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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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8th Wonderland (2)
de Jean Mach et Nicolas Alberny (2008)
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Résistance dans le cyberespace

Christiane Passevant : Certains des personnages du film sont à des postes importants, on peut même dire clés du système auquel ils et elles s’opposent ?

Jean Mach : Oui. Sur l’affiche, il est écrit : « Comment combattre un pays qui n’existe pas ? » Pour combattre un pays comme l’Irak, une autre puissance l’envahit avec toutes les conséquences terribles que l’on connaît, mais il est impossible d’envahir un pays qui n’existe pas. Les activistes de 8th Wonderland sont disséminés partout dans le monde. Leur situation, leur position dans la société peuvent aider la communauté du cyberespace. Par exemple, Dawson, qui travaille dans une agence antiterroriste, peut savoir à l’avance ce qui menace le pays virtuel. 8th Wonderland a des taupes partout. Ils et elles font partie d’un pays virtuel.

CP : La scène de l’interprète est très drôle.

Jean Mach : Elle fait capoter une réunion importante pour l’installation de centrales nucléaires. Nous avons écrit cette partie du scénario, il y a deux ans, or, dernièrement, le président russe a fait une visite officielle en Iran pour une centrale atomique. Donc la scène s’inscrit parfaitement dans l’actualité.

CP : La séquence du G8, avec le message lancé aux responsables au niveau mondial à propos de leurs enfants, est étonnante. Car s’ils ou elles se moquent des conséquences de leurs décisions sur la pauvreté et les malades dans le monde, les discussions prennent une autre tournure avec l’implication de leurs proches.

Jean Mach : C’est l’une des actions qui illustrent un tournant du groupe. Jusqu’à ce moment, c’était plutôt gentil. Mais lorsque l’on inocule une maladie à des innocents pour influencer des décisions au niveau de la planète, c’est très sérieux. C’est le passage de l’insoumission au terrorisme. Et cela provoque le débat.

CP : Un des premières scènes du film montre un président dictateur, que l’on imagine en Amérique du Sud, et son garde du corps, chacun devant un écran, regardant des résultats bien différents…

Jean Mach : Le film commence ainsi et l’on peut croire qu’ils suivent tous deux le résultat des élections. Ce qui est le cas pour le président, mais pas du tout pour le garde du corps qui attend le résultat du vote de 8th Wonderland pour exécuter ou non le chef d’État. La question est alors : si l’on exécute un despote, que se passe-t-il ensuite ? Éliminer est une chose, mais comment reconstruire ? La question demeure. Comment être constructif ? C’est l’objectif d’un 9th Wonderland.

CP : Tous ces grains de sable disséminés sont destinés à enrayer la marche du système ?

Jean Mach : Exactement, en posant la question : un pays virtuel peut-il exister ? Peut-on jouer sur la carte du monde et créer un pays virtuel qui rassemble des personnes sur les mêmes prémisses d’un monde plus juste et égalitaire ? Peut-on infléchir l’évolution des mentalités de cette manière ?

CP : Le film utilise aussi la société de consommation pour combattre cette même société.

Jean Mach : C’est vrai. Il y a la séquence des footballeurs kidnappés par le groupe pour confectionner des chaussures dans les fabriques où travaillent des enfants. Cela donne l’idée de ce qu’est la responsabilité collective dans ce genre d’exploitation, même si les sportifs ne sont pas directement responsables du sort des enfants et des personnes qui travaillent dans des conditions épouvantables. Mais qui peut, mieux que ces sportifs médiatisés, dénoncer l’exploitation des enfants dans ce type de fabrication parce que leurs doigts sont plus fins pour les coutures des ballons ?

CP : Un autre personnage, McLane, se déclare webmestre de8th Wonderlandet cherche à détourner pour son compte les actions de 8th Wonderland.Il tourne des films publicitaires et joue le jeu du système. Mais finalement il tient un discours engagé, militant avant qu’il ne saute ?

Jean Mach : Le nom, John McLane, est un hommage à Piège de cristal [1]. C‘est le nom du personnage principal, tenu par Bruce Willis. Dans 8th Wonderland, McLane ne pense qu’au profit qu’il peut tirer de la situation. Il manipule les médias grâce à sa facilité d’expression. C’est un constat, en présentant bien et avec du bagout, on passe dans les médias même sans avoir rien à dire. En revanche, malgré l’intérêt du discours, mais sans le charisme escompté, les médias vous ignorent. C’est le cas de l’ambassadeur, qui n’a pas l’habitude de s’exprimer publiquement, alors que McLane est un faussaire qui n’a rien à voir avec 8th Wonderland. Cependant, McLane, qui ne voit d’abord dans toute l’opération que son intérêt financier, prend peu à peu du recul et est très lucide par rapport aux actions de 8th Wonderland. L’intérêt du personnage réside dans son ambiguïté.

CP : Les hommages aux films dans le film. Tu as parlé de Piège de cristal, pour ma part, j’ai pensé à V pour Vendetta de James McTeigue [2] ?

Jean Mach : Certainement, pour l’aspect réfractaire au système, Fight Club [3] aussi. Nous avons également fait un hommage à Good night and Good luck [4]de George Clooney. Beaucoup de ces films sont en filigrane même si notre film n’atteint pas leur niveau. Nous avons tenté d’aborder le sujet de la liberté d’expression, qui est sous-jacent à tous ces films.

CP : L’année dernière, le festival du cinéma méditerranéen a diffusé un film espagnol remarquable et original dans la forme, qui traite également de manière critique du système. Il s’agit du film de Rodrigo Cortés, Le Concurrent, [5] qui met en scène le gagnant d’un concours qui, avec tous les lots qu’il reçoit, ne peut plus vivre normalement. Ce film montre l’absurdité du monde dans lequel nous vivons, basé sur le fric et la consommation effrénée.

Jean Mach : Je regrette de ne pas l’avoir vu. Mais il est certain que le message de 8th Wonderland est de faire passer l’humain avant tout, avant les enjeux économiques et politiques. L’une des idées évoquées par exemple est d’utiliser les énormes bénéfices des laboratoires pharmaceutiques pour lutter contre des maladies orphelines. [6] Pourquoi pas ? Peut-on sciemment mettre en balance la vie de centaines, voire de milliers de personnes et les dividendes que touchent quelques actionnaires nantis ?

CP : Le rythme du montage du film est très soutenu. Les trucages sont présents durant tout le film, notamment au moment des chats, mais ils ajoutent au film et n’en perturbent pas le fil ou même l’émotion. Combien de temps a nécessité le tournage et ensuite la postproduction ?

Jean Mach : Le film a nécessité beaucoup de montage et de trucages. La salle virtuelle est une téléconférence à vingt, à cent personnes. Nous avons imaginé un MSN du futur, c’est-à-dire une communication au-delà de trois ou quatre personnes, à vingt personnes par exemple, et où il serait possible de se voir. Ce qui a permis de faire un film plus visuel, non pas un film de clavier où l’on verrait uniquement les personnes devant leur ordinateur. Cela aurait été très vite fastidieux puisque le film repose sur la communication, d’où l’intérêt de faire du visuel avec le virtuel et de voir l’intérieur d’internet. Cela a aussi signifié du temps de tournage. Il fallait filmer chaque intervenant-e dans des contextes particuliers.

CP : D’où le ballet d’images qui se croisent sur l’écran, dans des perspectives et des axes différents ?

Jean Mach : C’est cela. Vu le travail sur les effets spéciaux et les possibilités offertes, nous avons pu mettre les images dans les caméras virtuelles, partout, et utiliser des mouvements. Le but étant au final la fluidité, la diversité des plans et l’impression de complexité du réseau. Nous avons d’abord travaillé sur le story-board de manière à anticiper les effets et à envisager des axes différents.

CP : Vous avez tourné en 35 mm ou sur un autre support ?

Jean Mach : Nous avons tourné en numérique car nous avions deux qualités d’images, réelles et vidéos. De cette manière, nous pouvions jouer sur les objectifs pour marquer la différence. Pour les images réelles, nous avons utilisé des objectifs 35 mm pour avoir la profondeur de champ, et le flouté cinéma.

CP : Ce n’est pas ton premier long métrage ?

Jean Mach : En effet, j’ai réalisé Par l’odeur alléché... qui est sorti en salles. C’était un film à très petit budget (12 000 euros) et j’étais content qu’il soit distribué même s’il n’est resté que deux semaines à l’affiche et avec une dizaine de copies. Le but à atteindre était que le film soit distribué en salles.

CP : 8th Wonderland est passé à Montpellier en avant-première, ce qui signifie que le film sera distribué, alors quand et avec combien de copies ?

Jean Mach : Le film sortira avec une cinquantaine de copies et sera en salles en 2009. La date est à préciser car il faut encore régler des détails importants, le tirage en 35 mm, l’étalonnage… Et toute la communication autour du film.
8th Wonderland est présenté en sélection officielle au BIFFF (Bruxelles International Fantastic Film Festival) qui se déroule du 9 au 21 avril 2009 et au IIFF (Istanbul International Film Festival) qui a lieu du 4 au 19 avril 2009.

CP : Le public du festival de Montpellier a très bien réagi à la projection de 8th Wonderland ?

Jean Mach : Oui, les retours sont bons jusqu’à présent. Le public est très réceptif et intéressé par l’idée d’une résistance par le net, de rébellion et de volonté de changer les choses.

Cet entretien a eu lieu lors du 30e festival du cinéma méditerranéen de Montpellier, le 31 octobre 2008. Présentation, notes et transcription, Christiane Passevant.

Notes :

[1Piège de cristal de John McTiernan (USA, 1988, 2h 05mn). Avec Bruce Willis, Alan Rickman, Robert Davi, Alexander Godunov, Bonnie Bedelia, Reginald Veljohnson, William Atherton, Hart Bochner, Paul Gleason.

[2V pour Vendetta de James McTeigue (USA/Allemagne/Grande Bretagne, 2006, 2h 12mn), adapté du comic V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd par les frères Wachowski. Avec Natalie Portman, Hugo Weaving, Stephen Rea, John Hurt, Stephen Fry.

[3Fight Club de David Fincher (USA,1999, 2h 19mn), adapté du roman Fight Club de Chuck Palahniuk. Avec Edward Norton, Brad Pitt, Helena Bonham Carter, Meat Loaf, Jared Leto.

[4Good Night, and Good Luck de George Clooney (USA, 2005, 1h 36mn). Scénario de George Clooney et Grant Heslov. Avec David Strathairn, George Clooney, Robert Downey, Jr., Patricia Clarkson, Frank Langella, Jeff Daniels, Tate Donovan, Ray Wise.

[5Le Concurrent / Concursante de Rodrigo Cortés (Espagne, 2007, 1h 30mn). Scénario : Rodrigo Cortés - Image : David Azcano - Décor : Antón Laguna - Montage : Rodrigo Cortés, Guillermo Represa - Musique : Víctor Reyes - Interprétation : Leonardo Sbaraglia, Chete Lera, Miryam Gallego, Fernando Cayo, Myriam De Maeztu.
Martin Circo, professeur d’économie à l’université, remporte un des plus importants prix de concours télévisés. Sa vie de millionnaire dérape cependant. Malgré trois millions d’euros en bons d’achat, il doit payer des impôts et doit demander un crédit. C’est alors qu’il sollicite l’aide d’un avocat et d’un économiste pour contourner le système. Ce film a été présenté lors du 29e festival du cinéma méditerranéen de Montpellier en octobre 2007.

[6Les maladies orphelines, cela représente 4 millions de malades, 8000 maladies et aucun traitement ou presque.

P.S. :

La mention spéciale du jury du Festival International du Film Fantastique de Bruxelles a été décernée le 21 avril à 8TH WONDERLAND pour "son audace
visuelle et ses idées véhiculées".
8TH WONDERLAND a remporté le 10 mai 2009 le Prix du Meilleur Film International au Festival "Politics on Film" de Washington. Le jury a salué l’inventivité du film, tant sur le fond que sur la forme, de même pour l’originalité de l’utilisation d’internet.



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