passèrent et les événements prirent une toute autre dimension historique : les quatre femmes – soutenues par les prêtres, les ouvriers, les étudiants et les paysans qui commencèrent leur grève de la faim dans différentes pièces du siège du gouvernement, et par les vagues de protestations qui gonflèrent comme l’écume de la mer sur tout le territoire national-, firent plier la main de fer du général Hugo Banzer Suarez, qui recula et décida d’organiser des élections générales le 9 juillet 1978. De sorte que, une fois de plus, doña Domi et les courageuses femmes des mines démontrèrent au monde entier qu’une simple étincelle dans la poudrière peut provoquer une énorme explosion sociale et qu’aucune dictature ne peut résister à la volonté populaire.

Des années plus tard, déjà à Stockholm, nous nous retrouvâmes et tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Cela se passa après le coup d’Etat de Luis Garcia Meza et Luis Arce Gomez en juillet 1980, au moment même où elle participait à une Conférence de Femmes à Copenhague. Nous savions que le coup d’état sanglant, qui laissa derrière lui un flot de morts et de blessés, était financé par les narcodollars et que les opérations avaient été menées par les paramilitaires recrutés par le nazi et « boucher de Lyon » Klaus Barbie. Un meeting fut organisé à Kungsträdgärden (Le Jardin du Roi), d’où nous partîmes ensemble, sous les drapeaux et les pancartes, pour une marche de protestation qui gagna les rues principales de Stockholm.
En Suède, grâce au droit de regroupement familial qui lui permit de faire venir ses enfants, elle constata que les femmes latino-américaines ici s’étaient rebellées contre leur passé de servitude et de soumission, soutenues par des lois qui défendaient leurs droits les plus élémentaires, pour une égalité de condition avec les hommes. Elle se trouvait, peut-être sans le savoir, dans une nation qui avait dépassé les inégalités de genre et fait tomber les piliers de la société patriarcale. L’émancipation rêvée de la femme était devenue réalité et le féminisme exalté des années 60, à la différence du particularisme machiste, se transforma en une force décisive au sein de la gauche suédoise, qui combinait la lecture des classiques du marxisme avec les œuvres de Alexandra Kollontai, Simone de Beauvoir, Alva Myrdal et d’autres femmes de combat qui possédaient une intelligence capable de désarmer n’importe qui.

Doña Domi comprit rapidement que les suédoises, malgré le consumérisme et le manque de chaleur humaine, avaient déjà conquis de nombreux droits dès le début du XX ème siècle. En 1919, elles avaient obtenu le droit de vote et quelques années plus tard le droit de divorcer ; en 1938 on légalisa l’utilisation des contraceptifs ; en 1939 on promulgua une loi stipulant que les femmes ne pouvaient être licenciées suite à une grossesse, un accouchement ou un mariage. La première femme entra au gouvernement en 1947 et en 1974 fut votée la loi selon laquelle les deux parents avaient le droit à un congé de 390 jours pour s’occuper de leurs enfants, tout en percevant 80% de leur salaire. Plus encore, en 1975 on légalisa le droit à l’avortement gratuit pour toutes les femmes et c’est dans les années 80 qu’entra en vigueur la première loi contre la discrimination sexuelle dans le système éducatif et dans le travail, ainsi que le fait que la femme ne soit plus obligée de choisir entre sa famille et sa carrière professionnelle, grâce à un large système d’assurance sociale et de protection infantile.

C’est ainsi que doña Domi, sans perdre de vue les perspectives de la possibilité d’un autre monde, retint la leçon suivante : si, dans ce pays, les revendications féminines avaient pu aboutir pas à pas, pourquoi ne serait-il pas possible d’arriver au même résultat dans d’autres pays, où les femmes désiraient que leurs cauchemars deviennent des rêves et leurs rêves réalité ?

Cette avec cette question en tête et une nouvelle expérience de vie, qui lui permit de s’apercevoir que les femmes comme les hommes peuvent jouir des mêmes droits et des mêmes responsabilités, qu’elle commença à planifier son retour en Bolivie après le rétablissement de la démocratie. Elle laissa ses enfants en Suède et répondit à l’appel de la Pachamama, afin de continuer son combat pour un futur plus digne que le présent. Et cette fois-ci plus que jamais convaincue que pour obtenir la libération de la femme il ne suffisait pas de changer les infrastructures socioéconomiques d’un pays, mais qu’il fallait aussi modifier les normes de la vie en société et la mentalité des gens. Et, bien que par le passé elle ait été persécutée, emprisonnée et torturée, doña Domi refusa de se taire et demanda à nouveau la parole pour continuer à dénoncer les injustices sociales, avec la même conviction et le même courage qu’avant, parce que son témoignage personnel est, par excellence, une grande leçon de vie et de combat. Si vous en doutez, je vous invite à lire « Si on me donne la parole… », de Moema Viezzer, et « Ici aussi, Domitila ! », de David Acebey ; deux livres qui résument la personnalité et le combat sans concessions de doña Domi, une femme indomptable des mines.

Traduction Émilie Beaudet



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