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Nestor Potkine
L’État et le massacre massif
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Qui massacre le mieux, et le plus ?
Le XIXe et le XXe siècles ont en effet vus naître la version moderne du massacre massif. Le massacre planifié, organisé, optimisé, porté au point d’efficacité maximale, de la Shoah au Lao-Gaï en passant par le Goulag.
Il ne s’agit plus du spasme d’atrocité, même coordonné, comme la
St-Barthélémy ou les pogroms. Il s’agit de massacres méticuleux, agencés selon les techniques modernes d’administration, de gestion, d’évaluation des performances. Il s’agit surtout de massacres massifs décidés, financés, accomplis, raffinés par une institution : l’État.

Deux concepts, en apparence éloignés du problème, éclairent ce trait néfaste de l’État.
Les grandes (par grandes, j’entends celles dont la population est très nombreuse, bien au-delà de quelques centaines ou quelques milliers de personnes) sociétés, depuis deux ou trois cents ans, sont des sociétés aux séries téléologiques de plus en plus longues. Georg Simmel, longtemps avant Norbert Elias, utilise le concept de « série téléologique ». Le nombre et la longueur des séries d’actions (les séries téléologiques sont les séries d’actions enchaînées vers un but) qui ont été nécessaires pour que vous puissiez lire cet article passe l’imagination : qu’a-t-il fallu pour que je puisse manger chaque jour depuis cinquante ans jusqu’aujourd’hui où je l’écris, pour que je puisse disposer d’un langage, que je puisse disposer d’un alphabet, que vous soyez né, que vous ayez survécu jusqu’à pouvoir lire cette page, que dans ce langage je puisse disposer du concept de série téléologique, donc que j’ai lu Norbert Elias et Georg Simmel, eux-mêmes bénéficiaires d’incalculables séries téléologiques ? Sans parler des séries nécessaires à la conception de l’ordinateur en général, de la fabrication de l’ordinateur particulier sur lequel j’écris, de la fabrication des circuits imprimés, de la construction des usines de circuits imprimés, de la production de silicone, de cadmium, d’acier, de plastique, des bâtiments dans lesquels j’écris et vous lisez.

Or toutes les sociétés dont les séries téléologiques sont très longues et très nombreuses sont sous la coupe d’un État : c’est-à-dire d’un groupe, survivant aux décès successifs de ses membres, chapeautant des groupes de spécialistes de l’exercice de l’autorité. Ce groupe de groupes, sous prétexte de favoriser la connexion pertinente, l’emboîtement fécond, la succession fluide des séries téléologiques, ainsi que de prévenir engorgements et empiètements, s’empare toujours des séries qui conditionnent l’exercice de toutes les autres, par exemple la création d’argent. Sans, souvent, hésiter avant d’accaparer celles qui procurent des profits importants ou entraînent des risques sérieux pour sa domination.

Second concept ; Kant a discerné un « impératif catégorique » de la morale humaine. « Agis toujours d’après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle soit une maxime universelle. » « Traite alors l’humanité, que ce soit dans ta propre personne ou dans celle d’autrui, toujours comme une fin, et jamais seulement comme un
moyen. »

Les anarchistes ont donné à leur conception de la morale — liberté jamais sans solidarité et solidarité jamais sans liberté — différents fondements : toutefois, si l’on déroule strictement les conséquences de l’impératif kantien, on aboutit droit à la morale anarchiste.

Quel lien entre cet impératif et les séries téléologiques longues ?
Une série téléologique moderne, par exemple celle qui aboutit à votre lecture de mon texte, est un monstre. Une hydre à un million de têtes, à un milliard de mères. Aucun des innombrables contributeurs à cette série n’aurait pu deviner à quoi son action allait aboutir. Pascal, Babbage, Von Neumann, Turing et Bill Gates ne savaient pas qu’ils allaient favoriser la diffusion du concept de série téléologique ! L’Africain trimant dans une mine de métal rare, le soutier philippin sur le cargo minéralier qui transporte le résultat du travail de l’Africain, le Taïwanais revêtant un costume étanche avant de pénétrer dans la salle stérile d’une usine de puces électroniques, la baby-sitter qui combattit l’otite de mes trois ans, Norbert Elias écrivant sur l’influence des séries d’action longues sur l’internalisation des règles de distanciation du corps à la cour de Louis XIV, tous ces gens ne pouvaient prévoir ce que je suis en train de vous infliger.

Or une série téléologique moderne est une fin lointaine. Une fin lointaine est difficile, sinon impossible, à voir, à comprendre, à aimer. D’autant qu’elle génère et infiltre immédiatement d’autres séries téléologiques en un inextricable fouillis de cascades, de deltas, d’irrigations, de boucles rétroactives et de montées fractales. Ces séries téléologiques, innombrables dans leur abondance frénétique, incessante, empêchent de penser. Penser à qui ?

À qui ne devrait pas être qu’un moyen, mais aussi une fin. À autrui, à moi-même, à l’humanité. L’arbre cache la forêt ? Oh non ! La forêt cache l’arbre ; la jungle en constante explosion des séries téléologiques ne révèle, ne met en lumière que le moyen, l’action immédiate ; elle cache les fins. Elle cache autrui.

Les États croissent sans frein tant qu’ils ne rencontrent aucun obstacle, tout comme les autres vraies puissances, les grandes entreprises. Plus les États modernes s’agrandissent, plus ils contrôlent de séries téléologiques, et plus ils allongent et enchevêtrent celles dont ils disposent, la même logique jouant pour les grandes entreprises, et cette même logique jouant enfin pour mélanger l’État et l’économie. En Europe les élites financières, qui possèdent ou contrôlent déjà les plus grandes séries téléologiques, s’acharnent ainsi à créer un État paneuropéen afin de forcer encore plus de séries à converger dans encore moins de poches.

Or cette tendance à la monopolisation progressive des séries téléologiques essentielles est, historiquement, indépendante de l’idéologie professée par l’État ; des dictatures bolchéviks aux dictatures baroques sud-américaines ou africains, en passant par les dictatures capitalistes occidentales déguisées en républiques parlementaires, tous les États compétents rassemblent toujours plus de séries téléologiques.
En d’autres termes, tous les États compétents travaillent à miner l’impératif catégorique kantien.
Ils travaillent à obscurcir la nécessité de considérer autrui comme une fin, et pas seulement comme le moyen d’une infinité de séries téléologiques passant à travers lui à la vitesse des neutrinos passant à travers la planète.

L’idéologie politique n’entrave en rien ce processus. Hormis l’anarchisme, aucune idéologie politique n’entrave ce processus, puisqu’aucune idéologie politique ne réclame la destruction immédiate, définitive et toujours vigilante de l’État.
Une intéressante définition de l’anarchisme pour étudiants en première année de Sciences-Po : « l’idéologie qui juge indispensable de remettre les fins au centre des séries téléologiques. »

Nous sommes-nous éloignés des massacres massifs ? Au contraire, nous voilà à leur origine. Car la tendance à ne voir autrui, à ne voir les hommes jamais comme des fins mais toujours et seulement comme les moyens de la seule fin qui compte, l’accomplissement des séries téléologiques, lesquelles sont emboîtées jusqu’à servir l’État et ceux qui le contrôlent, cette tendance est bien la même qui permet la conception, la planification, l’exécution et l’optimisation des massacres massifs.
Le célèbre euphémisme nazi « Sonder Behandlung »,
« traitement spécial » résumait à lui seul une série téléologique aussi immense qu’atroce : le mécanisme conçu, planifié, exécuté et optimisé par l’État nazi pour assassiner six millions d’êtres humains.

Cet escamotage d’une réalité colossale et barbare ne fut pas qu’un indispensable mécanisme psychologique, pas qu’une indispensable astuce de rhétorique administrative, il fut le cœur de la mise en place du rassemblement, de la mise en faisceau de séries téléologiques aux buts variés : vol de l’espace polonais, tchèque, ukrainien, lithuanien, russe, vols des ressources naturelles de ces espaces, extraction de valeur maximale pour un coût de main-d’œuvre minimal (comme la langue managériale s’applique bien à « mise en esclavage de prisonniers qui ne coûteront rien à nourrir et qui travailleront jusqu’à la mort » !) intimidation des peuples conquis et du peuple allemand lui-même, satisfaction d’objectifs insensés, tels que la pureté raciale, ou fantasmatiques, tels que l’exercice sadique de la puissance maximale possible sur un autre être humain.

Le massacre massif n’est donc pas le seul résultat de la formation de la personnalité autoritaire, telle que l’a définie Adorno, arrivée au pouvoir. Les fantasmes particuliers de Staline ou Hitler ont certes eus un effet historique : mais les massacres de Chinois et de Coréens par les Japonais, mais le génocide des Tasmaniens en Australie, mais l’aide (pour utiliser un généreux euphémisme) de la digne république française aux massacres au Rwanda, l’indifférence générale devant les massacres au Darfour, la participation de centaines de milliers de spécialistes aux massacres massifs nazis et communistes, les massacres massifs d’Hiroshima et Nagasaki sont l’œuvre d’administrations, de bureaucraties, d’États.
De même que la stupéfiante complexité du corps humain suppose la permanente possibilité des dérèglements pathologiques, par exemple des cancers, ces maladies où des cellules soudain proliférantes tuent l’organisme qui leur a donné naissance, de même la stupéfiante complexité des séries téléologiques de la vie moderne, mises en coupe réglée par les groupes composant l’État moderne, suppose la permanente possibilité, par ce ou ces groupes dominants, de la désignation d’un groupe humain comme hors de l’humanité. Et donc du massacre de ce groupe.

L’abondance, la longévité, la sécurité dont nous bénéficions sont dues à notre immense capacité d’acquiescence aux nécessités de séries téléologiques dont nous ignorons les fins. Parce que cette acquiescence est captée par l’État, les massacres massifs sont plus que possibles, il sont toujours probables.



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