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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Un nouvel art de militer
Sébastien Porte et Cyril Cavalié (Alternatives)
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Les « formes de contestation » ont-elles atteint leurs limites ou bien le rapport de force n’a-t-il plus la puissance d’antan ?

Un nouvel art de militer de Sébastien Porte et Cyril Cavalié invite à une réflexion de fond sur notre modèle de société, basé sur la consommation de masse, le contrôle sécuritaire et la précarité rampante. Cet ouvrage présente également une "galaxie" des résistances qui s’y développent. Pas de chef, de violence, ni de longs discours théoriques, mais un goût prononcé pour l’humour et les mises en scènes spectaculaires partagé par de nombreux groupes proches de la mouvance libertaire. Créer c’est résister à la mainmise du marché et au processus d’abêtissement général. Mais la permanence des luttes est tout aussi importante que son effervescence et la récupération, ou la lassitude voire le découragement, restent des facteurs à prendre en compte.

Les luttes sont nombreuses, les raisons de se révolter aussi, et
l’« organisation en réseau, sans hiérarchie ni chef (sinon porte-parole) sur le modèle du rhizome » est assurément un atout contre le pouvoir en place qui fait montre de cynisme, mais également de méconnaissance devant l’émergence de ce phénomène. La résurgence de la créativité dans les luttes est une promesse d’engagement et le pragmatisme qui la distingue donne de ces mouvements, de ces groupes, de ces initiatives, une image plus ancrée dans la réalité.

Cyril Cavalié : Je m’intéressais depuis plusieurs années aux Antipubs, qui sont devenus par la suite les Déboulonneurs, et j’ai voulu voir ce qui était organisé en dehors des luttes traditionnelles. J’ai trouvé ainsi les actions surprenantes des collectifs. Ce qui était intéressant, c’est ce qui était imaginé, inventé pour faire passer des messages par rapport à des problématiques de société. Enfin, plus récemment, j’ai eu l’idée de réunir mes reportages sur toutes ces actions et j’ai cherché un journaliste pour faire un livre. C’est ainsi que j’ai rencontré Sébastien Porte, par hasard, au festival Visa pour l’image à Perpignan (photos journalisme). Il a tout de suite été emballé parce que ses préoccupations rejoignaient les miennes.

Sébastien Porte : Le livre est le fruit de six années de reportage photos et lorsque je me suis joint à Cyril, nous avons travaillé ensemble deux ans. Nous avons rassemblé une cinquantaine de collectifs dont l’Église de la Très-Sainte-Consommation, les Désobéissants, Jeudi noir, la Brigade activiste des clowns (BAC), RESF… que nous avons regroupé au début du livre dans une sorte d’infographie et que nous avons appelé la nouvelle galaxie militante où l’on montre les connections entre ces différents groupes. Nous nous sommes intéressés plutôt à des collectifs et à des groupes qui visent une cause en particulier. Par exemple l’Église de la Très-Sainte-Consommation nous parle de consommation qui s’inscrit dans un problème de domination et de l’organisation de l’activité économique. D’autres vont parler du logement, de la publicité, de la pollution visuelle, par les OGM, etc. Nous avons aussi voulu souligner à la fois les différences et les convergences de tous ces groupes avec la mouvance libertaire en général. Et ce qui les caractérise tous, c’est l’action directe et la non-violence.

Un nouvel art de militer de Cyril Cavalié (photographies) et Sébastien Porte (texte) (Éditions Alternatives). Extraits de l’introduction.

« QUE FAIRE lorsque dans une société les modèles de contestation sont en crise ? Lorsque le pouvoir dominant récupère, absorbe et digère les oppositions une à une. Lorsque, dans le jeu politique, les héritiers des luttes sociales sont tentés d’adopter le point de vue de l’adversaire puis se retrouvent paralysés par leurs contradictions internes. Lorsque ONG, syndicats, associations et autres corps intermédiaires souffrent des mêmes travers autistes, bureaucratiques ou clientélistes et génèrent les mêmes frustrations face à leur insuffisance. Lorsque les formes les plus radicales de la subversion, assimilées sans distinction à l’épouvantail terroriste, ont perdu toute légitimité morale. Lorsque même les gestes du quotidien semblent vains face à la dérive implacable du monde. […]

Le mythe du progrès s’est effondré. Les valeurs sont saturées. L’avenir ne fait plus rêver. Les élans collectifs sont davantage portés par le souci d’éviter ce qui n’est pas désiré, de prolonger ce qu’il y a de meilleur dans le présent, que par le désir positif d’un lendemain devenu insaisissable. Pour toute une génération qui s’est éveillée au monde avec la chute du Mur de Berlin, qui a grandi sous un régime d’anesthésie des conflits sociaux, l’échec des grandes idéologies exerce un effet repoussoir inconscient mais néanmoins considérable. L’idée selon laquelle nous ne pouvons jamais prévoir le résultat de nos révolutions fait désormais partie de l’acquis culturel. C’est une donnée intégrée à notre vision de l’Histoire qui se retrouve dès lors en arrière-plan de toute action.

À ce constat d’impuissance s’ajoute celui, entretenu par le discours de crise, d’insécurité économique et de peur de l’avenir. Mai-68 fut l’oeuvre d’une jeunesse optimiste et favorisée. Aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, l’époque promet ses nouvelles générations à une existence plus difficile que celle de leurs parents, et invite à l’admettre comme une fatalité indolore.

Quant aux formes d’expression de la contestation, elles ont aussi atteint leurs limites. Les grands rituels collectifs, grèves, pétitions et manifestations de Bastille à Nation sont entrés dans une phase
de routinisation et de normalisation où l’on devine par avance qu’ils n’aboutiront pas. Les syndicats se montrent dans l’incapacité d’obtenir de nouveaux avantages. La grève n’est plus constructive mais défensive. Ministres et médias enfoncent le clou en présentant la grève non plus comme un outil d’expression indissociable de la démocratie réelle, mais comme une gêne, une entrave, une prise en otage. Au droit de grève se substitue pour le citoyen un droit « à être préservé de la grève »
par l’instauration des services minimums. La grève serait même devenue cette chose limite dont « plus personne ne s’aperçoit », selon le propos un jour tenu par le président Sarkozy, à la fois comme pour en dresser un bilan cynique et s’exonérer à l’avance de ses responsabilités face au
message du pays. En découle, dans le monde de l’entreprise, un sentiment diffus de résignation qui trouve à s’exprimer dans les manifestations individuelles de la protestation : absentéisme, mini-sabotages, freins à la production…

[…] De quelque côté que l’on se tourne, vers les modèles du passé, les anticipations du futur ou les réalités de la mobilisation actuelle, les perspectives se sont brouillées. Resterait le réflexe de la fuite et du repli entre soi. Et encore. Sur le territoire physique et dans l’agenda de nos vies, les flux et réseaux technologiques, la domestication des espaces, le contrôle social et le spectacle désespérant de la religion consumériste exercent une telle emprise, forment un tel maillage, qu’il n’est même
plus assuré de pouvoir aménager des zones d’utopie à l’abri de leurs failles.

Ré-enchanter le monde

Dès lors, dans un tel contexte, il était inévitable que naissent de nouvelles formes de contestation. Car les raisons d’agir sont de plus en plus nombreuses. Et comme elles sont de plus en plus variées et complexes, logées non plus dans un lieu central mais dans chaque situation, la contestation pour y répondre a dû se structurer de manière éclatée. Chaque foyer actif pointant une cible unique et cherchant à l’atteindre de manière effective, plutôt qu’à englober la multitude des cibles dans un
système de pensée stérile. Voici donc que surgissent dans les années 2000 une génération de collectifs qui braquent les projecteurs sur les points noirs de la société : logement, nucléaire, pauvreté, OGM, chasse aux sans-papiers, vidéo surveillance, nano technologies… Et qui le font en
insufflant un esprit marqué par le jeu, le rêve, la créativité, le plaisir de lutter ensemble. Une volonté de ré-enchanter le monde. Ils s’entourent d’une esthétique particulière, qui va de pair avec la montée en puissance du pouvoir des images. Ils introduisent l’imaginaire dans un champ du
politique qui a toujours essentiellement fonctionné sur les dimensions du réel et du symbolique. »




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