Bandeau
Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Après avoir tout brûlé..
À propos du contre sommet de Strasbourg
logo imprimer

Publié mercredi 9 septembre 2009 sur le site Rebellyon, à partir de textes publié sur Indymédia en juillet 2009

.

Des réflexions que l’on pourra relier aux débats déjà amorcés ici suite au sommet de l’OTAN à Strasbourg en avril 2009

# Note

# Lettre

Ce texte et les réponses qui suivent sont écrits au “je”, comme si ils reflétaient les pensées d’une personne et les réponses d’une série d’autres. En fait ces personnes n’existent pas. Chacun de ces textes contiennent des voix diverses qui ont fusionné. Le premier provient de discussions qui se sont déroulées après les actions contre l’OTAN à Strasbourg en 2009, et d’extraits d’écrits de différentes personnes à différents moments. Les réponses sont compilées à partir de discussions et de correspondances avec des personnes qui avaient lu le premier texte.

Ces textes se présentent comme un projet collectif, mais il n’y a pas réellement de groupe ou de collectif derrière ces écrits. Il n’y a pas de réunion ou de projet commun qui ont abouti à la mise en place de ces idées. Beaucoup d’entre nous, dont les idées sont exprimées ici étions à Strasbourg en avril 2009, et probablement que nos chemins se sont croisés à différents autres moments, derrière des banderoles et des barricades, ou dans divers espaces libérés à travers l’Europe. Ce que nous partageons tous est le besoin de générer et participer à des débats autour des actions qui se sont déroulés à Strasbourg pendant le sommet de l’OTAN, et au-delà.

Cette manière d’écrire a été choisie pour se libérer des polarisations politiques qui structurent notre pensée à propos d’une idée ou d’une approche. C’est un exercice qui requiert un niveau de confiance et d’acceptation de pensées “autres”, inhabituel dans une culture politique qui tend à valider ou rejeter un argument en fonction de la position idéologique sur laquelle nous percevons qu’il repose. Les doutes et questions soulevés par les personnes qui ont vécu différents moments des actions à Strasbourg (durant les quatre journées et pas seulement le samedi) et qui venaient de différents pays, contextes, genres, avec différentes expériences de luttes, étaient bien sûr très variées et parfois contradictoires. Nous avons choisi de les traiter, non comme des positions uniquement conflictuelles, mais comme des doutes internes, des questionnements, des contradictions et des ambivalences, qui peuvent potentiellement se retrouver au sein d’un même mouvement ou même coexister dans un seul esprit.

Cette manière d’écrire a été choisie pour aller à l’encontre de la tendance à considérer les questionnements comme des menaces. La diversité d’idées exprimée signifie qu’il y a très peu de chances que de quelconques consensus émergent autour de ces textes. De plus il n’y a pas ici de prise de position définitive et sans appel face à laquelle nous devrions défendre nos groupes ou nos actions.

Penser à la manière de présenter ces questions a été un processus collectif lent et difficile, ce qui explique que ces textes ne soient publiés que trois mois après Strasbourg. Toutefois, nous pensons que les problématiques soulevées ici risquent de rester pertinentes pendant un moment encore, et nous espérons que la manière dont ils sont écrits aidera à alimenter des réflexions et à créer des débats autour des dynamiques d’actions et de relations dans le cadre de nos luttes pour la liberté.

Ces textes ont été publiés sur Indymedia en Juillet 2009.

# Lettre…

Pendant dix ans, j’ai couru avec le black bloc, saisissant chaque opportunité, chaque moment où nous étions suffisamment forts pour mener des émeutes, et remplir l’air du son des vitres cassées et des moulinets de bâtons, des odeurs tenaces de l’adrénaline, de l’essence, de la testostérone et des gaz lacrymogènes. Pendant dix ans, j’ai pris parti pour la “diversité tactique” et poussé à la radicalisation : des mouvements sociaux aux luttes sociales et à la guerre sociale. Alors il est difficile pour moi d’écrire ce texte…

Pendant les journées contre l’OTAN à Strasbourg, j’étais toujours à l’intérieur ou à proximité des actions de type black bloc, parce que c’est là que va mon affinité. Selon moi, il était approprié de réagir à la complicité policière dans une nouvelle mort au cours des manifs du G20 à Londres. Nous avions raison d’être véners de la manière dont la manifestation avait été reléguée dans une zone industrielle et coupée en deux par des milliers de flics sur la frontière franco-germanique. J’ai soutenu la décision de combattre la police pour essayer de briser l’espace dans lequel ils nous avaient enfermés avec leurs négociations et leur armes de contrôle des foules, et d’essayer ainsi de mener nos actions quelque part où cela faisait plus de sens, et cela m’a remplie de joie de voir le poste-frontière brûler.

Même l’action à l’Hôtel Ibis m’a réjouit. C’est un sujet plus complexe : je ne pense pas que nos actions de ce samedi (et peut-être en général) vaillent de prendre le risque de blesser grièvement des personnes. Mais quoi qu’il en soit, j’ai compris que personne n’avait été blessé dans cette action, et il est important de se remémorer que l’hôtel en question était partie prenante du sommet de l’OTAN. C’était un des 5 hôtels qui avait été publiquement mis de côté pour loger les milliers de journalistes qui étaient là pour couvrir les “célébrations”, ainsi qu’un lieu d’où la police espionnait les manifestants. Donc même en ignorant les profits qu’Ibis fait sur les expulsions de sans-papiers, il est difficile de dire que ce n’était pas une cible légitime.

Mais malgré tout cela, les expériences de cette semaine m’ont laissé un sentiment de malaise et de confusion. Nous avons pris le dessus sur une marche pacifiste pour la faire ressembler à une guerre… Nous avons utilisé l’espace du campement, bouffé à la cuisine collective et chié dans les toilettes. Mais comparé aux évènements et campements autogérés auxquels j’ai participé auparavant, notre implication dans le village s’est limitée cette fois ci principalement à boire des bières, à nous retrouver discrètement pour de petites réunions d’actions fermées, ou à combattre les flics autour du campement, construire des barricades enflammées, et à faire que ça ressemble à une guerre… Et à travers tout ça je me suis retrouvée à me questionner de plus en plus sur la manière dont nos actions se reliaient à nos visions politiques, à nous-mêmes, à nos rencontres avec d’autres et à nos “valeurs”.

Je ne dis pas que nous avions tort d’agir de la manière dont nous l’avons fait. Je suis critique depuis fort longtemps de notre tendance à mettre tellement d’énergie à construire “une industrie de services activistes” (soutien légal, équipes médicales, organisation du campement, médias indépendants…), jusqu’à ce qu’il n’y ait pratiquement plus personne pour mener à bien les actions (qui deviennent à la fin de plus en plus symboliques). Dans ce sens, Strasbourg offrait en partie un changement plutôt bienvenu. Mais notre arrogance m’a perturbée. Je ne voyais pas d’intérêt autour de moi à participer au reste, à expliquer, ou au minimum à montrer une simple reconnaissance du fait de faire partie d’une dynamique commune. Une dynamique commune dans laquelle des gens qui se préoccupent de différents éléments permettent à une action globale de se mettre en place et d’avoir une force de frappe. La focalisation, peut-être le seul intérêt était dans la confrontation violente. Et nous semblions regarder de haut toute personne qui le questionnait où ne semblait pas immédiatement comprendre pourquoi nous agissions et pensions de cette manière.

Comme d’habitude, dans les journées qui ont suivi la manifestation de Strasbourg, les leaders des partis politiques momifiés de la gauche ont dénoncé et se sont dissociés de la “minorité violente”. Les pacifistes ont de leur côté expliqué que leurs actions avaient été ruinées par des hooligans “apolitiques”. C’est toujours frustrant de lire ce genre de commentaires, et cela crée facilement la division entre “eux” et “nous”, qui nous permet à notre tour de descendre en flammes les “démocrates” et les “réformistes” qui mènent leur actions pacifiques et retournent ensuite à leur confortable vie bourgeoise. Mais dans le même temps j’étais gênée par le manque de respect ou d’intérêt montré par les participants aux black blocs pour les autres participants aux actions anti-OTAN, tout particulièrement parce que si un certain nombre d’entre eux auraient pu mener leurs actions à bien sans nous, nous ne pouvions entreprendre nos actions sans eux.

Bien sûr, nous sommes “sexy”, tous en noir, offrant une nouvelle pose de riot-porn aux caméras. Mais nous n’étions qu’une petite partie d’un ensemble. C’est d’ailleurs assez ironique que les participants aux black-blocs qui critiquent tellement les médias, soient aussi les premiers à accepter la tendance à faire du bris de vitrine et de l’incendie de poubelle, l’unique focus de la journée. Il est pourtant important de reconnaitre que sans l’infrastructure mise en place par les organisateurs du campement (que nous avons surtout consommé), sans le boulot extrêmement tendu de l’équipe légale qui a pu nécessité certaines négociations avec les flics et le fait de créer des pressions politiques et juridiques (ce que nous méprisions), et sans la protection physique et politique offerte par la présence de milliers de manifestants dont beaucoup avaient des visions politiques et des manières d’agir différentes des nôtres, il n’aurait pas été possible de brûler la frontière, de détruire les caméras ou d’attaquer la police de la manière dont nous l’avons fait.

J’ai vu des groupes de pacifistes, des personnes plus vieilles, des gens avec des enfants qui courraient dans tous les sens terrifiés par les lacrymos, les flash-balls, mais aussi les pierres qui leur tombaient dessus (parce qu’il y a toujours des personnes qui ne regardent pas vraiment où elles lancent, ou des idiots qui tirent sur les premiers rangs depuis l’arrière.). Et pour la première fois je me suis demandé ce que l’on pouvait ressentir quand on était à l’extérieur du black bloc.

Nous nous sommes organisés en réunions chuchotées, en petits groupes fermés et paranoïaques. Si vous n’êtes pas à l’intérieur, il n’y a quasiment aucune possibilité de participer. Toutefois nous portons nos actions au sein d’espaces (comme la manif) où elles affectent directement des personnes qui n’ont pas eu d’opportunités de dialoguer, de douter, de débattre, ou de décider. Et nous attendons d’eux qu’ils en assument les conséquences. Nous attendons d’eux qu’ils ne critiquent pas publiquement, mais nous ne leur donnons que peu d’opportunités pour critiquer en privé. Nous attendons d’eux qu’ils ne se dissocient pas de quelque chose dont ils n’ont pu, de fait, s’emparer, ni dans la préparation ni dans la mise en acte. Nous attendons d’eux qu’ils respectent nos positions politiques et nos formes d’actions, tandis que nous nous comportons souvent d’une manière qui suggère que nous n’avons ni respect ni intérêt quant aux leurs.

Je ne suis pas une hippie. Je ne suis pas une pacifiste. Je ne crois pas que les États, les multinationales, les armées et la police, vont un jour, si elles sont confrontées à suffisamment d’information et de persuasion, être convaincue de baisser les armes, de renoncer à leurs pouvoirs et leurs assauts à l’encontre de la terre et de ceux qui la peuplent. Je ne pense pas que les manifestations pacifiques “marchent”. En fait, je ne suis pas non plus convaincue que les actions violentes “marchent”, puisque notre violence sera toujours moindre que la leur, du fait de leur accès aux nouvelles technologies, à la main d’œuvre et aux armements. Mais je suis prête à faire les deux puisque nous devons nous battre de toute manière ou baisser les bras.

Je ressens que je suis sûrement plus vieille que beaucoup des personnes qui ont participé aux black blocs à Strasbourg. Je viens de la génération qui a pris les rues et a combattu dans une sorte de pure joie démente au milieu des années 90. J’imagine que je viens d’une période d’innocence : avant la mort de Giuliani, avant qu’ils nous appellent des terroristes, avant que toute notre créativité soit absorbée dans le spectacle du “mouvement de masse” aux blocages d’Heiligendamm, où dans le vide politique des forums sociaux. Je me remémore un temps, où nous croyions dans l’avenir et où nous sentions même quelquefois que nous avions des choses à gagner. Dans ce contexte, la “diversité tactique” renvoyait à une volonté de prendre en considération toutes les formes d’actions possible pour atteindre nos buts. Mais pour ça il nous fallait des buts.

Une des choses qui m’a perturbée à Strasbourg était le sentiment de ne plus être vraiment sûre de quels étaient nos buts. Les personnes impliquées dans les tactiques de type black bloc ne semblaient pas intéressées par le blocage du sommet, ou dans la mise en place d’actions moins prévisibles, mais seulement par la manifestation. Selon nos propres analyses, les manifestations sont souvent un maigre substitut à l’”action directe”. Mais nous avons concentré notre énergie à créer l’espace ou la situation au sein desquels nous pourrions faire une émeute (même si le seul endroit où nous pouvions le faire était une zone industrielle située à des kilomètres de tout). Le succès ou l’échec de l’action, semblait-il, pourrait se mesurer au nombre de pierres lancées, de poubelles brûlées, de vitres cassées, où de flics blessés.

Les émeutes cessent alors d’être une tactique et deviennent une fin en soi. Dans ce cadre, nous n’avons pas besoin d’argumentation politique pour défendre ou définir nos actions. Nos actions sont notre argumentation politique : elles ne requièrent pas plus de contextualisation que le capitalisme lui-même dans toutes ses formes, et elles s’auto-définissent et parlent pour elles-mêmes.

Cela a des aspects positifs. La politique devrait venir des tripes et pas seulement de la tête. Mais si nous nous référons seulement des appels aux armes poético-insurrectionalistes comme “Appel” où “A couteaux tirés” pour définir ce que nous faisons, nous finissons par abstraire nos actions de la réalité. Quand je suis revenue à la maison j’ai relu un livre que j’avais entamé il y a longtemps, l’”amant du démon : sur la sexualité du terrorisme”, de Robin Morgan (une ex-wheathermen). Elle y décrit un certain processus de radicalisation des luttes :

« [celui-ci] conduit à une dynamique de “la fin justifie les moyens”. Comme les abstractions se mettent à proliférer, les thématiques originelles de luttes sont enclines à être oubliée entièrement… De la rhétorique, un territoire, des outils, des armes, des uniformes deviennent les fétiches de la combattivité masculine… L’orientation – de vivre pour une cause – par exemple combattre pour une meilleure qualité de vie – se referme vers le fait de mourir pour une cause. La violence. Ceux qui la remettent en question sont des traîtres. Une politique de l’espoir devient une politique du désespoir. Le but devient maintenant beaucoup trop abstrait pour être atteint et la virilité ne peut se satisfaire de moins. Le cynisme surgit, tout comme les stratégies orientées sur la provocation et la polarisation. Ce qui visait autrefois à un triomphe humain se dirige maintenant vers une défaite de puriste. L’État ne peut que nous en être reconnaissant. »

Le tableau qu’elle décrit est sombre, elle voie la violence politique comme une impasse. Selon elle, en étreignant la violence, nous nous condamnons à reproduire les schémas du patriarcat, de l’autoritarisme et des systèmes de valeur masculins dans nos actions, nos relations et nos collectifs jusqu’à une fin amère. J’ai rejeté ce bouquin comme de la merde pacifiste quand je l’ai lu pour la première fois, mais aujourd’hui certains de ses arguments me font réfléchir.

Quelquefois, je ressens que nos faiblesses, notre manque de direction et de projections, crée une culture où nous nous enfermons dans une esthétique politique (pas même une idéologie !) et où nous limitons nos actes et nos paroles aux formes d’actions qui sont perçues comme suffisamment combattives/guerrières pour être acceptables. Nous devenons imperméables à la complexité. Nous ne laissons pas de place aux doutes ou aux questionnements. Il n’y a pas d’assemblées ouvertes, pas de forums, pas de portes-paroles et notre seule forme de communication politique se situe dans nos actions et les images qu’elles projettent. Nous nous structurons dans l’image de la guérilla en bande sombres, nous donnons un sens symbolique à ce qui n’est souvent que de l’action violente indirecte (et s’oppose parfois à l’action directe non-violente)… Mais nous devrions être capable d’être honnête et sincère quant au contenu de ce que nous faisons ou nous allons finir par n’être plus constitué que d’images..

Sous l’ombre d’un chêne, nous communiquons par des chuchotements. Ma mâchoire est tendue par le frisson de la conspiration…et par la fierté. Le secret et l’importance que se donne ce groupe est contagieuse. Dans ma frustration, cloîtrée par le désert de l’existant, je suis gagné par leur pouvoir, leur langage et leur conviction arrogante d’avoir raison. Mon besoin de faire quelque chose, quoi que ce soit, est séduit par leur combattivité. Alors j’apprends vite, à parler ce langage de la violence, avec confiance et en cachant mes doutes et mes ambivalences, comme ils le font…. mais aujourd’hui j’observe les visages de mes compagnons, les lèvres serrées et promptes à désapprouver, prompts à condamner ceci et cela, cette brèche dans la sécurité ou cet échec dans la combattivité, ou de simples démonstrations de faiblesse. Et je ressens un besoin inattendu, obstiné et anti-autoritaire de dire à voix haute “J’ai peur”.

Et peut-être est-ce parce que je vieillis (et que je vois que les visages autour de moi changent : certains camarades qui se fatiguent, dépriment, disparaissent tandis que l’âge moyen de ceux qui prennent les rues reste identique), où peut-être est-ce parce que derrière ma cagoule, je suis toujours une femme. Et que ça vous plaise ou non, en tant que femme dans nos milieux j’ai travaillé dur pour obtenir mes “qualifications au combat”, pour dire les choses justes, et pour me prouver à moi-même et aux autres régulièrement à l’épreuve du feu. Mais même à présent, les valeurs de l’insurrection au masculin, de la conviction idéologique inébranlable et de la capacité à faire mal pour la cause ne me viennent pas toujours “naturellement”.

Et si nous ne sommes pas honnêtes avec nous-même, si nous cachons continuellement nos sentiments et nos faiblesses, nos déprimes et nos intimités derrière des masques et des postures guerrières, alors nous nous auto-limitons. Nous nous empêchons d’analyser notre position réelle et de savoir ainsi dans quelle direction aller ensuite. Dans ce cas nous ne sommes plus en train de gagner mais de perdre. C’est seulement en reconnaissant et en comprenant les problèmes que nous traversons que nous pouvons commencer à chercher des solutions. J’écris ce texte parce que je ressens que nous avons besoin de communiquer quelque chose de plus que l’arrogance de la jeunesse et des images de guerre.

J’ai trouvé excitant d’être dans les rues avec les gars de la banlieue d’à coté, qui speedaient et donnaient la direction sur leurs scooters, confortés par notre présence dans le fait de prendre les rues à ce moment là aussi. C’était fort et cela faisait sens de se confronter aux flics ensemble. La violence peut (et c’était le cas en l’occurrence) unir et aider à construire des liens. Je doute en l’occurrence que ces gars auraient été très intéressés si nous avions déambulé dans un défilé pacifique à travers leur quartier en distribuant des tracts sur l’OTAN.

Toutefois, j’étais aussi perturbée à d’autres moments par un type de tranchant que je ressentais dans l’atmosphère. C’était parfois présent dans la rue, et peut-être encore plus dans le campement, où aiguisé par l’alcool, cela ressortait en petits combats de chiens macho se confrontant pour établir la hiérarchie de la journée… Peut-être que je ne suis pas assez nihiliste mais je me débat avec les contradictions que cela fait surgi en moi.

J’ai envie de sortir de nos milieux pour rentrer en contact, interagir et agir avec d’autres, pour trouver les terrains communs qui nous permettent de détruire ensemble la prison de néon et de plastique dans laquelle se comprime notre quotidien. Mais si nous nous mettons à fétichiser sans recul critique la combattivité des bandes, des “banlieues”, l’incarnation de la “rage du peuple”, si nous orientons nos actions vers certains type de violence sans leur donner plus de contenu, alors nous ne devenons pas si différents des supporters de foot et des gangs qui se donnent un temps et un lieu pour un combat prévu (samedi après-midi à la manif, au lieu d’après le match !). Pour le dire simplement, il y a des dynamiques, des valeurs et des attitudes qu’il ne m’intéressent pas de reproduire, quel que soit leur authenticité de “rue”.

Cela m’intrigue de comprendre pourquoi certaines personnes sont attirées par un type particulier de pensée politique et d’actions. Je sais pour ma part combien je trouve séduisant l’”uniforme” des autonomes, comment je me sens stimulée par un black bloc, et combien j’aime les actions secrètes. Mais quelles sont les valeurs esthétiques, culturelles et genrées sur lesquelles reposent cette attraction ? D’où viennent-elles ? Où mènent-elles et qui servent-elles ?

Je ne suis pas en train de suggérer que nous devrions quitter la voie dans laquelle nous nous trouvons, pas le moins du monde, seulement que nous la poursuivions avec précaution, considération et une compréhension de la manière dont elle agit sur nous. Nous devrions constamment pouvoir analyser la manière dont nous réagissons à nos actes, ce que nous avons besoin de mettre en place collectivement et personnellement pour les mener à bien et la manière dont cela affecte nos relations et attitudes envers les autres.

La violence – quels que soit ceux qui l’utilisent – a des répercussions sur la “santé” affective, pas seulement de ceux qui vont la recevoir au final, mais aussi de ceux qui la génèrent, quel que soit leurs objectifs et leur idéologie. Je n’ai aucune sympathie pour le pacifisme en tant qu’idéologie. Je ressens par contre un besoin à ce que nous nous entraidions à combattre ardemment pendant plus longtemps et avec une meilleure “santé” personnelle et collective. Le fait de choisir le chemin de la violence aux prix de risques personnels et collectifs, implique de se donner une culture de sécurité dont certaines des caractéristiques inhérentes sont l’exclusion, la paranoïa, les non-dits et un tissage relationnel au sein duquel des parties importantes de votre vie doivent rester cachées et ne peuvent être partagées. Cela entraîne des tensions et des sentiments particuliers (de la jalousie, de l’insécurité, le fait de se donner des critères de valorisation parfois très réduits, ou de ne pouvoir partager ce que l’on fait). C’est une voie dans laquelle on peut parfois paradoxalement se retrouver à traiter les gens dont les visages nous sont pourtant familiers, non comme des camarades, mais comme des ennemis potentiels. Je pense que cela a un impact important sur nous : sur la manière dont nous considérons les autres et nous mêmes.

J’ai peur que de poser ces doutes et ces questions entraîne que je sois rejetée. Mais des valeurs aussi “non-guerrières” que l’empathie, l’ambivalence, la réflexion, et le fait d’ancrer nos comportements dans le personnel et le réel, sont politiques aussi. Je vais donc prendre le risque de ce rejet et écrire. J’espère que ce texte sera pris comme une auto-critique et pas comme une attaque. J’espère que quelques unes de ces idées trouveront un terrain fertile pour générer des débats : pour briser nos images et scruter la substance en deçà.

Nous vivons des temps passionnants. La résistance devient de plus en plus évidente face aux crises économiques, écologiques, sociales et politiques qui ébranlent le monde, et il semble que les États et corporations ne cherchent même plus à dissimuler la figure véritable du capitalisme, de la guerre et du contrôle social. Le changement (dans un sens ou dans un autre) pourrait bien s’avérer inévitable et il va nous falloir combattre en son sein, que nous aimions cela ou pas. Dans ce contexte, j’écris avec espoir et avec le désir de rechercher des réponses à la question posée par des amis grecs au pic des révoltes de décembre 2008 :

“et après avoir tout brûlé ?…”

# Réponses / morceaux choisis…

« (…) Je suis venue combattre le sommet de l’OTAN à Strasbourg, pleine de l’espoir que ça allait vraiment clacher. Je cherchai des gestes forts de résistance qui expriment dans notre présence une remise en cause du système dans son ensemble. Et nous avons claché… Même si cela peut renvoyer aux lacunes de certaines de nos luttes quotidiennes, même si il y a sans doute là dedans une part de tromperie politique et d’illusion spectaculaire, il m’est inutile de nier le plaisir et la force de ces moments collectifs débordants ou pendant quelques minutes ou quelques heures, « en masse », nous ne sommes plus encerclées par l’hégémonie du “nous ne pouvons rien changer, de toute façon”.

Toutefois, mes expériences autour du pont de l’Europe à Strasbourg le samedi laissent place à certains malaises et frustrations. La stratégie policière, à ce qu’il semblait, était d’isoler la manifestation, et avec elle le “black-bloc”, sur une friche industrielle atteignable seulement par des ponts, sur une route pour nulle part. Et leur stratégie a fonctionné de ce point de vue. Malgré les tentatives du groupe de blocage parti à l’aube, l’intérieur de la ville est resté calme et tranquille. Tandis que je marchai à travers le centre ville plus tard cet après-midi là, je pouvais voir des délégations et convois de l’OTAN défiler devant moi en voiture à travers les rues sans être attaqués, et je ne pouvais m’empêcher de penser que nous aurions peut être réussi à créer plus de troubles pertinents à l’écart du champs de bataille sur lequel nous étions attendu.

Cela m’a donc intéressé de lire ton texte et d’y trouver des pistes pour mettre en forme mes propres questionnements, sans tomber dans les dénonciations aussi typiques que stupide du genre “le black bloc travaille avec la police.”. Il y a quand même certains de tes arguments qui me perturbent, alors histoire de continuer à faire progresser le débat, je t’ai écrit une réponse.

Tout d’abord, je pense qu’il est important d’insister sur le fait que le contenu des actions initiées samedi – la destruction de banques, du poste frontière, de l’hôtel ibis, de caméras de vidéo-surveillance et autres outils de domination n’étaient pas déconnectées de la présence de l’OTAN dans la ville. Ces actions marquaient un lien entre les politiques de l’OTAN et les banques, multinationales, institutions étatiques et complexes industriels et militaires qui entouraient le sommet. Elles visaient, au-delà de l’institution et de sa cérémonie, l’architecture globale de sécurité, que l’OTAN annonce mettre en œuvre en réponse aux soulèvements et aux actions directes qui se multiplient face à la “crise” du capitalisme et du système post-colonial.

Dans un contexte où les États français et allemands avaient posé le défi que rien ne se passe par une débauche de moyens policiers, il y avait un enjeu politique fort à montrer que quel soit le nombre de flics, d’hélicos, de contrôles, de propagande pour effrayer la population, cela peut encore déborder, faire émerger des rencontres et alliances… et ce pari risqué a marché. Ce qui ne signifie pas pour autant que ce soit toujours le plus pertinent d’aller se frotter au corps à corps là où ils concentrent leur force. L’important c’est aussi d’arriver à rester imprévisible, et de ne pas rentrer dans des systématismes. (…) »
***

« (…) Comme ton texte se réfère à un “nous”, il me semble nécessaire de préciser ce qu’il peut définir. Aussi vague et contradictoire soit-il, ce “nous” me semble renvoyer à des regroupements multiformes qui visent à dépasser l’État et le capitalisme, l’oppression patriarcale et post-coloniale sur des bases anti-autoritaires, par le biais d’actions directes d’attaques et d’autonomisation, et sans dogme non-violent. C’est une manière de le dire, il y en aurait 2000 autres. Et comme ce “nous” d’une certaine “internationale révolutionnaire” n’est pas un parti et n’a pas d’existence formelle figée, on peut s’en sentir plus ou moins partie prenante et on peut le délimiter ou le percevoir de manière très différente. Certains vont se référer à un “nous” comme interconnecté à une échelle internationale par des réseaux, organisations, voyages, actions, échanges stratégiques, relations amoureuses et amicales… D’autres auront du mal à ressentir un “nous” au-delà d’un ancrage local, plus restreint et contextualisé. Certains se sentent aisément partie prenante d’un mouvement et d’une histoire commune, d’autres seront beaucoup plus réticents à partir d’un ensemble aussi hétéroclite et divisé, sans définition politique plus précise. (…) »
***

« Quand tu évoques un “nous” , ton texte peut donner l’impression faussée qu’il y aurait eu un black bloc à Strasbourg, plus ou moins organisé comme un ensemble, formé de groupes et personnes qui se reconnaissent dans cette identité et porteraient une histoire commune à travers cette tactique. Mais le black bloc n’est pas un groupe. C’est un terme beaucoup trop simpliste qui rassemble à un moment donné des groupes qui peuvent porter par ailleurs des stratégies de confrontation et des visions politiques différentes. Il n’est jamais inutile de rappeler que les tactiques de type black bloc et la présence au contre-sommet ne sont qu’une des formes, souvent marginales, de l’action politiques des personnes qui y participent. Beaucoup des personnes qui pouvaient être considérées à ce moment là comme faisant partie du “black bloc” participent quotidiennement à des luttes, des formes d’autonomisation et des espaces de vie de beaucoup d’autres manières. Beaucoup de ceux qui peuvent se retrouver dans ces tactiques émeutières font aussi le choix politique de ne pas venir à des contre-sommets du type de Strasbourg. Un certain nombre de personne perçoivent peut-être effectivement une histoire et une ligne politique commune qui peut se retracer maladroitement à travers les apparitions multiformes et communiqués de « black blocs » dans les actions anticapitalistes de cette dernière décennie et au delà. Mais beaucoup de celles et ceux qui ont choisi ces tactiques à Strasbourg ou ailleurs ne se représentent pas en tant que black bloc et critiquent même cette étiquette et ses postures comme un piège identitaire et une case médiatique. Une étiquette qui risque avant tout de créer des barrières avec des personnes avec qui il serait possible de partager ce type d’actions. Il n’y avait en tout cas pas de coordination unitaire des tactiques de “Black blocs” à Strasbourg, mais des groupes plus ou moins larges qui se sont préparés pour un certain type d’actions dans ce contexte, et des connexions basées sur diverses affinités. (…)

Le fait de ne pas se refermer autour d’une identité “black bloc” est particulièrement important parce que cette diversité des personnes partageant des tactiques offensives risque d’aller croissant. La “crise” que tu évoques signifie surtout un ré-agencement de la domination capitaliste où la situation sociale et le contrôle vont se durcir ; ainsi que, espérons le aussi, des mouvements de résistance. Des groupes et mouvements divers font ressurgir dans leurs luttes quotidiennes des tactiques illégales et conflictuelles telles que la séquestration de patrons, la menace d’exploser leurs usines, les blocages de l’économie, les auto-réductions, les occupations, les sabotages et les manifestations offensives. En Europe (et notamment par le biais de l’OTAN et de l’harmonisation et de la coordination des politiques de sécurité), les armées et polices collaborent et se préparent à réagir plus fort vis à vis des mouvements sociaux parce qu’ils s’attendent explicitement à ce que ceux-ci s’intensifient et que les gens expriment de plus en plus leur rage dans la rue. Ce contexte va mettre au défi notre intelligence stratégique, notre capacité à ne pas sombrer dans dynamiques avant-gardistes, messianiques ou identitaires, et notre capacité à créer et maintenir des connexions depuis l’intérieur des mouvements sociaux, avec toute leurs complexités, leurs diversités tactiques et leurs débats contradictoires. (…) »
***

« (…) Dans le contexte de Strasbourg la culpabilité du fait d’avoir “détourné” la manifestation me semble quelque peu déplacée. Il est vrai que nous l’avons rendu plus offensive et contribué à mettre dans l’impossibilité ceux qui le souhaitaient de marcher pacifiquement dans une zone industrielle isolée, ou de tenter de négocier un passage à travers les lignes policières. Mais ceux d’entre nous qui ont rejoint cette marche “pacifiste” avec le visage masqué et une volonté de confrontation n’étaient pas une petite minorité. Nous étions plusieurs milliers. Cette manifestation était aussi “notre” manifestation.

Lors du G8 à Gênes en 2001 et en diverses autres occasions, beaucoup de personnes du “black bloc” vivaient dans les “campements citoyens et pacifistes” pour ne pas se faire directement réprimer et isoler par la police. Par comparaison, et même si beaucoup de gens ont (malheureusement) dédaigné de contribuer d’une manière ou d’une autre à son organisation, le campement de Strasbourg donnait beaucoup plus le sentiment d’être à “nous”. Beaucoup des personnes au campement étaient anarchistes ou révolutionnaires avec des approches diverses. Et cette position offensive s’est reflétée dans les actions qui en sont parties aux cours de la semaine. Cette lutte est aussi notre lutte, et une bonne partie (beaucoup plus que lors de précédents sommets à ce que j’en ai ressenti) des personnes participant à la manifestation étaient soit activement impliquées dans des tactiques confrontationelles, soit à minima dans un soutien plus passif aux actions offensives qui ont été initiées. (…) »
***

« Il est intéressant, quand tu évoques l’incendie de l’hôtel, que tu te demandes si cela valait le coup de prendre le risque de blesser grièvement quelqu’un pour une de nos actions. Posée de manière aussi générale, cette question me gêne. De fait beaucoup des actions que nous initions (tout comme beaucoup de choses moins politiques dans la vie) entraînent que nous prenions ce risque. Quand nous prenons parti contre le militarisme et le contrôle social, nous nous attaquons à certaines des institutions les plus brutales et puissantes dans le monde. A chaque fois que nous portons cette critique dans les rues, surtout si nous ne nous contentons pas de défiler passivement, il y a des risques pour que nos compagnons ou d’autres personnes soient blessés, arrêtées ou plombées affectivement par les évènements de la journée. Chaque personne participant à une manifestation devrait être consciente que quelles que soient nos actions, il y a de toute façon toujours des risques pour que nous nous fassions attaquer par la police (qui ne s’est d’ailleurs pas gênée pour gazer et matraquer les manifestants non-violents le matin même). Toutefois le niveau de violence que nous sommes prêt à assumer ou créer dans chaque contexte et situation ne devrait jamais être un sujet évident. Notre éthique, le niveau de répression auquel nous devrons faire face, et le soutien que nous pouvons recevoir en dépendent.

Ceci est un sujet profond et complexe, mais peut-être peut on se risquer à l’aborder par quelques considérations simples (simplistes ?). Par exemple, il est possible de dire qu’il y a une différence assez claire en terme de rapport à la prise de risque entre ceux d’entre nous qui ont volontairement choisi une situation de combat et s’y sont préparés (comme “nous” ou à l’autre extrême les flics sur-protégés et qui sont là dans le but de nous bloquer et de nous attaquer), et des passants ou compagnons de manifs qui n’ont pas choisi ces tactiques et ne se sont pas préparés à des situations de conflits violents. Et il y a une différence à faire entre prendre le risque de blesser un flic lors d’une action et même s’attaquer volontairement à eux quand ils barrent notre route, ou prendre le risque de blesser quelqu’un qui se trouvait là plus ou moins au mauvais endroit et au mauvais moment. Ce qui ne signifie pas pour autant que blesser un flic puisse devenir en soi et pour soi un objectif politique très intéressant, à moins de chercher simplement à reproduire en négatif la logique punitive de l’État.

De manière générale, les décisions et processus d’actions qui tendent à transformer les manifestations en zone de combat nécessitent des considérations prudentes. Le fait dans une action ou manif, d’avoir divers blocs divisés suivant les tactiques privilégiées a parfois relativement bien marché dans le passé, tout comme le fait de se donner des moments différents pour différents types de manifestation. Pourtant cela fait sens aussi que la conflictualité physique puisse venir de partout et ne soit pas isolée dans un coin où un temps séparé. C’est un choix tactique qui peut trouver son efficacité dans le fait qu’il soit alors beaucoup plus difficile pour la police de contenir le chaos et qu’il peut permettre aussi à plus de gens de s’emparer de cette conflictualité. Ce sont aussi les imprévus et élans spontanés qui déboulent avec plus ou moins de bonheur et peuvent changer la donne quel qu’aient été les prévisions. Quoi qu’il en soit, le fait de rejeter les formes politiques de la gauche traditionnelle, avec ses discours vides, ses manifestations sans buts et son évitement permanent du conflit, ne devrait pas signifier pour autant que l’on abandonne une solidarité basique, qui implique de s’organiser pour protéger les personnes qui sont du même coté que nous mais qui ne veulent ou ne peuvent pas assumer de tels niveaux de risques et de répression. »
***

« Durant la manifestation contre le G8 à Rostock en 2007, j’ai dû prendre la décision de rejoindre le black bloc ou de rester avec un ami proche qui s’était récemment brisé le dos et ne pouvait nous rejoindre par peur de s’endommager la colonne vertébrale, et parce qu’il était bloqué par le fait que son corps, auparavant fort et invincible, lui ait fait tout à coup défaut. J’ai rejoint le black bloc, mais ce n’était pas un choix facile. Cela m’a fait réaliser que nos possibilités d’engagement physique confrontationnel dans la guerre sociale peuvent être fragiles. Cela m’a conforté dans le fait de chercher des formes d’engagement radical sur le long terme qui aillent au-delà de la création de ghetto pseudo-militaires ou de terrain de jeux pour des révolutionnaires de vingt ans. Quelquefois j’ai le sentiment que pour un participant au black bloc de 25 ans, le fait d’avoir 40 ans ou d’être handicapé semble très loin, improbable ou juste foutrement embarrassant. Dans ce cas, cela semble encore plus improbable d’atteindre cet âge en étant toujours impliqué dans des formes de luttes radicales.

Les niveaux de risques ne sont pas simplement une question d’idéologie politique. Des personnes qui risquent la prison pour d’autres actions, vivent sans papiers, des parents et leurs gosses, ou ma grand-mère peuvent vouloir prendre le risque de se rendre à certaines manifestations tout en essayant de rester en dehors des troubles. Sans se paralyser dans nos actions sous prétexte qu’elles ne conviendront sûrement pas à tout le monde, il n’est pas nécessairement “contre-révolutionnaire” de chercher des moyens et des temps pour que des communautés de différents âges et horizons puissent se retrouver ensemble à se battre, de travailler ensemble à comprendre nos forces et faiblesses, et d’essayer de se protéger et de briser certaines barrières face un ennemi commun.

Cette recherche, dans le sens en tout cas d’une assise matérielle et solidaire, a pu notamment prendre forme dans les structures collectives que nous avons développés au fils des ans – soutien légal, équipes médicales, cantines, transports, organisation de campement, communication et médias indépendants, soutien face aux traumatismes…. Elles sont une preuve que nous avons une capacité à apprendre de nos expériences et à croître en tant que mouvement. Si elles ne se transforment pas en service séparé et qu’elles restent partie prenantes des choix sur les objectifs d’actions, elles sont constitutives de notre force. A la lumière de la rébellion grecque, et dans un contexte de mécontentement social croissant, je pense que l’utilisation et la multiplication de ces structures vont devenir de plus en plus importantes.(…) »
***

« (…) Dans ton texte tu décris un piège, un paradoxe par lequel une critique implacable d’un présent désertique, totalement aliéné, peut finir par aboutir paradoxalement à une abstraction de nos luttes qui les vide de sens immédiat et d’objectifs tangibles. La projection messianique centrée sur le point d’aboutissement de l’insurrection globale, tend à instaurer une forme de pensée qui dédaigne ou nie tous les entre-deux, processus, victoires concrètes, les revendications ou les luttes spécifiques, comme ennuyeuses et forcément parties prenantes d’un militantisme réformiste qui ne ferait au final que préserver la paix sociale…. C’est parfois comme si toute amélioration partielle et concrète de nos vies devient suspecte de reculer l’effondrement du système. A force de dénicher le citoyennisme dans quasi toutes les formes de contestation, on en arrive à oublier leurs aspects conflictuels, leurs forces et leurs évolutions potentielles jusqu’à réduire drastiquement les formes d’actions et les alliances possibles. Selon moi, un processus révolutionnaire devrait s’intéresser au contraire à des résistances sans doutes fragmentaires et lacunaires mais qui peuvent néanmoins transformer d’ores et déjà la vie des personnes concernées, et voire dans quelle formes de radicalisation ces résistances peuvent s’inscrire et se relier à une perspective globale. Nous avons souvent besoin de points de départ spécifiques, d’ancrage thématiques, de murs à abattre, de petits victoires concrètes…que l’on finisse ou non par parvenir à un point d’insurrection généralisée. Les exemples de mouvement large qui se sont tenus dans cette double dynamique sont nombreux. On peut avoir en tête le mouvement des roads protests en Angleterre dans les années 90 qui est parti de luttes et de victoires très spécifiques, “sur le terrain”, et qui est parvenu à évoluer à partir de là vers une dynamique anticapitaliste plus globale, ou encore la manière dont le mouvement autonome italien des années 70 a pu allier à une vision révolutionnaire globale, des revendications et luttes spécifiques sur les questions du logement, des conditions de travail, du l’auto-réduction des factures…tout en parvenant à éviter jusqu’à un certain point qu’un aspect se retrouve mis en opposition avec l’autre. »
***

« Le fait de transformer en une identité des tactiques adaptées à répondre à une situation spécifique a été un problème récurrent dans un partie des mouvements anticapitalistes de cette dernière décennie. Nous avons démarré les groupes de percussions (comme l’Infernal Noise Brigade aux USA ou le groupe de samba pour le 18 juin à Londres en 1999) en tant que tactique pour faire monter la tension dans l’atmosphère et ruser la police en mettant des foules en mouvements là où les sounds-systems dans des vans étaient trop lents ou pas assez flexibles. Plus tard, de nouvelles personnes qui n’avaient pas participé à la réflexion tactique et politique initiale s’y sont retrouvées impliquées et l’idée que la samba était radicale et révolutionnaire en soi et pour soi a pu finir par émerger, quel que soit ce que fassent les groupes de samba lors des manifs. La même chose s’est passée avec les clowns…l’idée de base derrière l’”armée des clowns” et quoique l’on puisse en penser, s’appuyait au moins sur une pensée tactique et politique, pas sur l’idée que les clowns sont révolutionnaires quel que soit le contexte. Il se pourrait que l’on perçoive plus aisément à travers ces exemples quand des tactiques commencent à s’abstraire de leurs objectifs, parce que celles-ci pouvaient nous sembler plus discutables à la base. Mais on peut parfois dire la même chose de méthodes plus confrontationelles comme de se cagouler, de brûler des poubelles ou de péter des vitrines. On se souvient par exemple du black bloc de 4h du mat’ qui est parti du camp de Retterlich pendant le G8 de 2007 et qui est allé brûler des poubelles et construire des barricades dans un minuscule village à des kilomètres de quoi que ce soit. J’y étais et c’était profondément déprimant !

Mais je pense que malgré la pertinence des critiques de certains gestes et postures, ceux-ci offrent néanmoins un moyen de faire face à nos peurs et de ne pas s’y enfermer, à une époque où il y a de bonnes raisons d’avoir peur et où nous voulons être capable de les dépasser et d’agir. Je suis très critique de la tendance actuelle de la société capitaliste à promouvoir et instrumentaliser une certaine perspective de la victime comme la seule voie de la vérité. Comme si les formes possibles de reconnaissance de la domination devaient nous amputer dans le même temps des moyens de lutter de manière forte et autonome, comme si la lutte devait paradoxalement se structurer seulement dans notre fragilité. Bien sûr nous savons et cela ne fait pas de doute que la fétichisation de la force physique et martiale est au mieux proto-fasciste. Mais je crois à la nécessité de prendre une bonne respiration et d’essayer de croire sérieusement à notre capacité d’agir de manière forte, massive et sauvage. J’ai aussi besoin aussi d’entretenir une capacité à rire (en notre for intérieur et entre nous) de nos postures belliqueuses. Il y a pour moi une différence fondamentale entre partir d’une situation où l’on décide qu’il est nécessaire de dépasser nos peurs, tout en étant capable d’en rire et de ne pas se prendre trop au sérieux, et avoir une approche sans critique de cette même posture belliqueuse.

J’ai vu beaucoup de nouvelles personnes (hommes et femmes) rejoindre nos “bandes” et tomber directement dans certains des rôles virils que nous utilisons pour dépasser nos peurs. Souvent, ils apprennent à se positionner dans les structures de pouvoirs que nous créons (et qui miment bien trop souvent les structures de pouvoir que nous cherchons à abattre) et s’immergent dans une certaine culture héroïsante du “combattant de la guerilla urbaine”. (d’autres exemples de cette culture de héros dans nos mouvements peuvent inclure le “super-squatter Do It Yourself” ou le “théoricien intransigeant”). Ils apprennent ces rôles sociaux d’autonomes et d’anarchistes plus âgés, qui ont parfois une vision plus critique de l’utilisation de ces façades identitaires, mais qui rendent rarement ces critiques explicites ou visibles.

Les jeunes gars auront peut-être plus tendance à étreindre sans critique des processus de “compétition militante/guérrière” récompensé par un statut social dans le mouvement. Je suspecte que ce soit, tout comme c’est le cas pour d’autre système patriarcaux de valorisation, parce que c’est plus aisé pour eux d’en tirer profit. La promotion des tactiques de violence politique met en jeu, parfois à l’extrême, des comportements qui se nourrissent et entretiennent des conditionnements de genre et de pouvoir, et nous confronte, il faut bien l’avouer, au risque constant de créer nos propres monstruosités !(…) »
***

« (…) Il n’est pas tout à fait vrai que le “black bloc” fonctionne seulement en “groupes fermés et paranoïaques”. Peut-être était-ce plus le cas à Strasbourg où la structuration en groupes affinitaires était plus marquée, que durant des mouvements sociaux et “émeutes spontanées” de ces dernières années, où il a pu être parfois relativement aisé de se rencontrer dans le feu de l’action et d’agir ensemble. Mais même dans le black bloc à Strasbourg, je sais que des personnes qui ne se connaissaient pas se sont retrouvées à agir ensemble spontanément sur telle ou telle action, comme l’a illustré notamment la manif du jeudi avec les gens du quartier d’à coté. La paranoïa et les groupes fermés existent, mais ils existent aussi du fait de menaces réelles de répression policière, d’infiltration ou d’arrestations, en ce qui concerne certains types d’actions tout au moins. Ce qui ne devrait pas empêcher de chercher activement à maintenir des espaces et formes de luttes beaucoup plus accessibles. Néanmoins, toute tentative d’être plus ouvert et franc, de soulever des questions et réflexions sur des sujets dont nous ne parlons habituellement pas doit tenir compte de ce contexte. Tout comme ton texte et le mien doivent être écrit anonymement !

Il est difficile de trouver un espace de débat critique où nous ne prenons pas le risque de créer des divisions et des impressions de dissociation, ou de révéler des points faibles ou d’autres informations qui pourraient être utiles à nos ennemis. Les critiques en général, surtout les auto-critiques sur notre rapport à la “violence” sont particulièrement dures à entendre. Elle s’inscrive dans un moment historique où la parole qui prime est une condamnation forte de tous moyens considérés comme “violents” de se confronter à l’État et à la violence économique. On nous répète que c’est une impasse, que c’est contradictoire, que cela va juste attirer la répression… A un moment où l’État essaie de définir toute action qui pourrait fragiliser les tenants du pouvoir, comme “terroriste”, et à créer une ligne de fracture nette entre les militants pacifiques acceptables et les “hooligans déchaînés”, les “sauvageons des banlieues” ou les “anarcho-autonomes”, il y a un enjeu crucial à maintenir des options ouvertes et une diversité d’outils de lutte, et à ne pas se retrouver totalement désarmés. C’est alors logique que nous nous focalisions sur la nécessité de défendre la possibilité d’utiliser des tactiques violentes quant cela est nécessaire. Au vu des attaques auxquelles nous devons faire face de toute part, il est assez logique que nous soyons réticents à y ajouter de nouveaux doutes. Pourtant on peut aussi espérer que la formulation, depuis notre position au sein du mouvement de critiques « bienveillantes », puissent aussi rapprocher des personnes souvent maintenue à distance par l’impression d’avoir à faire face à un rempart idéologique.

Dans cette atmosphère tendue de paranoïa parfois justifiée, nous ne devons pas accepter de nous enfermer dans des cases. Il n’y a que très peu de moment de réunions ou d’assemblées dans nos cercles où nous n’ayons pas des parti pris figés, où nous nous sentions libres de discuter les réflexions et relations complexes que nous entretenons à nos manières d’agir et la manière dont cela affecte les autres, où nous puissions exprimer la passion et l’emportement aussi bien que les doutes et les sentiments de futilité qui surgissent parfois. Nous sommes prompts à condamner et à mettre des étiquettes dans notre quête assoiffée d’identité et de force, et dans ce contexte beaucoup d’entre nous sont très prudents quand à ce qu’ils expriment, parce que nous croyons dans la confrontation, parce que nous voulons participer à la guerre sociale et parce que nous ne voulons pas nous voir marginalisé de ce “milieu”, où la mise en avant de doutes peut rapidement valoir d’être perçu comme un « pacifiste” ou un “traître”.

Mais la surenchère radicale peut aussi s’avérer finalement assez contre-productive si il s’agit de dépasser nos peurs à plus long terme. Un pourcentage élevé de personnes disparaissent tranquillement de nos mouvements partout en Europe : trop de gens sont vidés où lâchent, quelquefois dès la première rencontre réelle avec la peur ou la répression. C’est ce qui peut en fin de compte arriver quand nous poussons notre rhétorique au-delà de ce que nous nous sommes donné les moyens d’assumer dans nos actions, quand nous censurons nos peurs plutôt que de les dépasser. Tant et si bien que l’on continue à évoquer des plans, mais qu’il y a parfois mystérieusement de moins en moins de personnes pour les mettre en oeuvre le moment venu.

Transformer la rhétorique sur la nécessité d’intensifier ”la guerre civile mondiale” en action concrète signifie plus que de recréer momentanément les images des parties glorieuses et excitantes de la guerre, comme le fait n’importe quel film hollywoodien. La lucidité stratégique exige que nous ne cristallisions pas seulement nos luttes à travers leurs points d’orgue spectaculaires mais que nous nous penchions aussi sur la complexité des étapes, des hésitations, des préalables et des rencontres qui permettent l’existence de ces résistances et leur donne sens. Sans nier la réalité de la guerre sociale, nous ne pouvons oblitérer le fait qu’un certain accroissement de sa violence ne porte pas seulement des germes d’intensité émancipatrice. Elle pousse généralement aussi, dans chaque camp, à s’enfermer dans des logiques de vengeance stérile, à pas mal d’ennui, de stupidité, à une tendance à la cruauté arbitraire, ainsi qu’à des confrontations souvent douloureuse à la peur et à la mort… Ces “évidences” n’apparaissent pas plus émancipatrices qu’attirantes et nous ne devrions ni les glorifier ni les passer sous silence.

On peut sans doute vite se paralyser dans l’auto-critique, à attendre trop de cohérence dans nos gestes, plutôt que d’arriver aussi à saisir là où ils peuvent faire levier. D’autant plus que nous sommes nés dans un environnement individualiste avec un rapport déjà ténu à l’engagement collectif et à la foi dans la possibilité d’un processus révolutionnaire, dans la possibilités d’autres formes d’organisation sociale. Mais si nous arrivons, depuis notre position et sa fragilité post-moderne, à reconstruire néanmoins de l’implication têtue et de la force sans retomber dans les pièges idéologiques et religieux des mouvements révolutionnaires du passé, il se peut que nous trouvions, sur cette lige de crête, les moyens de nous tenir dans la durée et d’éviter certaines des désillusions, déprimes, désertions et retournements de veste qu’ont connu massivement les générations qui nous ont précédées. (…) »




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.47