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Sarah et Vincent
De retour de Gouliaï-Polié…
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Publié dans Le Monde libertaire, n° 1530, 23 au 29 octobre 2008

Eté 2008, Gourzouf, village de la côte criméenne. Loin de la fureur frénétique de la monstrueuse Yalta, nous nous y sommes réfugiés chez une babouchka, histoire de reprendre des forces. C’est là que l’idée nous vient de poursuivre par Gouliaï-Polié, haut lieu de l’épopée makhnoviste, notre long périple ukrainien. Carte en main, nous tentons de localiser l’endroit, mais rien, et pas davantage Yekaterinoslav ou Alexandrovsk, ces mythiques bastions de la Makhnovchtchina. À croire qu’ils ont aussi bien été rayés de l’histoire que de la géographie ukrainiennes. En désespoir de cause et sans illusion, nous demandons à la grand-mère octogénaire qui nous loge si elle sait dans quel coin se trouve un petit village nommé Gouliaï-Polié. Son visage s’éclaire soudain, elle appelle son mari, un vieil homme bougon qui ne nous a pas adressé la parole en trois jours, et, agité d’un juvénile enthousiasme, le voilà s’exclamant : « Bien sûr que je sais où c’est ! Ah, Makhno, ça c’était un vrai révolutionnaire ! Un homme du peuple ! Vous savez, il prenait aux riches pour distribuer aux pau-vres ! ».

Quelques jours plus tard, nous arrivons, à l’aube, à Zaparojnia – ex-Alexandrovsk (les noms ont été changés en 1921, telle était la clé du mystère géographique). Après avoir traversé sur des kilo-mètres l’avenue Lénine en travaux et croisé des centaines de travailleurs se rendant à la même usine, nous prenons un mini-bus pour Gouliaï-Polié. Habitués depuis trois semaines aux villes plus ou moins touristiques de Crimée, nous découvrons la réalité campagnarde de l’arrière-pays ukrai-nien : des petits villages type XIXe siècle raccrochés à notre temps par un monument soviétique désuet.

À Gouliaï-Polié, gros bourg, c’est jour de marché. Pas la moindre idée de ce que nous allons y trouver. Croisant deux babouchkas, nous nous lançons : « Savez-vous s’il existe quelque chose en rapport avec Makhno par ici ? ». Étonnées que des étrangers puissent être animés d’un telle curiosi-té, elles nous font répéter la question. La première surprise dissipée, elles se lancent, devant nous, dans une discussion animée à propos des vertus et des défauts du paysan anarchiste. L’une des deux lui est très favorable ; l’autre vivement hostile. Nous sommes dans le bain. Ce discours – contradic-toire – sur Makhno reviendra souvent par la suite au cours de nos entretiens avec des Ukrainiens sur ce qu’il demeure, aujourd’hui, de l’aventure makhnoviste. Certains, à l’image du grand-père de Gourzouf, gardent de Makhno l’image d’un homme du peuple ne s’étant pas laissé corrompre et ayant œuvré pour une authentique révolution paysanne ; d’autres le blâment pour sa violence mili-taire. Mais, comme précisera une de nos interlocutrices, dans le contexte de guerre civile de l’époque, se comporter en agneau pacifiste n’aurait sans doute pas été très fructueux…

Finalement nos deux babouchkas nous indiquent la « petite école » de Gouliaï-Polié où se trouve le musée d’histoire locale. Quelque peu interloqués par les routes en terre et, surtout, par la présence insolite d’un cheval de trait, nous traversons le bourg. Devant le musée trône, de facture très sobre, une sculpture en bois dédiée à Makhno et, à l’entrée, un buste à l’effigie du Batko. Pourtant, sur ses deux étages, une seule salle du musée est consacrée à la Makhnovchtchina, le reste du musée concernant l’histoire du bourg, du XIXe siècle à l’époque soviétique. On y voit une tatchanka, des photos originales d’anarchistes de Gouliaï-Polié, des journaux makhnovistes, le tout bizarrement accolé à des documents bolcheviks. Le gardien et la guide du musée nous posent des tas de ques-tions ; ils ont du mal à comprendre ce que deux jeunes Français peuvent bien faire en ces lieux – la directrice nous prendra même en photo. Ravie de nous rencontrer, la jeune guide, qui s’intéresse de près à l’histoire makhnoviste, se révèle très accueillante. Nous aurons droit à une longue visite commentée du musée.

Le musée, qui ne perçoit aucune aide d’ordre national ou local, vit de manière très précaire de la vente – à petit prix – de ses billets d’entrée et de quelques donations privées. Rares sont les visi-teurs. Parmi eux, on trouve principalement des jeunes Russes ou Ukrainiens venus passer leurs va-cances en Crimée et, comme nous, faisant le détour par Gouliaï-Polié pour voir le village du paysan libertaire, dont le nom et l’histoire, transmis par leurs parents et grand-parents, font partie de la mémoire populaire. Plus rarement, quelques Américains atterrissent aussi en cette Terra Incognita, au risque de croiser quelques jeunes rebelles, anarchistes ou pseudo, venus de toute l’Ukraine pour assister à une sorte de festival underground. C’est aussi une manière de rendre hommage à leur icône nationale…

Notre guide nous explique qu’il y a de cela quelques années, un projet de monument à Makhno a été discuté, à Gouliaï-Polié, mais que l’argent manquait pour le réaliser. En revanche, à quelques pas du bourg, s’érige toujours celui de l’époque soviétique dédié aux bolcheviks victimes de la bar-barie sanguinaire des… makhnovistes. Étrange contrée… De même, nous apprenons que Makhno figure, aujourd’hui, au nombre des « cent plus grandes personnalités ukrainiennes », palmarès établi par la population elle-même après une consultation passionnée. Livre en main, nous vérifions de visu ladite liste. C’est vrai, Nestor Makhno y est bien, mais pas forcément en bonne compagnie. À côté du paysan libertaire se détache, en effet, la sombre figure du pogromiste Petlioura. Comme quoi la notoriété n’est pas toujours affaire de cohérence, en Ukraine comme ailleurs.

De ce séjour étonnant, nous avons ramené ces quelques souvenirs et photos que nous offrons aux lectrices et aux lecteurs du Monde libertaire.

Sarah et Vincent

Le Monde libertaire, n° 1530, 23 au 29 octobre 2008



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