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Le « miracle économique » indien
ou le mythe transfiguré de la misère sociale
Larry Portis
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Le 13 mai 2008, sept bombes explosent dans le centre historique de Jaipur, ville universitaire et touristique située à 260 kilomètres à l’ouest de Delhi. Ces attentats, programmés quasi simultanément, blessent 300 personnes dont 80 mortellement. La nouvelle de ces attentats n’est que très peu commentée en France ou ailleurs en Occident. Difficile d’imaginer un tel manque d’intérêt médiatique pour ce type d’événement tragique s’il se produit « chez nous ».

Si l’attentat de Jaipur est presque passé sous silence, cela vient-il du fait que les journalistes soient peu préparés à expliquer le contexte politique compliqué existant dans un pays décrit le plus souvent sur un plan exotique ?
Il est vrai que les rédactions doivent choisir entre les effets meurtriers des cyclones en Birmanie, aux États-Unis, le tremblement de terre en Chine et les habituels matchs de foot ! Décidément, les quelques bombes dans une ville inconnue de 3,5 millions de personnes et dans un pays dont l’échelle dépasse largement l’imagination de la plupart des journalistes occidentaux ne seront pas retenues comme des informations essentielles pour les médias de l’Hexagone.

Deux semaines à peine avant les explosions, nous étions de passage pour quelques jours à Jaipur, résidant dans la partie de la ville où ont eu lieu les explosions. Comme dans les autres grandes villes de l’Inde, les quartiers marchands grouillent de monde, chacun et chacune étant sur le qui-vive pour survivre. Une masse humaine vivant dans une promiscuité rendue obligatoire par la densité démographique et selon des codes inscrits dans des rapports de groupe complexes.

Parmi les victimes des attentats — les bombes étaient fixées à des vélos ou à des rickshaws —, on a dénombré les membres d’une procession de mariage comme on en voit souvent dans ce pays où le mariage, la famille et la religion sont des institutions incontournables. Le mariage, loin d’être un des aspects folkloriques de la vie en Inde, est certainement au cœur de l’existence d’un peuple écrasé par le poids de la pauvreté, d’une part, et par une vie sociale et politique aliénante, d’autre part.

Quel est le rapport entre les attentats du 13 mai et la vie communautaire traditionnelle dans la structure sociale de l’Inde ?

Tout d’abord, il faut souligner que parler de l’Inde comme d’une entité
unique est problématique. Bien que l’Inde existe en tant que pays unifié — en raison de l’héritage de l’administration coloniale britannique —, la multiplicité des ethnies, la diversité et ce que l’on entend par vaste « sous-continent »
font que son unification politique est rendue possible grâce à un système décentralisé qui ressemble à bien des égards aux États-Unis d’Amérique.

Comme aux États-Unis, les différents États indiens gèrent leur administration, édictent leurs propres lois et jouissent d’une autonomie juridique importante. Par ailleurs, l’Inde se distingue comme détentrice d’une civilisation aussi ancienne que riche, ce qui la distingue des États-Unis d’Amérique.
Bien des politologues indiens sont convaincus que ce système « décentralisé » permet à l’Inde d’exister en tant que pays unifié. Toute tentative de créer un système centralisé sur le modèle jacobin, comme en France, déclencherait l’éclatement du pays. L’idée orthodoxe, très répandue parmi des intellectuels, est que la démocratie politique agit pour contenir les tendances centrifugeuses des identifications religieuses et ethniques. Selon ce point de vue, la démocratie serait l’indispensable « soupape de sécurité » pour stabiliser tout le système.

Cependant, d’autres prétendent que la démocratie fonctionne surtout grâce à la diversité même de la société. Malgré les revendications des groupes qui se considèrent lésés par les pouvoirs en place ou par le développement inégal du pays, les tentations séparatistes sont estompées par les interdépendances générées par la création d’un système national de production et de distribution.

Le problème actuel est que, malgré son système décentralisé qui atténue les tensions localement, de nouvelles forces centralisatrices sont en œuvre pour unifier le pays et, simultanément, augmenter le poids de la misère sociale. Ce qui est vanté comme le « miracle économique indien » tend à casser les structures socio-économiques et culturelles existant au sein de la population. Les sociologues et démographes d’inspiration durkheimiennes peuvent toujours prétendre que la situation est provisoire et que la « modernisation » portera éventuellement ses fruits à terme, mais dans un temps indéterminé, de nouvelles formes d’exploitation et de domination sont actuellement produites pour une majorité de la population.

Arundhati Roy [1] est limpide sur ce sujet : « Il n’est pas nécessaire d’être un génie pour comprendre. Nous avons une classe moyenne croissante, alimentée par un régime de consommation à outrance et par un individualisme effréné. Au contraire des pays occidentaux industrialisant, qui avaient des colonies à piller et une main-d’œuvre soumise à l’exploitation, en Inde nous sommes dans l’obligation de nous coloniser nous-mêmes. On a déjà commencé à manger nos propres membres. Cette rapacité développante (et maintenant exportée comme une valeur nationale) ne peut se satisfaire que par l’expropriation de la terre, de l’eau et d’autres ressources vulnérables. »

Selon son analyse, loin de fonctionner comme une soupape de sécurité, le discours nationaliste pour promouvoir la surexploitation imposée par le nouveau capitalisme high-tech indien engendre dès à présent des clivages sociaux qui alimenteront d’autres types de conflits. « Ce que nous pouvons constater, écrit-elle, est la lutte sécessionniste la plus réussie de l’histoire de l’Inde indépendante. C’est la sécession des classes moyennes et dominantes du reste du pays. C’est une sécession verticale, pas latérale. Ces classes sociales se battent pour le droit de faire partie des élites mondiales quelque part dans la stratosphère. Elles ont réussi à s’emparer des ressources : le charbon, les minéraux, la bauxite, l’eau et l’électricité. Maintenant, elles veulent les terres pour faire plus de voitures, plus de bombes, plus de mines : des superjouets pour des supercitoyens de la nouvelle superpuissance. Alors c’est la guerre et, de chaque côté, on choisit ses armes. »

La guerre sociale est-elle liée à la guerre “terroriste” ? Force est de constater que la « modernisation » qui accompagne la « mondialisation » — c’est-à-dire les réformes dites « néolibérales destinées à enlever toute réglementation de l’activité industrielle, commerciale et spéculative — produit inévitablement les conditions d’oppression propices à toutes les dérives sociétales. La violence sociale découle rapidement de cette source, surtout lorsque les actions réformistes se trouvent bloquées par les agissements de capitalistes hors de la réalité sociale.

Et Arundhati Roy d’ajouter : « Dans un climat tel que celui-ci, où les gens se sentent épuisés par ces interminables “processus” démocratiques qui n’ont que des humiliations pour résultat, que sont-ils censés faire ? Évidemment, ce n’est pas comme si les seules options étaient binaires, violence contre non-violence. Il y a des partis politiques qui croient à la lutte armée, mais seulement en tant que partie d’une stratégie plus globale. Dans ces luttes, les travailleurs politiques ont été traités brutalement, tués, battus, emprisonnés sous de fausses accusations. Les gens sont tout à fait conscients que prendre les armes signifie s’infliger les myriades de formes de violence dont est capable l’État indien. Dès que la lutte armée devient une stratégie, votre monde se rétrécit immédiatement et ses couleurs se réduisent au noir et blanc. »

Ajoutez à ce cocktail des rivalités étatiques, comme celles qui existent entre l’Inde et le Pakistan, et les revendications civiques et les révoltes sociales sont vite parasitées par les services secrets des gouvernements. Notre séjour au Cachemire, bien que paisible, nous a montré à quel point l’état de siège devenait la normalité. L’omniprésence du contrôle militaire est un fait :
soldats postés dans les villes, les campagnes et les routes, patrouilles et barrages de contrôle sur les routes. La surveillance est étroite. Les enlèvements, les arrestations et l’usage de la torture font partie d’une stratégie, de même que la tension et les agents provocateurs qui provoquent la méfiance et la haine jusqu’au sein des familles.

Voici ce que signifie un monde émergent en Inde, comme d’ailleurs dans les autres pays où le capitalisme mondial façonne et refaçonne les sociétés au gré de ses intérêts qui n’ont rien à voir avec les besoins véritables des peuples. C’est un monde où la violence surgit tout naturellement, violence habilement utilisée pour construire et mener une « guerre contre la terreur » afin de sauvegarder le pouvoir de domination de ceux qui sont aux manettes du système capitaliste mondial.

Notes :

[1Arundhati Roy est une essayiste et écrivaine engagée. Son essai, The End of Imagination, dénonce les essais nucléaires indiens de Pokharan, au Rajasthan. The Greater Common Good critique la politique des grands barrages menée par le gouvernement indien, et The Reincarnation of Rumpelstiltskin analyse la privatisation des canaux de distribution de l’eau et l’électricité. Elle défend l’idée de l’après-développement et a participé à plusieurs forums sociaux, notamment celui de Mumbai (Bombay) en 2004.] Lire son interview paru dans Divergences




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