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VOTRE RÉVOLUTION N’EST PAS LA MIENNE Préface...

VOTRE RÉVOLUTION N’EST PAS LA MIENNE

Préface
Alain Tizon, François Lonchampt, 1999

En 1968, en pleine société de consommation et de plein emploi, éclate la première grève générale sauvage qui paralyse un grand pays européen. Toutes les institutions sont remises en cause, usines, bureaux et édifices publics sont occupés, partout se créent des « comités d’action » et l’on assiste à une formidable libération de la parole et même à quelques tentatives de réorganisation révolutionnaire des échanges sous le contrôle de ces comités. Dans ce climat d’exaltation et de liberté, certains ont cru entrevoir la possibilité de pousser la critique de la société marchande jusqu’à ses plus extrêmes conséquences et de renouer avec le rêve d’une histoire enfin transparente aux hommes qui la font. Et parmi ceux qui se lancèrent alors dans toutes sortes de voyages et d’aventures, politiques et existentielles, tous n’ont pas gardé en leur for intérieur la réserve nécessaire pour opérer en temps utile un judicieux revirement stratégique.

Tous ceux qui ont été bouleversés en Mai ne sont pas devenus grands couturiers, journalistes à « Libé » ou producteurs de cinéma, qui pour la plupart jettent un regard cynique sur leur jeunesse et piétinent aujourd’hui ce qui fût l’honneur de leurs vingt ans. Ceux-là ont droit à tout notre mépris.

Il en est d’autres qui n’ont pas résisté à ce que Pasolini qualifiait dans ses Écrits corsaires « d’une des périodes réactionnaires les plus violentes et peut-être les plus décisives de l’histoire [1] ». Et nous avons tous connu quelqu’un pour qui toute cette aventure s’est très mal terminée. Ivres de vie en Mai, ils n’ont pas résisté à des années obscures et n’ont jamais pu reprendre pied. Certains se sont suicidés, d’autres ont fini dans la misère, les drogues, ou victimes d’accidents stupides et prémédités.

Ce livre leur est dédié, ainsi qu’à ceux qui, aujourd’hui, sont restés dignes.

Il est le fruit d’une tentative pour surmonter les déconvenues de ces vingt dernières années, pour remettre à l’honneur cet esprit de Mai, malgré ses ambiguïtés, et pour redonner des raisons d’espérer à tous ceux qui n’ont pas renoncé, ainsi qu’aux générations nouvelles étouffées par le culte du Dieu-Je et qui n’entendent le plus souvent parler de ce temps là que par nos ennemis.

Et au terme de ces réflexions, si nous sommes parvenus, en posant d’avance, comme le souhaitait André Prudhommeaux, quelques uns « des problèmes embarrassants et scabreux que, forcément, nous posera tôt ou tard la réalité », à remettre à leur juste place certaines des questions que le prétendu socialisme scientifique avait promptement étouffées sous les vaines certitudes de l’expérience historique et que le capitalisme triomphant s’emploie à enterrer définitivement, nous aurons alors quelque peu atteint notre but.

Pour l’écrire, et pour conjurer un sort qui nous fut contraire, il a fallu nous replonger douloureusement dans un passé où beaucoup de nos rêves se sont perdus, puisqu’il semble que toutes les tentatives sur lesquelles nous avons joué nos existences n’aient contribué qu’à faire advenir le monde que nous connaissons aujourd’hui.

Car il y a encore peu de temps nous vivions dans l’attente d’un affrontement décisif entraînant inéluctablement la fracture des temps, le déclin et la chute de l’économie marchande, l’avènement de la société sans classe et le règne de la liberté. Tout-à-fait persuadés que « retarder l’heure du soulèvement des ouvriers dans chaque pays constituait le seul véritable souci de la stratégie politique mondiale des états [2] », nous aurions pu écrire, comme les auteurs d’une revue ultra-gauchiste [3] en 1976, que « notre époque voit se développer, et verra s’amplifier une tendance à s’en prendre à toutes les institutions et à tous les aspects de la vie dominante (...) la crise montre la fragilité du système (...) les émeutes des noirs américains, Mai 68, le Mai rampant italien, l’insurrection polonaise, la révolution portugaise, les grèves et les manifestations espagnoles qui préludent à un affrontement de grande ampleur ont montré et illustré ce nouveau départ de la révolution (...) l’évolution générale nous parait claire. Elle mène au communisme. »

Mais l’assaut des prolétaires à toutes les citadelles du vieux monde a été vite désamorcé, et nous avons connu l’échec de cette révolution dans un système capitaliste fonctionnant bien que nous avait annoncé l’Internationale Situationniste.

La traduction dans le langage de la théorie radicale de ce qui fut vécu en 68 a eu moins de succès que le fast-food et les consoles de jeu électronique, les masses se sont offertes aux publicitaires et non aux théoriciens de son émancipation, et la persistance d’un monde qui, nous le croyions naïvement, devait s’effondrer dans les plus brefs délais pour laisser place à la société nouvelle que nous avions cru entrevoir en Mai nous a obligés à envisager « une période historique de laquelle la possibilité de la révolution communiste soit absente [4] ». Et pire encore, que ce soit précisément dans cette époque qu’il nous était imparti de vivre [5].

Aussi douloureux que cela puisse être, il nous faut donc remettre en cause nombre de certitudes et tenter de comprendre comment nous avons été si vite rattrapés puis dépassés par cette société même que nous voulions détruire et que nous avons malgré nous contribué à perfectionner.

La première de ces certitudes, c’est cette foi obstinée et aveugle qui veut que la société de classe recèle et refoule dans ses entrailles la possibilité historique de son dépassement. Elle parcourt tout le mouvement ouvrier, héritée de l’eschatologie chrétienne, elle permet aux « consciences critiques » le plus profond sommeil et le marxisme va l’ancrer comme un dogme dans la pensée révolutionnaire moderne.

La deuxième, c’est la théorie confortable de l’aliénation (ou du retard de la conscience), non pas la notion philosophique que nous nous garderons bien de discuter ici, mais cette vulgate théoricienne qui vient conforter les plus flatteuses constructions de la radicalité en prêtant aux individus et aux groupes sociaux des motivations ou des intentions inventées pour les besoins de la cause. La troisième, et c’est par là que nous allons commencer, c’est cette certitude absolue d’être au seuil des bouleversements décisifs que les « lois de l’histoire » nous promettaient, et qui provenait en grande partie de la sous-estimation d’un adversaire qu’on croyait condamné par ces lois, lesquelles interdisaient de reconnaître la bourgeoisie pour ce qu’elle est encore, la seule classe continuant sa révolution au XXeme siècle, la seule classe à même d’en poursuivre le développement.

Nous sommes de cette génération qui fut profondément marquée par Mai 68. Nous n’avons jamais été membres d’aucun parti ou groupe d’extrême gauche mais c’est avec joie que nous avons fréquenté certains milieux radicaux, dans la mouvance de l’anarchisme, de l’ultra-gauche ou de l’Internationale Situationniste dont la théorie fut notre principale influence. Et nous n’avons jamais été aussi loin que de ce côté là. Il y eut aussi les voyages, la pratique de nombreux métiers, des dérives aventureuses sur plusieurs continents, des amitiés, des amours, avec leur lot d’insuffisance, de plénitude, et de très solides moments de solitude. Quand nous nous sommes rencontrés dans un stage de formation pour chômeurs au début des années 80 la révolution entrevue en Mai était pour nous toujours à l’ordre du jour et nous pensions que c’était au sein de la classe ouvrière que nous serions les plus efficaces pour en accélérer la venue. Et nous restons persuadé qu’à ce moment là, et pour quelques années encore, cette révolution ne fut pas si loin. Mais ce que nous n’avions prévu ni compris, c’est que la société de l’époque pouvait encore évoluer suffisamment pour donner satisfaction à une bonne part des aspirations qui s’étaient exprimées en Mai, même celles qui paraissaient les plus provocatrices. Et c’est bien pour cette raison que nous n’avons pas saisi toute la portée des transformations qui l’ont affectés par la suite.

[1] Pier Paolo PASOLINI, Ecrits Corsaires, Flammarion, 1976.

[2] P.BEAUFILS et P.LOCURATOLO, Apologie de Jacques Bonhomme, Paris, 1975.

[3] KING KONG INTERNATIONAL, n°1, 1976.

[4] "La décadence du régime capitaliste est la période pendant laquelle celui-ci entre dans un état de crise permanente tout en continuant à développer les conditions matérielles et humaines de l’apparition d’un ordre social supérieur ; autrement dit, tout en continuant de développer les prémisses de la révolution socialiste. La décomposition de ce régime commencerait, par contre, à partir du moment où la possibilité objective de création d’un ordre social supérieur disparaîtrait, c’est-à-dire où le système entraînerait dans sa décadence les prémisses elles-mêmes de la révolution socialiste. C’est là précisément la possibilité de la barbarie moderne, non plus comme tendance qui se développe constamment dans la société d’exploitation mais en tant que phase de décomposition pendant laquelle aussi bien les forces productives que la conscience de classe révolutionnaire connaîtraient une régression sensible et durable. La barbarie moderne serait la période historique de laquelle la possibilité de la révolution communiste serait absente." P.CHAULIEU, "La consolidation temporaire du capitalisme mondial", SOCIALISME OU BARBARIE, 1948.

[5] Par révolution communiste, nous n’entendons, bien sûr, aucune de celles qui prétendent ou ont prétendu avoir triomphé au XXème siècle sous ce nom.

 Les révoltes permises

 « En tant que militants nous vendions des idées auxquelles nous croyions. Aujourd’hui je vend des produits dans lesquels je crois, j’applique la même éthique. »

Un ancien dirigeant maoïste

Mille ubus triomphants

« ... dans une solderie incroyable, qui couvre deux étages avec ses robes de soirée et ses portefeuilles en skaï. Les réveils sont fabriqués par des prisonniers politiques chinois. Morale ou économie : faudra choisir ! »

Nova magasine, 1997

« Simone Veil, elle est moche, disproportionnée, elle a un problème de corps, elle est bossue, elle a une scoliose ? »

2O ans, février 1997

Heureusement, certaines des formes déjà anciennes de la bêtise humaine ont considérablement régressé. L’adjudant-chef du personnel a disparu, le beauf agressif et raciste, qui s’en prenait aux homosexuels, aux cheveux longs ou aux femmes en mini-jupes a tout perdu de sa superbe.. Mais avec ces figures lamentables que personne ne regrette, d’autres plus dignes et plus riches d’humanité ont aussi disparu. L’instituteur qui, au-delà de son dévouement pour ses classes était convaincu de remplir la plus noble des missions, l’ouvrier amoureux de son travail qui se faisait un honneur de transmettre son métier, le prolétaire autodidacte, passionné de savoir et fier de sa classe, le militant convaincu de la grandeur de son combat...

Et nous savons qu’il y a un monde entre le prolétaire consommateur moderne et les fédérés de 1871, ou les paysans pauvres d’Aragon qui connaissaient à peine l’argent et pour qui le projet de société anarchiste était immédiatement transparent et applicable. Qu’ils se sont bien éloignés ces « temps cristallins du mouvement ouvrier où tout pouvait se discuter sans crainte [1] », qu’évoquait le révolutionnaire grec Stinas dans ses Mémoires, qu’on ne reverra pas la Commune, ni la révolution d’Espagne, ni aucune des révolutions du passé ; qu’il faudra compter, pour les troubles à venir, avec des hommes encombrés de prothèses marchandes et médiatiques, éduqués et grandis dans un monde dont toutes les forces travaillent à ruiner chez eux les qualités qui leur permettraient d’affronter les contraintes d’une vie plus libre et plus digne, et à si bien pervertir leur intelligence et leur imagination qu’il devient difficile pour la majorité d’entre eux d’en avoir même la moindre idée.

Car pendant que les révolutionnaires s’adressaient à des prolétaires mythiques, leurs adversaires parlaient aux prolétaires réellement existants le langage réaliste de la consommation, avec plus de succès, et aujourd’hui une immense majorité de nos concitoyens ne se posent plus que des questions de consommateurs, d’autant plus enclins à se réfugier dans la consommation que le commerce de leurs semblables est bien souvent devenu pour eux une source d’ennui et de gêne.

Car on commence à rencontrer partout les prototypes ébauchés de l’homme nouveau créé par la bourgeoisie, réellement adapté à son époque, avec ses mille figures dont la plupart sont détestables. Hygiénistes, sympas, tolérants (de la fausse tolérance octroyée par le pouvoir), prêts à toutes les ruptures car leurs engagements ont été faibles, soumis au pouvoir en place et par avance à tous les pouvoirs à venir pourvu qu’ils leur garantissent leur confort, n’exerçant leur liberté que par le refus de toute responsabilité. Pour eux, là où il n’y a pas de publicité il n’y a pas de liberté, et là où il n’y a pas de supermarché règne la pauvreté. Ils ne sont pas tous des possédants, quoi que la plupart aspirent à le devenir et que cet espoir fragile soit parfois devenu le sens unique de leur vie, puisque l’accession à la propriété demeure l’un des vecteurs essentiels qui contribuent à la dynamique de la société. Mais ils aiment ce monde qui d’une certaine manière est devenu le leur, produit à leur usage et pour les conforter dans leur état, par le désir d’accumulation qu’il suscite et entretient remarquablement même chez les plus pauvres. Ils aiment son horizon technologique qui les fascine, les jouissances qu’il autorise, sa promesse de bonheur sans cesse différée mais à laquelle pour rien au monde ils n’entendent renoncer, et c’est pour eux qu’on produit cette idéologie du consensus, de l’ouverture, du droit à la différence, du respect béat de toutes les cultures, de la tolérance et du fair-play, variante édulcorée d’un christianisme utilitaire et débarrassé de tout ce qui gêne.

La vanité ou la vulgarité sidérante de la plupart des conversations en témoignent également, mal camouflées par l’inévitable musique de fond qu’on injecte partout où les humains n’ont pas été libérés de la nécessité d’être ensemble, au café, au restaurant, dans les transports et dans les centres commerciaux qui tendent à recouvrir le territoire tout entier. Ainsi que la perte presque partout des formes de politesse et de courtoisie pourtant créées par l’homme pour agrémenter et faciliter les rapports humains, l’inculture, l’analphabétisme, la brutalité des manières, les regards provocateurs, sans intelligence, haineux ou seulement vides de toute expression qu’on croise tous les jours, et même chez les enfants, le pauvre sourire commercial qui vient suppléer partout, même quand il n’y a rien à vendre, au malaise résultant de la dégradation de toute intelligence sensible dans les rapports quotidiens.

A tel point qu’on peut se demander si le capitalisme n’a pas colonisé l’humanité jusqu’à la rendre inapte à tout autre destin que celui qu’il lui réserve, ruinant par avance toutes les chances d’une société nouvelle en produisant massivement des êtres si bien dépossédés qu’ils n’ont plus à défendre que leur propre aliénation, vécue comme leur ultime propriété (la seule qui donne un sens à leur vie), qui prendront pour une menace l’éventualité d’exercer leur libre arbitre et se rangeront toujours sous la bannière d’un des partis qui leur garantira de pouvoir retourner à leur résignation, à cette paix du non-engagement et de l’irresponsabilité, à cette obsession de la sécurité qui rend la servitude si agréable. Car ce qui fait le succès du capitalisme, c’est qu’il continue à faire rêver les hommes, et qu’il sait si bien leur éviter la douleur de penser.

Mais il est aussi faussement révolté, l’homme nouveau, provocateur, antisocial, déterminé à se rendre partout insupportable. Et dans ce cas, ce type de bêtise crasse, insolente et sans joie qu’on rencontre dans toutes les classes de la société ne veut pas seulement être tolérée. Elle s’affiche, insolente, parle fort et entend prendre toute la place que notre hésitation à lui répondre lui ménage. Et même le petit bourgeois le plus inoffensif et protégé, s’il se veut émancipé, nous gratifiera lui aussi du rictus haineux et dur pêché dans les films américains [2], attribut ineffable et dérisoire de la virilité d’aujourd’hui et manifestation inévitable du culte de son moi. Car les plus timorés veulent prendre le train en marche pour profiter de cette nouvelle licence, de cette autorisation qui leur est octroyée de se défouler sans risque. Drapés dans l’imparable affirmation du droit de chacun à sa liberté individuelle, ils veulent prendre leur part, comme les autres, insulter les fonctionnaires de service et voler dans les magasins quand c’est facile. Tout cela (et le reste), permettant de singer la révolte sans risquer grand chose, car ces comportements qui se veulent originaux et rebelles, alors que l’originalité fait aujourd’hui partie de la norme, ne se traduisent bien souvent que par l’exploration des voies les plus directes de la frénésie consommatoire.

La bêtise, l’inculture, l’abrutissement de toute sensibilité, le recul de la poésie, sont les meilleurs garants du désordre actuel et tendent à ruiner par avance toutes les chances de voir un jour l’humanité accéder à un état plus juste et plus libre. C’est pourquoi la pseudo révolte et le non-conformisme de bazar sont puissamment encouragés par tous les pouvoirs qui se partagent le façonnage grossier des subjectivités afin d’en tirer tous bénéfices.

« La sous-culture du pouvoir a absorbé la sous-culture de l’opposition et l’a fait sienne », comme Pasolini l’a écrit, et s’il est de bon ton d’être révolté aujourd’hui, d’en prendre à son aise et d’afficher son mépris souverain pour les conventions, c’est que ces révoltes sont des révoltes permises, et même encouragées : Qui aujourd’hui se scandalise, en effet, qu’on vole des disques ou qu’on fume du Haschich ? Qu’on fraude en toute occasion ou qu’on porte l’inculture arrogante en sautoir ? N’y a-t-il pas là diverses façons de démontrer, convulsivement, qu’on s’intègre à sa manière ? Le petit monde médiatique se vante de prendre de la drogue, la jeunesse la plus démunie arbore ostensiblement tous les signes d’adhésion à un ordre que prescrivent les marchands (casquettes, baskets, walk-man et parfois des armes), le plus vulgaire des animateurs de radio, le plus sinistre et le plus bête des cinéastes peuvent passer pour de véritables libertaires, et n’importe quel aphasique violent baignant dans sa sous-culture sera qualifié de jeune rebelle par l’intelligentsia du moment qu’il est estampillé d’une banlieue à risque.

Saint-Just en blouson noir

Pendant des années, en effet, une propagande insidieuse a cherché à nous faire accepter et intérioriser une violence quotidienne diffuse, qu’une partie de la société a sacralisé jusqu’à l’ériger en valeur au même titre que l’effort ou la réussite, dont on vient s’étonner qu’elle pénètre aujourd’hui l’école et qu’on attribue en bloc aux « jeunes de banlieue », malgré tous ces jeunes, et de banlieue, qui ne se reconnaissent en rien dans des comportements dont ils sont eux-mêmes les premières victimes [3]. Car d’une certaine façon la violence est devenue une propriété particulière reconnue aux exclus, qui les signe en les excluant plus fortement encore, sous les applaudissements faussement bienveillants et dignes de jeux du cirque dispensés de loin par une claque amie qui se garde bien de participer. Car il existe toute une fascination pour la voyoucratie, avec sa variante de gauche et d’ultra-gauche, dans la droite ligne de l’Internationale Situationniste et de ses ridicules Saint-Just en blouson noir, de son idéologie du coup de poing dans la gueule, garantie d’authenticité certifiant la vérité redoutable de la révolte.

De fait, il n’y a pas de « réapparition des "classes dangereuses" dans les cités » comme l’écrit Ignacio Ramonet dans Le Monde Diplomatique [4] en pratiquant un amalgame douteux entre les banlieues et les bandes qui entendent y imposer leur loi, entre la gêne et la peur qu’on inspire à son voisin et le vieux péril rouge. Et les « débordements des cités » comme dit pudiquement Laurent Joffrin [5] pour qualifier de véritables actes de barbarie, n’ont rien à voir avec les « émotions populaires venues des faubourgs » comme il veut nous le faire croire, avec toute la malhonnêteté dont certains journalistes sont capables, aussi déterminés dans leur volonté de se débarrasser d’une histoire qui les gêne que dans leur anxiété de justifier des phénomènes qu’ils ont largement cautionnés.

Mais l’État n’a pas peur de ces banlieues dont les accès de fièvre sont attendus, et les inutiles violents désormais produits par la société tout entière, s’excluant de facto de toute autre sociabilité que clanique et pour lesquels on diffuse des modèles de comportement décidément incompatibles avec toute vie en société, n’ont jamais rien remis en cause dans un monde dont on oublie souvent qu’ils partagent les valeurs essentielles (la loi du plus fort, la concurrence, l’agressivité, la réussite(...), si ce n’est en refusant de fournir le moindre effort pour se faire supporter. Précurseurs d’un nouveau monde auquel nous sommes conviés de faire bonne figure, ils nous expliquent dans leur langage volontairement mal articulé, qu’ils ont bien compris les règles non écrites qui sont sans doute destinées à remplacer les sociabilités héritées du passé et en voie de disparition car empreintes d’un humanisme gênant dans toutes les acceptations du terme,. Contrairement à ce que prétend une rhétorique complaisante, la plupart ont choisi eux-mêmes de s’exclure, ne communiquant que sur le mode de la provocation et de l’affrontement, cultivant tout ce qui les oppose aux prolétaires qu’ils méprisent et qui sont leurs principales victimes. Généralement haïs des gens modestes, de toutes professions et de toutes origines, qu’ils s’emploient à cloîtrer devant leur télé, déterminés à imposer leur loi sur des territoires de plus en plus étendus, misant délibérément sur la capacité d’intimidation que leur jeunesse, leur détermination et leur manque de scrupule leur procure, escomptant la faiblesse et même la lâcheté d’une population déshabituée de l’affrontement physique, nombre d’entre eux appartiennent déjà à ce que Pasolini, parlant des Teddy boys qui avaient assassiné un pompiste [6], qualifiait en 1960 dans ses Dialogues en public de « typologie de la délinquance néo-fasciste. »

Car si certains ne font que singer les plus grands, faute de modèles plus appropriés, si d’autres finiront par se ranger pour devenir insignifiants pour peu qu’on leur en donne l’occasion, comme beaucoup de voyous en leur temps, comment qualifier les autres, ceux qui professent sans complexe leur racisme, ceux qui rackettent les plus pauvres, ne respectent que la force brute et détestent la culture qui les agresse, sans doute parce qu’elle a encore assez de vitalité pour leur montrer ce qu’ils sont réellement, ceux qui ne trouvent leur plaisir que dans la peur qu’ils inspirent et qui s’en prennent toujours au plus faible, professant leur admiration pour la Maffia, ceux encore qui peuvent se mettre à quinze ou vingt pour massacrer un jeune de leur âge [7], ceux à l’extrême qui vont jusqu’à torturer pour inspirer la terreur et la soumission qu’ils exigent pour leurs affaires [8] ?

Il est à craindre en tout cas que cette férocité morbide, malheureusement bien en phase avec la brutalité et l’inculture qui tend à se répandre dans toutes les classes de la société, ne reste inemployée très longtemps, surtout en cas de crise sociale grave ; car ce qu’ils veulent, c’est du pouvoir, et la bourgeoisie commence à leur en donner en leur déléguant le maintien de cet ordre noir qui règne déjà dans certaines banlieues, de cet ordre déjà maffieux ou la paix civile s’échange contre la garantie de trafiquer sans entrave auquel elle semble avoir condamné une masse importante d’ouvriers et de chômeurs, dont bon nombre d’immigrés.

Par son contenu idéologique, parce qu’il est façonné autoritairement par une propagande de masse et toléré par tout un environnement qui le laisse s’épanouir par fatigue et par peur, le phénomène, par bien des aspects, ne s’apparente-t-il pas à la montée de la brutalité et de l’inculture qu’on a connue dans les années 30 ? Suffisamment préoccupant par lui même, il nourrit de surcroît la réaction imbécile et primaire du Front National, refuge d’une partie non négligeable de ceux à qui on a fermé toutes les portes, puisque la gauche, longtemps empêtrée dans une démagogie de circonstance, n’a pas eu un mot pour ceux qui subissent, français et étrangers, au quotidien, leur lot d’angoisses, de tracasseries et d’humiliations. Et il excite par contrecoup cet « antifascisme de manière, inutile, hypocrite, et, au fond, apprécié par le régime » [9] que Pasolini avait fort bien dénoncé en son temps, qui contribue à donner bonne conscience aux naïfs qui ne s’acharnent sur les fantômes du passé que pour mieux s’accommoder du présent et de tout le reste de la société. Dans tous les cas il mérite une réponse appropriée, car rien ne justifie qu’on ait à s’incliner devant l’arrogance haineuse et la provocation terroriste d’où qu’elle vienne, si ce n’est un certain conformisme particulièrement répandu à gauche, et dont la variante libertaire mérite qu’on s’y arrête. Car ce conformisme est encore de taille à entraver toute réflexion sur cette question et sur d’autres.

Prêt à penser

Le fond de commerce de la liberté

Avec son cortège de signes distinctifs démontrant l’appartenance à la communauté des élus, un certain conformisme libertaire convient bien aux feignants de la tête qui y trouvent le moyen de parer leur revendication narcissique du drapeau sulfureux des grandes révoltes du siècle. Pure imposture ! Ces immoralistes nous ennuient profondément, tout aussi bêtes et confits que les grenouilles de bénitier, surtout ceux et celles qui ont la prétention de nous enseigner leur révolution des moeurs en s’arrogeant le droit de légiférer avec un cachet d’extrémisme sur ce qui, chez l’être humain, constitue sa spontanéité, son imprévisibilité, son goût du risque et du jeu, tout ce qui fait de lui une singularité unique. Gestionnaires attitrés du fond de commerce de la liberté, vivant sans entrave dans le souffle extraordinaire de ceux qui connaissent les clés d’une société paradisiaque sur laquelle leurs droits sont souverains, les plus enfiévrés ont même la prétention de concurrencer la bourgeoisie sur son terrain favori, la jouissance, la leur étant évidemment plus intense et plus authentique, car vécue contre l’aliénation. Bardés de toutes les certitudes qui sont les plus utiles à fuir la réalité, confits et rigidifiés dans l’assurance absolue et maladive de détenir une vérité révélée, tolérant toutes sortes de travers pour bénéficier de la réciproque en retour, au nom de la liberté bien sûr, adeptes des solutions les plus irréalisables, les plus faussement naïves et les plus provocatrices pour l’assurance qu’ils en tirent que jamais personne n’aura le culot ou la folie d’exiger d’eux qu’ils les mettent en pratique, certains par là de goûter éternellement ce confort de l’extrémiste qui fait leur délice, ils se payent le luxe de cultiver l’irresponsabilité à visage découvert et s’en font une sorte de gloriole révolutionnaire. Mais toute cette façade d’exceptionnelle singularité recouvre le plus souvent l’inertie la plus totale, l’ignorance crasse au-delà des dogmes autorisés. Car chez nombre de ces prétendus libertaires, si on n’a pas de modèle, on a une belle accumulation de prêt-à-penser, et on répète sempiternellement le même choix limité d’insolences niaises, de grossièretés à choquer le bourgeois du siècle dernier, de phrases toutes faites, et d’attitudes convenues aussi indigentes que celles du puritanisme bien pensant d’une autre époque.

Il est donc bien entendu que toute norme est oppressive, toute autorité liberticide, que les minorités sont toujours opprimées, que les femmes et les homosexuels sont porteurs d’un potentiel de subversion, que les immigrés sont nos frères en révolution, que l’amour est toujours subversif et incompatible avec les rôles sociaux ou avec le pouvoir, que les « jeunes de banlieue » sont des résistants à l’ordre établi, etc. Et il en coûte à l’impudent qui prétendrait discuter ne serait-ce qu’un seul de ces articles de foi face à de prétendus amants de la liberté, en fait aussi intolérants que les curés d’une autre époque. Mais nous savons, nous, qu’il n’y a pas de société sans normes, que l’amour est aussi lieu de tous les pouvoirs, que derrière le refus de toute hiérarchie, il n’y a bien souvent que la haine de l’intelligence, de la distinction et de tout ascendant, qu’une certaine passion égalitaire ne vise généralement qu’à araser tout ce qui pourrait révéler la médiocrité et qu’il faudra beaucoup d’autorité si l’on veut entreprendre un jour de bouleverser cette société, d’une autorité dont la légitimité est à penser dès maintenant. Que nombre d’homosexuels ne font que rejeter sur l’autre sexe la responsabilité de la déception que leur vaut l’état présent des rapports hétérosexuels [10], manifestant un désir effréné de s’intégrer dans ce monde pourvu qu’on l’aménage en tout point pour le leur rendre agréable. Que les femmes, après avoir remporté des victoires non négligeables sur le plan des moeurs [11] et du travail, semblent avoir bien du mal, à présent, à se libérer des conséquences de leur dernière libération (car tout se passe comme si celle-ci ne leur avait été consentie que pour mieux les enchaîner par des liens plus subtils et non moins contraignants). Mais nous savons aussi notre maladresse et nous n’ignorons pas non plus que l’homme de ce temps n’est pas pour rien dans cette mise au pas que la bourgeoisie a su créer en exacerbant la guerre des sexes qui est pour elle tout bénéfice. Et le marché se retrouve ainsi en pays connu. Ce qui nous donne cette fin de siècle où un cynisme en vogue semble régner sur le délabrement amoureux, dans une vulgarité sans pareille. Nous savons enfin que beaucoup d’immigrés, trimballent les pires arriérations dans leurs bagages. Et de même qu’il aurait fallu, en d’autres temps, considérer l’ouvrier réellement existant, celui qu’on pouvait effectivement rencontrer, côtoyer, et non l’incarnation de la classe mythique, qu’il conviendrait, sans complaisance exagérée, de considérer aujourd’hui l’immigré réellement existant, en arrêtant de croire et de faire croire que tous les « sans papiers » sont chassés de leur pays par la misère, la guerre civile ou la persécution. Qu’on ne peut raisonner sur l’immigration actuelle en évoquant le souvenir et l’exemple de Frankel et Dombrowsky, comme si on immigrait dans la France d’aujourd’hui pour partager un combat commun et pour achever l’oeuvre de fraternité initiée en 89, comme si c’était toujours la patrie des Droits de l’Homme, de Voltaire et de la Liberté qui faisait rêver dans le monde entier les candidats au départ.

Vivant sur un héritage centenaire, bon nombre de ces libertaires auto-proclamés ont grand besoin du pouvoir qui leur permet de rester identiques à eux-mêmes, éternellement irresponsables ; et ceci nous confirme encore, si besoin est, ce que leur comportement, leur manière de manger, de s’asseoir, la teneur de leurs discussions de table et la pâle frénésie qui les anime si souvent quand ils parlent des femmes nous ont déjà démontré : que leurs mots d’ordre irresponsables sont sans suite possible, renforçant la vitrine libérale de cette société bourgeoise où, ma foi, ils ne vivent pas si mal leur radicalité. Et n’est-ce pas le bourgeois qui proclame sus à l’autorité désormais, et à bas la hiérarchie, qui encense le désir subversif et le désordre créateur, qui a décidé de promouvoir la jouissance et la passion ainsi qu’un certain dérèglement des liens sociaux, pour mieux cerner l’individu dans toute sa frénésie consommatoire, qui fraude le fisc, se moque des flics et des fonctionnaires ? Souvent féministe et antiraciste, n’est-il pas une sorte de révolté lui aussi ? Et si au repas dominical le château avait son curé, la bourgeoisie, nécessité oblige, l’a remplacé par son intellectuel, poète ou artiste (ce que Balzac avait fort bien vu) [12]. Alors à quand le radical de service ? Michel Onfray, par exemple, Vaneigemiste modéré, nietzschéen de gauche et grand rebelle devant l’éternel, qui récupère tout et tout le monde, de Céline à Cécile Guilbert en passant par Jünger, Debord et le Dalaï-Lama, au profit d’une société de tolérance et d’un hédonisme convenu tout à fait tolérable par les pouvoirs aujourd’hui, pour qui il n’y a « pas de pacification future, pas de société réalisée dans l’harmonie, mais l’éternel retour de la violence car rien ne se modifiera de substantiel. Le seul espoir, solipsiste, gît dans la sculpture de soi. » Mais si l’on ne s’était jamais fondé que sur le désir de jouir pour susciter des révolutions en attendant que les associations d’égoïstes stirnériens se mettent en mouvement, on serait encore probablement sous l’ancien régime aujourd’hui. Et ces mots d’ordre imbéciles conviennent bien à notre temps, où c’est la bourgeoisie elle-même qui essaye de créer de toutes pièces un type humain en rupture avec tous ceux qui l’ont précédé, passablement asocial mais qui ne saurait la menacer en rien.

Recyclages

Un mot enfin sur tous les anciens staliniens, actuellement en plein retournement de veste, qui demandent le consensus le plus large, exigeant l’oubli de leur passé peu reluisant comme si c’était un dû, comme si tout le monde était mouillé, avec eux, comme si tout le monde avait tressé des couronnes au petit père des peuples, comme si tout le monde était complice des bourreaux du prolétariat. Ils se piquent aujourd’hui de radicalité, puisque cette radicalité est dans l’air du temps, et prétendent toujours bénéficier du beau nom de révolutionnaire et de tout le prestige attaché à l’ancien mouvement ouvrier, mais pour avoir été échaudés autrefois, non sans complaisance ni lâcheté, ne veulent plus qu’on les y colle en chefs de parti ou tout simplement en intellectuels de service. Ils se veulent les aiguillons du changement, ils n’ont plus de certitude, se refusent à adopter une attitude prescriptive, puisque on ne peut pas dire ce qu’il faut faire et veulent dépasser la lutte de classe ; leurs amis sont « plutôt de gauche », et ils se préparent à une lutte sans antagonisme frontal ni final qu’il est donc bien inutile de seulement engager puisqu’on a aucun espoir de la mener à bien. Avec de tels mots d’ordre, ces marxistes repentis ayant épuré Marx de tout ce qui les obligeait peuvent au moins se rassurer sur un point : les partisans qu’ils vont rallier sur la base d’un tel programme ne seront pas du genre à exiger qu’ils risquent leur vie, ou même leur place, pour le voir aboutir, ni qu’ils mettent leurs actes en accord avec leurs idées. Au lieu de réclamer qu’on leur tienne la main sur tous les paliers de leurs renoncements, qu’ils aient la franchise de bazarder une bonne fois cette révolution qui les encombre tellement, allez jeunesse, et qu’ils ne fassent pas tant d’histoires ! Mais ils ne doivent pas oublier que nombre de nos camarades, connus ou inconnus, ont étés liquidés par les tchékas, en Russie, en Espagne, en Chine ou ailleurs ; et que nous ne cultivons pas l’amnésie en politique, bien au contraire, l’histoire, trop souvent nous en a rappelé le prix. Il y a un opportunisme répugnant que nous n’avons jamais supporté et ne supporterons jamais ! Quand on a dit ou cautionné trop de bêtises, le minimum serait de savoir se taire ! Il y aurait aussi quelque pudeur à le faire.

Quant aux léninistes, avec bien évidemment toutes leurs variantes trotskistes, ils ne sont jamais arrivés à nous faire croire que le système bolchevique n’était pour rien dans l’abjection stalinienne. Et ils nous insupportent à rabâcher sans cesse un passé mort qu’ils désespèrent de remettre au goût du jour, quoique certains groupes on fait des efforts ces derniers temps pour sortir de la nuit bolchevique.

Suite : La révolution, c’est la bourgeoisie qui la mène, pour son propre compte

[1] A.STINAS, Mémoires, 60 ans sous le drapeau de la Révolution sociale, publié en 1977 à Athènes, réédité en 1990 par La Brèche.

[2] Comme, entre cent autres, ce film dont la réclame affichée par la régie publicitaire de la RATP a au moins la franchise de ne rien nous cacher en annonçant "Sexe, meurtres, trahisons. La vie vaut vraiment la peine d’être vécue. Un film d’Oliver Stone..."

[3] Comme le montre, malgré les inévitables récupérations politiques, le développement en 1998 du mouvement Stop à la violence.

[4] Le Monde Diplomatique, janvier 1998.

[5] Editorial de Libération du 13 Mai 1998. Voir également Alain Touraine dans Le Monde de l’éducation de Mai 1998 : "Et chacun d’en appeler à la défense de l’état de droit, gardien de la paix publique et de la sécurité personnelle contre les bandes ou les « classes dangereuses » que craignait déjà tant le XIXème siècle."

[6] Pier Paolo Pasolini, Dialogues en public, les éditions du Sorbier, 1978.

[7] "Mourir à 17 ans dans les cités d’Aulnay", Libération, 13 Mai 1998.

[8] "Dealers et tortionnaires", Le Parisien, janvier 1998, et "Le supplice des Grands Champs revient devant les assises", 6 avril 1999.

[9] Pier Paolo PASOLINI, Ecrits corsaires, Flammarion, 1976 ; également dans Dialogues en public, 1962, éditions du Sorbier, 1978 : "Il n’y a pas besoin d’être fort pour affronter le fascisme quand il se présente sous ses aspects insensés et ridicules ; il faut l’être à l’extrême pour affronter le fascisme de la normalité, cette codification joyeuse, mondaine, choisie, du fond brutalement égoïste d’une société."

[10] Benjamin PERET, Anthologie de l’amour sublime, Albin Michel, 1957.

[11] Nul ne se scandalise aujourd’hui qu’elles portent des mini-jupes, qu’elles fument dans les cafés, la contraception est accessible à toutes, plus personne n’avorte dans des conditions scandaleuses et un certain machisme imbécile a été bien remis en place, au travail comme ailleurs.

[12] Honoré de BALZAC, Les Paysans, Gallimard, 1975.

Guy debord et les situationnistes

Alain Tizon, François Lonchampt, 1999

« Orbem terrarum adspexit ac jam tantum umbilicum vidit. »

Suetone

Qui s’est passionné pour la question sociale entre les années 60 et le début des années 70 pouvait difficilement éviter une certaine fascination pour l’Internationale Situationniste et ses thèses extrémistes, dont l’architecture critique à la cohérence de cristal avait tout pour plaire à nos coeurs de vingt ans. Et ceux qui se présentaient comme les maîtres de l’aventure moderne, semblant posséder les clés d’un monde passionnant à construire, allaient nous en imposer par leur style éclatant et leurs sentences sans appel, ainsi que par ce goût aristocratique de déplaire qu’ils revendiquaient hautement.

L’Internationale Situationniste avait entrepris la critique de la société de classe dans sa modernité même, et en élaborant le programme d’une insurrection qui cherche ses causes et son point d’application au coeur même de la vie vécue par ses contemporains, elle se proposait de réinventer le projet de la révolution prolétarienne dans les conditions qui étaient celles de son temps [1]. C’est pourquoi on ne peut contourner son apport au renouvellement de la pensée critique, alors bien engluée dans les querelles héritées du début du siècle. Mais par son caractère dogmatique, ses réponses à tout, ses oukases à répétition, elle a certainement contribué à enrayer la pensée et l’imagination des contestataires nés dans la foulée de 68 ainsi qu’à éloigner les jeunes générations d’une rencontre qui paraissait inévitable.

Dès le début des années 60, contre les sectes pétrifiées qui vivaient chichement sur l’héritage momifié de 1917, les situationnistes proclamaient la fin du vieux mouvement prolétarien. Mais contre les penseurs modernistes ou tiers-mondistes qui s’empressaient d’enterrer la classe ouvrière, ils plaçaient la lutte de classes au coeur d’un mouvement subversif dont l’épicentre se situait dans les pays développés, qui devrait actualiser et réaliser dans des conditions renouvelées le programme énoncé par le Manifeste, compris comme l’effacement du travail au profit d’un nouveau type d’activité libre [2], la fin du malheur historique, l’autogestion généralisée, l’avènement de la société des maîtres sans esclaves, la réalisation de l’art.

En posant une exigence de cohérence entre la vie réellement vécue et les idées proclamées, l’Internationale Situationniste prétendait ramener le dessein subversif des artistes novateurs au coeur du projet révolutionnaire. Critiquant la nouvelle pauvreté dissimulée sous l’abondance de marchandises, elle prônait la décolonisation de la vie quotidienne dont elle pensait avoir identifié la misère présente comme le principal résultat du pauvre emploi des moyens techniques accumulés par le capitalisme moderne. S’attaquant également à l’idéologie, à la politique spécialisée et aux spécialistes en général, dénonçant le militantisme comme activité aliénée, elle prétendait inaugurer un style de vie, condition de participation à l’avant-garde [3], et contre l’économie des besoins elle revendiquait une « économie du désir » (« la société technicienne avec l’imagination de ce qu’on peut en faire ») [4]. En développant son programme de repassionnement de la vie, elle avait conscience d’avancer sur le terrain de ses ennemis, gestionnaires, modernisateurs et publicitaires de la société marchande ; mais elle espérait les prendre de vitesse et voir venir à elle les forces pratiques de la nouvelle insurrection qui devaient ramener les vieux thèmes de la subversion prolétarienne enrichis des motifs nouveaux du mécontentement.

Dans son appréciation des forces potentielles de la subversion, elle a surestimé jusqu’au délire les nouveaux sujets révolutionnaires qu’elle croyait avoir identifiés : rebelles mulélistes du Congo, blousons noirs, et jusqu’à ces fameux ouvriers sauvages qui ont effectivement donné quelques fils à retordre aux responsables des personnels dans les années 60/70, mais a qui elle prêta des capacités et des désirs que bien peu d’entre eux portaient effectivement.

Par une réfutation très marxiste de toute démarche idéaliste et par sa critique sans nuance du vieux militantisme et de son contenu humaniste, les situs préparaient le terrain sans le savoir pour le narcissisme de peu d’envergure qui allait prospérer sur la désaffection de tout engagement politique. S’identifiant « au désir le plus profond qui existe chez tous, en lui donnant toute licence (...) le seul désir de briser toutes les entraves de la vie », misant sur les formes sauvages du « refus du petit éventail des conduites permises », ils portèrent à son comble l’apologie d’une certaine voyoucratie, déjà repérable ça et là dans la gauche littéraire. Et « en faisant passer l’agressivité des blousons noirs sur le plan des idées [5] », ils développèrent un sectarisme haineux érigé en affirmation exemplaire de la révolte ainsi qu’une vague d’intolérance et de hargne, attributs d’un prétendu style de vie radical qui voulait qu’on soit toujours plus violent, plus arrogant, et plus tranchant dans la rupture, avec d’autant plus de succès que ces temps là permirent de se libérer sans grand risque de toutes les formes de politesse « bourgeoise ».

En se réjouissant de la dislocation des familles et de « la disparition du minimum de conventions communes entre les gens, et à plus forte raison entre les générations [6] », tout à fait persuadés que tout ce qui contribue à la décomposition prépare les voies d’un monde libéré, ils se montraient d’une piètre lucidité, bien en deçà d’un Pasolini qui identifiait justement dans l’aphasie de la jeunesse un des symptômes de la fascisation de la société.

Même s’ils ont su reconnaître et exalter, dans l’histoire du mouvement ouvrier, les tendances libertaires et antibureaucratiques persécutées par le léninisme (pour ne rien dire du stalinisme), et tout ce qui visait à l’abolition des classes existantes par une voie qui n’entraîne pas une nouvelle division de la société [7], les situationnistes, comme nombre de révolutionnaires avant eux, n’ont pas su se démarquer du modèle bolchevik qui les a manifestement fascinés. Au point que le style de l’I.S. fut pour une bonne part celui de la troisième Internationale à ses débuts, avec les oukases, les exclusions, la volonté farouchement avant-gardiste, le « comité central » (pendant plusieurs années), la prétention au monopole de la conscience et de la direction, prétention qui, chez Vaneigem, va s’accentuer jusqu’au délire mystique puisque, dans les Banalités de base l’I.S. sera même comparée à Dieu, comme l’a bien remarqué Gianfranco Marelli [8].

Pour l’Internationale Situationniste, qui avait prévu le retour de la subversion au coeur même du capitalisme développé et annonçait en 1966 le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande [9], le mouvement de Mai était le prélude à l’assaut décisif du prolétariat [10]. Mais « les ouvriers (...) dans la masse des entreprises n’ont pas su aller jusqu’à prendre véridiquement la parole pour leur propre compte et dire ce qu’ils voulaient », ni créer « par leur action autonome, les conditions concrètes, partout inexistantes qui leur permettent de parler et d’agir. » Pourquoi n’ont ils pas créé ces conditions à ce moment ? Quand le feront-ils ? Quand est-ce que ce fameux et sempiternel niveau de conscience sera il à la hauteur ? Et par quel miracle ? Et alors pourquoi à ce moment là et pas à un autre ? L’Internationale n’était pas avare de ces tours de passe-passe qui permettent de sauter allègrement toutes les barrières sans en renverser aucune. Et elle s’est fait connaître à la Sorbonne, plus que dans les usines occupées, ce qui est paradoxal pour un groupe qui encensait la classe ouvrière, réclamait la réorganisation de toute la vie sociale par les assemblées de travailleurs et affichait un tel mépris pour les étudiants.

Ne prétendant rien de moins qu’à représenter l’expression théorique générale d’un mouvement historique, elle s’est pourtant dissoute quand elle dut affronter le succès même de certaines de ses idées, alors que certains des plus lucides et des moins carriéristes d’une génération révoltée étaient prêts à la rejoindre. Car malgré une dialectique remarquablement maîtrisée qui lui permettra de rebondir encore jusqu’à la fin inévitable, le caractère extravagant de ses prétentions devait les faire voler en éclat au contact de la réalité.

Visant explicitement dans sa victoire sa propre fin en tant qu’organisation séparée, l’Internationale Situationniste se proclamait anti-hiérarchique, avant tout, et se présentait comme un exemple de communauté critique dont les membres étaient censés s’approprier égalitairement toute la cohérence de sa critique unitaire de tous les aspects de la vie. Mais l’histoire de sa fin devait faire justice de cette illusion savamment entretenue [11]. Prenant prétexte de la bêtise ou de l’inculture trop évidente d’un certain nombre de leurs suiveurs, les situationnistes se sont bien défilés, et plutôt que d’analyser ce qui, dans leur théorie, avait pu produire une telle nuée d’admirateurs [12], ils mirent presque tout le monde dans le même sac en traitant chacun d’infréquentable « prositu », c’est-à-dire de suiviste, tout en faisant bien savoir ce qu’ils entendaient par là de très péjoratif. Pour leur plus grande tranquillité, puisqu’ils n’eurent jamais à envisager les conséquences pratiques de leur action, ni à rendre de comptes à qui que ce soit, grâce à l’alibi de l’autonomie à laquelle ils contraignaient leurs partisans (celle qui fait que tout radical qui meurt de sa radicalité n’avait qu’à s’en prendre qu’à lui même), ayant rejeté les inconvénients du pouvoir sans dédaigner pour autant tous ses avantages. Facile ! Les partisans de l’Internationale n’eurent qu’à se débattre avec des préceptes qui, pratiqués à la lettre dans ces années 70 où la perspective entrevue d’un nouveau monde s’éloignait chaque jour un peu plus, ne pouvaient que conduire les plus honnêtes ou les plus fragiles d’entre eux à la marginalisation complète, au désespoir et parfois au suicide.

Pour les situationnistes, en effet, on n’était jamais assez radical, jamais assez exigeant, jamais assez tranchant dans la rupture, contraint de préparer toujours sa défense tout en faisant le désert autour de soi ; et nous savons désormais qu’il n’y a pas de pire autoritarisme que celui d’un pouvoir qui ne s’avoue pas comme tel, de pire imposition que celle qui s’exerce sous couverture d’autonomie et d’anti-hiérarchie [13].

Le situationnisme revient de mode aujourd’hui, Raoul Vaneigem pose en conseiller des enseignants qu’en son temps radical il nous conseillait de saluer d’un « Crève, salope ! », et avec Debord ils finissent par se faire éditer chez Gallimard à qui ils avaient promis, dans leur grande époque et dans une bordée d’insultes, qu’il n’éditerait plus jamais un livre de situationniste [14]. Après les Commentaires... [15], celui-ci s’est discrètement débarrassé de toute référence au prolétariat et à la révolution et s’est lancé dans une autocélébration sans réserve de son propre personnage, nous entretenant longuement du rayonnement de son moi, allant jusqu’à nous préciser qu’il ressemblait à l’acteur Philippe Noiret dans sa jeunesse [16] !

Depuis sa mort il est encensé partout, chacun fait de la surenchère de louange et de flagornerie, et on est tout surpris de découvrir combien le monde médiatique recèle, et en bonne place, de ces tempéraments rebelles, de ces vrais libertaires, qui n’attendaient que cette occasion pour laisser éclater, avec leur secrète vénération pour le grand situationniste, leur soif d’en découdre et leur haine viscérale d’un monde que la bourgeoisie commençait déjà à liquider il y a vingt-cinq ans à cause de sa vulnérabilité aux vieilles secousses révolutionnaires. Et il est tout de même rageant de voir tout un gratin intellectuel, dont les compromissions multiples démontrent autant l’arrivisme que l’inconsistance, venir aujourd’hui voler sans vergognes quelques miettes du cadavre après l’avoir si superbement ignoré de son vivant, quand ils admiraient sans réserve tout ce que Debord vomissait [17].

Aucun commentateur, semble-t-il, n’a relevé la vanité sans borne, la prétention inouïe qui va jusqu’à organiser par avance les cérémonies de son propre culte et à écrire son épitaphe en termes élogieux, ni surtout l’échec retentissant qu’a subi Debord sur le terrain où il annonçait des prétentions, c’est-à-dire sur son projet de rallier des partisans partout dans le monde pour réorganiser le parti de la subversion. Généralement ignoré des ouvriers dont il recherchait les suffrages, on a vu que ceux qui lui vinrent dans l’époque faste de l’immédiat après Mai lui ont paru de si mauvaise qualité qu’il dut tous les congédier. Et jusqu’à cette vague d’adulation qui précède de peu sa disparition, on ne lui en connaît pas d’autre.

Il faut lui reconnaître le mérite d’avoir rompu avec un milieu artistico-littéraire où il aurait pu rencontrer un succès certain et de s’être dirigé avec les moyens de son temps vers une critique sociale très minoritaire, ce qui n’était pas sans danger ni courage, à l’époque. Mais s’il a maintenant acquis une réelle notoriété, c’est en tant que modèle d’un dandysme sulfureux qui convient bien à cette fin de siècle, amateur de classiques, de bons vins et de stratégie, libertin et précurseur d’un hédonisme à la pose avantageuse, bien accordé aux plaisirs qu’on encourage aujourd’hui, et sûrement pas comme meneur de jeu d’un quelconque parti révolutionnaire. Le Debord écrivain convient à notre époque, en effet, par sa froideur et son agressivité, par sa phraséologie aussi arrogante qu’opaque qui n’engage à rien, puisque chacun est évidement dispensé d’avance de se conformer à des préceptes si manifestement impraticables. Son apologie du qualitatif, son idéologie du désir, de la passion et du jeu sont aujourd’hui adoptées par la publicité, la presse féminine et une frange non négligeable de la société, jusque et surtout dans les milieux dirigeants qui savent en faire mieux que quiconque le détournement qui convient. Et si ses nouveaux admirateurs ignorent superbement son échec, c’est qu’ils n’en ont cure, car pour eux de telles prétentions sont bien faites pour être jetés par-dessus bord, comme ces chimères sympathiques de la jeunesse dont on se délivre sans état d’âme quand vient le moment de se faire une place dans la société.

Plus que tout autre groupement, l’Internationale Situationniste privilégiait l’art de la critique et s’en remettait au travail du négatif pour esquisser les contours d’une société nouvelle, d’où le caractère allusif de son programme, réduit à l’autogestion généralisée, à la création de situations et en dernier recours a un pouvoir international de « Conseils de travailleurs » qui fleurait déjà un certain archaïsme. Sur le terrain de la vie quotidienne et du style, hautement revendiqué, tout le verbiage sur les situations passionnantes à construire ou la vie réellement vécue sonne creux, à la limite de l’escroquerie, d’autant que pour l’aperçu que nous en avons par ce qu’il a bien voulu en dire, la vie de Guy Debord n’a rien pour nous séduire.

Une partie de la jeunesse qui lit redécouvre aujourd’hui l’Internationale Situationniste et les thèses de la radicalité. Espérons qu’elle ne retiendra ni le sectarisme glacé, ni la sécheresse de ton, ni l’emphase, ni le risible monde des plaisirs, ni la fascination douteuse pour l’aristocratie et les bas fonds, qu’elle saura inventer du nouveau en portant un regard aussi critique sur les avant-gardes faillies que sur un certain prêt à penser de la révolte qui revient de mode aujourd’hui.

Car le situationnisme qui prétendait porter la remise en cause la plus radicale de la société de son temps n’a en fait vraiment réussi qu’à lui donner son style nouveau.

L’encyclopédie

Les rédacteurs de la revue l’Encyclopédie des Nuisances (1984/92), dans une époque plutôt noire et bien avant que la radicalité ne vienne de mode, eurent le mérite de publier une revue de bonne tenue, qui proposait de rassembler la pointe avancée des forces latentes du refus (ceux qui ont fait de l’insatisfaction leur cause), pour réécrire la théorie avec des faits [18], actualiser ainsi la condamnation universelle de l’ordre des choses que la théorie situationniste avait mis à l’ordre du jour et « sortir du labyrinthe de troubles et de griefs dont le suspens d’une révolution inachevée prolonge indéfiniment les détours [19] ».

Avec Debord, ils avaient bien compris le danger qu’il pouvait y avoir à s’identifier sans réserve au parti du mouvement, comme l’on fait la plupart des révolutionnaires avant eux, et ils ont donc perdu la belle assurance d’hériter d’un monde, envisageant froidement la perspective que Chaulieu et d’autres ont évoquée juste après guerre, celle de « la barbarie moderne (qui) serait la période historique de laquelle la possibilité de la révolution communiste serait absente ». Car de leur point de vue, la perte de toutes les conditions qui permettent aux hommes de formuler et de se communiquer leur insatisfaction, accompagnée d’une telle accumulation des nuisances sur la terre que celle-ci risque de devenir impropre à tout usage humain, pourrait concourir à la production « [d’]un monde indétournable, interdisant pour l’éternité toute réappropriation révolutionnaire ». Ils se sont ainsi découvert la vocation d’avoir, dans ce monde, quelque chose à défendre, « ce à partir de quoi une vie libre devra être construite », et ont cru pouvoir « mobiliser pour leur cause, à côté du désir d’inconnu, l’instinct de conservation », rejetant la théorie de la table rase encore très en vogue dans les milieux radicaux.

En affirmant la nécessité de tout discuter tout de suite [20] pour s’engager dans la « recherche pratique des moyens par lesquels la société pourrait se représenter ses problèmes, les discuter et les résoudre », ils ont également tenté de rompre, dans une certaine mesure, avec la facilité si répandue qui consiste à toujours remettre la solution de tout aux lendemains de la révolution, facilité funeste qui entretient un extrémisme facile et a toujours contribué à isoler les révolutionnaires en ôtant beaucoup de crédibilité à leur projet.

En assumant honnêtement de réviser sur quelques points cruciaux le vieux projet révolutionnaire modernisé par les situationnistes, même si c’est pour sauvegarder l’essentiel du corpus doctrinal hérité de cette internationale à laquelle un indéfectible attachement semble les lier pour l’éternité, les hommes et les femmes de l’Encyclopédie ont pourtant contribué sans le vouloir à son occultation nécessaire, et donc à dégager la voie pour une révolution à réinventer. Mais incapables de tirer toutes les conclusions de leurs premières intuitions [21], sans doute pour le confort qu’on trouve encore quand c’est le négatif qui travaille et que le radical compte les points, n’ayant qu’à parcourir inlassablement toute l’étendue de la misère pour y porter le fer de la critique, ils persistèrent à « tout attendre des forces déchaînées de la liquidation sociale », se désespérant de l’avènement d’une « société atomisée où chacun n’est relié aux autres que par la médiation du spectacle », mais se réjouissant avec Marx de ce que « la majorité des individus (...) sont devenus des individus abstraits, mais qui, par la même et seulement alors, sont mis en état d’entrer en rapport les uns avec les autres en tant qu’individus » et de se dresser efficacement contre les forces de la production marchande [22]. Sans qu’on devine par quel processus fantastique de transmutation cette humanité défaite se trouverait en condition d’accomplir des tâches si grandioses.

Dès le départ, en effet, ils avaient discrètement détrôné les ouvriers du rôle central qui était le leur dans toutes les théories socialistes, puisque « il semble impossible qu’ils parviennent maintenant à organiser une critique pratique ouvrant de nouvelles perspectives [23] » et que « les prolétaires ont vu s’effacer et se perdre le testament qui les faisait héritiers du monde [24] ». Ayant admis que « la jonction possible entre le passé des luttes ouvrières (...) et la nouvelle révolte née spontanément du sol de la société du spectacle (...) un moment approchée dans quelques-uns des pays développés cesse de pouvoir être envisagée et attendue comme un résultat inévitable du processus objectif des conditions dominantes [25] », et déplorant, en conséquence, la disparition du parti de la subversion [26], ils entendaient cependant soutenir et armer la vaste et informelle conjuration des égaux qui remplace le prolétariat dans leur vision historique. Mais pour le compte, les mouvements de protestation contre les nuisances (contre l’implantation de centrales ou d’autoroutes, par exemple), auxquelles ils entendaient naïvement révéler leurs raisons réelles et leur contenu universel [27], ainsi que « la critique de l’économie et du travail présente de fait dans leurs motifs initiaux [28] », sont resté très en deçà des espérances qu’ils avaient mises dans leur développement. Détenteurs souverains de la théorie qui, à l’égal de la scolastique des vieilles religions, leur assurait toujours une longueur d’avance sur le terrain de la conscience, entravés par les problématiques vieillottes héritées du situationnisme et aveuglés par l’orgueil du radical qui suinte à toutes les lignes, satisfaits de l’exercice exclusivement critique qui tourne vite au jeu de société, bien trop contents d’eux enfin, pratiquant l’autocritique comme si les travers fustigés (prophétisme catastrophiste et lyrisme apocalyptique) étaient attribués à quelqu’un d’autre, les encyclopédistes excellèrent à se décerner des satisfecit en tout genre,.

Mais s’ils ont fait faux bond ces spécialistes effectivement décidés à ruiner leur spécialité qu’ils prétendaient attirer pour renforcer le parti de la subversion [29], c’est sans doute que la société moderne a su se faire aimer, autant que redouter, que le Capital offrait plus d’aventure, plus d’entreprise, de responsabilité, de jeu, de risque, de jouissance et de passion, à tout prendre, que n’en offraient les nouveaux clercs théoriciens tout confits dans leurs pressentiments d’apocalypse.

En 1997, enfin, dans son livre L’abîme se repeuple [30], le principal rédacteur de l’Encyclopédie des nuisances, Jaime Semprun, dénonce la diffusion générale d’une « brutalité utilitaire qui se fait passer pour une émancipation », n’hésite pas à qualifier les bandes encore adulées par quelques radicaux en tant qu’incarnation pure de la révolte, de « sections d’assaut de la barbarie », esquissant le tableau saisissant d’une génération sans réserve « livrée à la vie numérisée », d’une humanité qui « dégénère en s’endurcissant » et en s’accoutumant aux catastrophes.

Sans citer l’I.S. une seule fois, il se livre à une liquidation en règle de presque tout ce qui subsiste encore du vieil héritage, spécialement les préconisations de conduite qui y tenaient tant de place, stigmatisant la pauvre idéologie du jeu et de la fête, avec le culte de la subjectivité et le fameux jouir sans entrave, démontrant assez bien comment tout ce fatras a bien contribué à la formation des sensibilités contemporaines, incapables de la moindre velléité de résistance à tout ce qui nous écrase aujourd’hui.

Si lucide par certains cotés, et non des moindres, mais trop respectueux des interdits qui pèsent depuis des lustres sur la pensée contestataire, Jaime Semprun n’a pas affronté avec suffisamment de hardiesse les questions qu’appellent notre temps. Dénonçant à juste titre les espoirs lénifiants que certains, de tout temps, ont pu placer dans l’hypothétique potentiel libérateur d’une catastrophe inéluctable, il s’arrête timidement au seuil d’une interrogation féconde, sans ouvrir aucune voie, négligeant le besoin qu’on les hommes, pour se lancer à l’assaut de ce qui existe ou simplement pour s’y opposer, d’une nouvelle conception du monde et de la vie qu’ils peuvent y mener, trop inquiet, sans doute, de tomber dans l’utopisme niais ou le dilettantisme mystique qui ne sont pourtant pas les plus grand dangers qui nous menacent aujourd’hui.

[1] "La révolution est à réinventer, voilà tout", Internationale Situationniste, n°6, avril 1961 et "Un seul travail utile reste à faire ; reconstruire la société sur d’autres bases", Internationale Situationniste n°7, avril 1962, p.23.

[2] Internationale Situationniste n°8, 1963, "Domination de la nature, idéologies et classes."

[3] "Les groupes qui admettent l’échec, non circonstanciel mais fondamental, de l’ancienne politique, devront admettre qu’ils n’ont droit à l’existence comme avant-garde révolutionnaire permanente (c’est nous qui soulignons) que s’ils donnent eux-mêmes l’exemple d’un nouveau style de vie - d’une nouvelle passion."

[4] Internationale Situationniste n°7, p.16, 1962, "Les mauvais jours finiront."

[5] Internationale Situationniste n°7, 1962, "Notes éditoriales."

[6] Internationale Situationniste n°6, 1961, p.14 : "L’encadrement familial s’effondre heureusement, avec les raisons de vivre admises autrefois, avec la disparition du minimum de conventions communes entre les gens, et à plus forte raison entre les générations."

[7] Définition Minimum des Organisations Révolutionnaires, adoptée par la septième conférence de l’Internationale Situationniste.

[8] Dans Internationale Situationniste n°8, janvier 1963 ("Banalités de base"), il écrivait  : "De même que Dieu constituait le point de référence de la société unitaire passée, de même nous nous préparons à fournir à une société unitaire maintenant possible son point de référence central." Relevé par Gianfranco Marelli dans L’amère victoire du situationnisme, Sulliver, 1998.

[9] Internationale Situationniste n° 10, 1966, réédité par Jean-Jacques Pauvert, Aux belles lettres, 1993.

[10] "Le lever du soleil, qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde, on l’a vu dans ce mois de Mai en France avec les drapeaux rouges et les drapeaux noirs mêlés de la démocratie ouvrière. La suite viendra partout", Internationale Situationniste n°12, 1969.

[11] La véritable scission dans l’Internationale, Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, Champ Libre, 1972.

[12] Ce qu’a justement relevé la revue Encyclopédie des Nuisances dans son n°15, p.63, "Abrégé", avril 1992.

[13] Anti-hiérarchie à laquelle l’I.S. mettait les limites qui s’imposaient. Ainsi "la prééminence momentanée de l’I.S. est un fait dont il faut aussi tenir compte, une heureuse disgrâce, comme le sourire ambigu du chat-tigre des révolutions invisibles." (I.S. n°11, octobre 1967, p.39).

[14] "L’Internationale Situationniste à Claude Gallimard, Paris, le 21 janvier 1969. Tu as peu de raisons de trouver amusante notre lettre du 16 janvier. Tu as encore plus tort de croire que tu vas pouvoir arranger la chose, et même nous rencontrer autour d’un verre. Nos témoins sont directs, surs, et bien connus de nous. On t’a dit que tu n’aurais plus jamais un seul livre des situationnistes. Voilà tout. Tu l’as dans le cul. Oublie-nous. Pour l’Internationale Situationniste : Christian Sébastiani, Raoul Vaneigem, René Vienet."

[15] Guy DEBORD, Commentaires sur La société du spectacle, éditions Gérard Lebovici, 1988.

[16] Guy DEBORD, Panégyrique, Gérard Lebovici, 1989.

[17] La cerise sur le gâteau revient encore une fois à notre inénarrable Philippe Sollers qui se réfère très souvent à Debord, alors que, non content d’avoir approuvé l’entrée des chars russes à Prague en 1968, il fallait quand même le faire, il a été également l’un des intellectuels maoïstes français parmi les plus conséquents puisqu’il le fut jusqu’à la mort de Mao en 1976, et même un peu après, défendant sa veuve et critiquant la dérive de Huau Guofeng. Nous nous arrêterons là, car la liste ne fait que commencer de ces intellectuels qui reconnaissent Debord maintenant qu’il est mort et qui furent admirateurs d’une Chine où trônait partout le portrait de Staline, ce qu’ils ne pouvaient quand même pas ignorer, alors que des millions de chinois se retrouvaient dans les camps !

[18] "La tâche ne constitue plus maintenant à aigrir le mécontentement partout en suspens en faisant connaître une théorie générale condamnant l’ordre des choses, mais elle consiste plutôt en une tâche opposée : actualiser cette condamnation universelle et la rendre à nouveau concrète en la mettant en liaison avec la multiplicité des mécontentements partiels désormais exprimés (...) Bref, il s’agit encore une fois de récrire les théories à l’aide des faits, et de les rendre ainsi plus aptes à être introduits dans la pratique. Encyclopédie des Nuisances, n°1, novembre 1984, "Discours préliminaire", p.15.

[19] Encyclopédie des Nuisances, n°1, novembre 1994.

[20] "...Et nous vous répondrons que s’il y a trop de discussion au moment de la vérification pratique, c’est qu’il n’y en a pas assez eu avant." Ibid., n°13, annexe 1, p.295, juillet 1988.

[21] Dans son bilan de l’expérience situationniste (n°15, "Abrégé", pp.63, 66, 71, et 72), l’Encyclopédie des Nuisances dénonçait "la valorisation du changement permanent comme moteur passionnel de la subversion, l’idée de la richesse infinie d’une vie sans oeuvre, et le discrédit conséquemment jeté sur le caractère partiel de toute réalisation positive", "le mythe d’une fusion totale de la théorie et de la pratique, censée être effectivement réalisée à l’intérieur de l’I.S., avec pour pendant « historique » celui d’une révolution réalisant d’un seul coup cette fusion à l’intérieur de la société", ainsi que la "révélation d’une théorie totale" et la "certitude sectaire d’appartenir à une communauté d’élus".

[22] Encyclopédie des Nuisances, n°14, "Ab ovo", novembre 1989.

[23] Encyclopédie des Nuisances, n°2, "Histoire de dix ans", février 1985, p. 40.

[24] Encyclopédie des Nuisances, n°14, "Ab ovo", novembre 1989, p.4.

[25] Encyclopédie des Nuisances, n°2, "Histoire de dix ans", février 1985, et n°13, p.34, "Aboutissement", "(...) Ce point de vue suppose que par le détour de la dépossession accrue qu’entraîne le développement autonome de l’économie ; les prolétaires seront en quelque sorte contraints à la conscience. Mais ceci est moins vrai que jamais."

[26] "C’est au contraire la disparition du parti de la subversion qui a permis aux propriétaires de l’économie d’aller si loin dans le désastre." Encyclopédie des Nuisances, n°15, "Abrégé", p.70.

[27] "Mais nous n’aurons pleinement raison qu’en aidant à ce que les mouvements pratiques qui, partout, naissent spontanément du sol de la société de la dépossession, découvrent leur contenu universel dans la rupture avec toute idée de progrès économique et dans l’organisation antiétatique d’une maîtrise consciente de toute la technologie existante." Encyclopédie des Nuisances, n°14, "Que sommes nous sans elle", novembre 1989, p.IV.

[28] Encyclopédie des Nuisances, n°14, "Ab ovo", novembre 1989, p.12.

[29] "Et l’efficacité de cette Encyclopédie se mesurera, entre autres, à notre capacité de susciter dans le camp ennemi d’autres désertions, de la part de ceux qui sont susceptibles de comprendre que nous leur donnons l’occasion d’un meilleurs emploi de leurs talents et de leurs connaissances." Encyclopédie des Nuisances, n°1, "Discours préliminaire", p.18.

[30] Jaime SEMPRUN, L’abîme se repeuple, éd. de l’Encyclopédie des nuisances, 1997.

L’esprit de la classe ouvrière et la victoire du consommateur

Une voie sinueuse et plus sûre

« La fièvre de consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé. » [1]

Pier Paolo PASOLINI, Écrits corsaires

« Les "petits métiers" qui, selon la formule de l’ancien ministre de l’économie, "ne méritent pas qu’on les rejette d’un revers de main", ont fait l’objet de nombreuses suggestions. Les "formateurs au sourire pour les petits commerçants" imaginés par Fabrice Sergent (Grollier interactive) ; les "kinésithérapeutes qui expliquent aux automobilistes comment s’asseoir dans leur nouveau véhicule", proposés par René Sylvestre (L’étudiant) (...) la création d’une entreprise qui inventerai un jeu pour apprendre à créer sa société, proposé par Patrick Zelnick (Virgin France), ont côtoyé les nouveaux métiers suscités, selon d’autres participants, tant par le VTT que par Internet. » [2]

Madelin et des patrons ont ouvert la chasse aux « nouveaux emplois », Le Monde, janvier 1997

Dans un contexte d’affrontement où la classe ouvrière devait lutter avant tout pour sa survie, la réflexion sur les lendemains de la victoire fut peu à peu délaissée au profit des questions organisationnelles, puis frappée par le marxisme d’un véritable interdit.

Nouveau Prométhée incarnant la perte de l’humanité crucifiée dans les chaînes du salariat, détenteur souverain de la vérité, annonciateur du retour de l’âge d’or, de la consommation des temps ou du paradis sur terre, pour les premiers socialistes, le prolétariat industriel allait bientôt se figer dans la fonction messianique que le socialisme scientifique, lui aussi, lui réservait, revêtissant d’un apparat scientifique les vieux rêves millénaristes toujours vivants dans le mouvement ouvrier en le frustrant de toute une dimension créatrice qui lui a manqué par la suite pour répondre aux défis des temps et aux conséquences même de sa propre action.

Et hier encore pour le spontanéisme soixante-huitard, tout projet sur la société à venir constituait un véritable attentat contre le génie créateur des masses [3].

« Pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle, cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique (...) (la classe ouvrière) n’a pas à réaliser l’idéal mais seulement à libérer les éléments d’une société nouvelle que porte dans ses flans la vieille société bourgeoise qui s’effondre », disait Marx [4], pour qui « la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature ».

Pour expliquer et justifier le ralliement de Marx à la science économique bourgeoise, Karl Korsh invoquait l’influence de la défaite des ouvriers parisiens en 1848, la longue période de répression qui s’en suivit et l’évolution nécessaire d’un mouvement ouvrier enfin arrivé à l’âge adulte après « une première phase dominée par les passions et les chimères ». Car « dans son optique nouvelle, désabusée, la théorie économique semble indiquer aux travailleurs, qui ont maintenant dépassé le premier stade d’enthousiasme utopiste et d’activité aussi spontanée qu’agressive, une voie neuve, longue et pleine de détours certes, mais de nature à permettre la préparation et l’organisation des futures et décisives batailles de classe avec des chances de succès plus élevées - et non une certitude totale de vaincre, bien entendu - que lors des furieux assauts de naguère [5] ». Dans cette vision, le prolétariat, nouveau Christ rédempteur de l’histoire et de l’humanité doit donc expier ses fautes pour se régénérer lui-même ; et ce n’est que saigné par la réaction qu’il est enfin prêt à entendre un langage adulte.

Pour Marx, qui souhaita la défaite de la France face à la Prusse pour forcer le déplacement du centre de gravité du mouvement ouvrier vers l’Allemagne, « les armées vaincues apprennent mieux ». Le prolétariat parisien a répondu le 18 mars 1871 et subit une de ces défaites sanglantes qui aurait dû lui apprendre les voies sinueuses mais sûres de la fatalité historique.

Mais on sait ce qu’il en fut du « mouvement désabusé et matérialiste » qui devait supplanter le « mouvement emporté par la griserie, les illusions utopistes, et les actions révolutionnaires directes », ce qu’il en fut des « futures et décisives batailles de classe » . La révolution ne s’est produite ni en Angleterre, ni aux États-Unis, contrairement à ses prévisions, et comme écrasée par « les impératifs héroïques d’une tâche surhumaine [6] » la classe ouvrière n’allait pas tarder à remettre son destin entre les mains d’une caste de politiciens, bientôt embrigadée pour la défense des Républiques prétendument soviétiques où en fait de soviets il ne restait plus que le nom.

A la tête du premier État issu d’une insurrection prolétarienne victorieuse, et durant des décennies, ce sont les bolcheviks qui furent censés détenir les clés du passage à la société du bonheur. leur pouvoir exerça un ascendant quasi religieux sur des foules immenses et ils bénéficièrent d’une marge de manoeuvre sans pareil. Mais ils renoncèrent à la révolution mondiale après l’échec des spartakistes en Allemagne, après avoir écrasé les révoltés de Cronstadt, l’Ukraine Makhnoviste, les socialistes révolutionnaires et toute démocratie dans les soviets.

À travers la troisième internationale ils s’employèrent à « bolchéviser » les partis ouvriers du monde entier. La suite est connue : après avoir exilé Trotsky qui avait déjà lui même réprimé à l’intérieur du parti toutes les forces qui auraient pu prendre sa défense [7], le stalinisme anéantit les élites du mouvement communiste international, sacrifie la révolution espagnole à sa politique de grande puissance et entraîne partout le prolétariat à la défaite, éradiquant en son sein, et sans pitié, toute opposition.

Tout semble avoir été écrit sur cet échec tragique, de l’ultra-gauche au PCF en passant par toutes les chapelles trotskistes et « maoïstes ». Mais cette épopée tragique et sanglante reste pour nous un mystère. Car rien ne nous explique par quels fils cette tragédie s’est nouée, comment des révolutionnaires chevronnés, qui avaient connu la torture, la prison, l’exil, aussi bien dans les rangs bolcheviks que chez les anarchistes, malgré la solide expérience qui les habitait, ont ils pu se retrouver ainsi écartés, écrasés, ou pire encore, ralliés pour certains par la sanglante dictature stalinienne ?

Il n’y a pas, en tout cas, d’explication rationnelle, et les sciences historiques qui prétendent apporter une réponse définitive à un drame d’une telle ampleur nous laissent insatisfaits.

L’équipement des ménages

La classe ouvrière, par ses luttes, pousse toujours au développement de la forme capitaliste [8]qui la transforme à son tour, et de telle façon que les conditions de son combat se sont totalement renouvelées. Mais dés les années 30 dans les pays développés, mises à part les minorités conscientes et à l’exception notable de l’Espagne libertaire, elle renonce de plus en plus explicitement à remettre en cause le pouvoir de la bourgeoisie. Et à partir du moment où les biens de consommation commencèrent à être produits en série, où des gains de productivité suffisamment importants permirent de redistribuer quelques bénéfices aux producteurs, et où les fractions les plus éclairées des classes dominantes commencent à considérer le salaire comme un investissement et un moyen de contrôle (et plus seulement comme un coût), au lieu de « prendre conscience de son rôle possible en tant que force autonome maîtresse de son destin [9] » et de se préparer à la bataille décisive, il semble qu’elle ne se mette en mouvement que pour monnayer sa position stratégique dans la production, déléguant à ses représentants politiques et syndicaux la tâche de négocier la paix sociale au meilleur prix. Sa victoire paradoxale est d’avoir ainsi acquis droit de cité en tant que classe de consommateurs en imposant ses besoins au coeur du processus de l’expansion, car depuis la dernière guerre le conflit social est devenu le moteur d’une croissance fondée sur la production de masse et aucune politique économique n’a pu être menée à bien sans prendre en compte et manipuler la demande ouvrière en biens manufacturés.

Le recul de la pauvreté, surtout à partir des années 60, l’accession à la propriété, l’équipement des ménages, l’amélioration des conditions du logement, la généralisation du crédit et le leadership d’un Parti Communiste qui savait parler quand il fallait le langage de l’ordre et de la consommation, permirent de maintenir les mouvements revendicatifs dans les limites assignées par les plans de développement.

Comme l’a bien vu Serge Mallet, en dehors de son temps de travail l’ouvrier rentre dans un système de valeurs et de représentations qui n’est plus ouvrier, et c’est toute une génération qui devient accessible aux nouveaux modèles de comportement et de consommation. Si la lutte de classe se poursuit, c’est à l’intérieur du système qu’elle trouve ses débouchés, même si elle le met en déséquilibre. Et nombre de foyers populaires entrevoient alors la possibilité d’une véritable ascension sociale pour leurs enfants, dans la seule voie ouverte, du fait de l’échec des révolutions et de toute tentative alternative, celle du capitalisme, qui hier comme aujourd’hui quand nous écrivons ces lignes, est toujours la seule existante et est posé comme l’unique modèle,. insensiblement, avec la conquête de l’espace privé souvent vécu comme une véritable libération, la contrainte et les sociabilités de classe marquant le pas, la perspective de conjurer la malédiction prolétarienne séculaire en évitant les affres d’une révolution violente finit par remplacer la quête de l’émancipation collective qui s’est éloignée à force de trahisons, de défaites et de compromis [10]. Et, comme disait l’Internationale Situationniste, « le vieux mouvement ouvrier a échoué, non sans obtenir d’immenses résultats, mais qui n’étaient pas le but visé » [11].

L’immense besoin de sécurité que le prolétariat a hérité d’une histoire de misère a été transformé en rêve d’un bonheur obtenu par l’acquisition de marchandises, mais comme l’Internationale Situationniste l’a aussi relevé, la classe ouvrière des années 60 n’a accédé qu’à la consommation des équipements et des objets pauvres qui lui étaient spécialement destinés, dont la jouissance était le plus souvent différée puisque les fruits du progrès subissent les lois du moindre coût et de la production de série. Et cet accès inévitable à la richesse marchande (qu’il ne s’agit pas, bien sûr, de regretter), a contribué à affaiblir considérablement la classe ouvrière en lui ouvrant un nouveau champ d’affrontement pour lequel, contrairement à la bourgeoisie, elle n’était nullement préparée.

Déjà divisée entre producteurs, elle doit maintenant connaître en son sein la concurrence entre consommateurs, qui ne fait que créer de nouvelles séparations, contribuant à affaiblir une conscience de classe déjà dévoyée par des décennies de stalinisme. Et face à cette irruption soudaine du marché de la consommation, d’abord dédié aux cadres, dans tous les domaines de la vie, à la violence de cette conquête marchande qui, d’une certaine manière rappelle par sa brutalité les premiers pas de la révolution industrielle du XIXeme siècle, elle s’est retrouvée déstabilisée, désunie, n’offrant que de faibles résistances - et cette bataille qui perdure a aussi ses blessés et ses morts.

La marchandise qui avive le désir de possession, divise aussitôt possédée, car tant de marchandises et c’est autant d’objets pour entrer en concurrence avec l’autre, le dominer ou au mieux s’en détourner, rarement pour partager. La consommation elle même hiérarchisée ne vient jamais compenser la misère vécue, les frustrations produites par le fonctionnement quotidien de cette société dans les conditions de la survie brutalement modernisées deviennent le réservoir de pseudo besoins infiniment renouvelables que les publicitaires s’entendent à mettre en forme par les moyens appropriés, et l’insatisfaction est l’objet d’une inflation permanente gérée et exploitée par la classe qui profite. Mais elle contribue également à former de nouveaux sujets de mécontentement qui allaient contribuer bientôt à l’explosion de Mai.

Delenda est

Le Mouvement des Occupations éclata comme un coup de tonnerre dans un ciel de plomb et comme un pavé dans la mare de ceux qui dissertaient avec une certaine complaisance sur l’intégration ou la faillite historique du prolétariat. Et les grèves sauvages des années 70 restaurèrent pour un temps le crédit que la classe ouvrière avait conservé auprès de ceux qui restaient attachés aux idéaux du socialisme. [12]Mais si les ouvriers ont bien démontré en 68 qu’ils se trouvaient être encore et toujours la force centrale qui peut arrêter le fonctionnement existant de cette société, ils n’ont pas su s’affirmer comme la force indispensable pour en réinventer les bases. Ils ont bien manifesté au contraire, en reprenant le travail après avoir obtenu quelques avantages, le peu de cas qu’ils faisaient, dans l’ensemble, des espérances millénaires dont les étudiants les plus conscients, ainsi que d’autres, de toutes classes sociales, entendaient charger leurs épaules. Cette démonstration de force et d’impuissance, la confirmation de cette capacité de nuire et cette absence de projet allait signifier le déclin et la chute de la vieille classe ouvrière. La liquidation accélérée de ses moeurs et de ses quartiers par les urbanistes et les publicitaires était passée à l’ordre du jour, et pour en finir avec des perceptions, une mémoire et des liens trop chargés d’histoire, pour produire l’homme de demain, totalement adapté aux emplois qu’on lui destine, on a transformé les conditions de son engagement dans la production, mais également toutes les conditions de sa vie.

Une révolution de droite

En 1957, le sociologue anglais Richard Hoggart expliquait dans La culture du pauvre, que « l’époque est passée, où l’on pouvait distinguer, à vue d’oeil, un ouvrier d’un petit bourgeois (...) les changements récents des sociétés industrielles tendent à déposséder les classes populaires du meilleur de leur culture propre (...) les frontières de l’appartenance de classe ont tendance à se transformer dans la mesure où la plupart des membres d’une société moderne ont de plus en plus de consommations culturelles communes ». Mais il estimait à cette époque que « ces influences culturelles n’ont qu’une action fort lente sur la transformation des attitudes et qu’elles sont souvent neutralisées par des forces plus anciennes (...) que les membres des classes populaires n’ont pas perdu leur résistance ancienne aux pressions extérieures » et qu’ils « sont beaucoup moins influencés par leurs consommations culturelles qu’ils pourraient l’être ou que certains le disent [13]. »

Moins de vingt ans plus tard dans ses Écrits corsaires, Pasolini décrivait l’anéantissement culturel des classes ouvrières et paysannes par le nouveau pouvoir, le nivellement brutal des comportements sur le modèle de la petite bourgeoisie, l’adhésion totale et inconditionnelle aux modèles imposés par le centre, la diffusion sans réplique d’une culture de masse interclassiste ainsi que de la vulgarité et de la névrose qui l’accompagne fatalement [14].

La véritable révolution de droite dont participent la télévision, l’urbanisme qui rend les hommes étrangers à leur propre histoire, l’aménagement du territoire, la prolifération des infrastructures et la communication unilatérale qui s’organise autour de l’accès aux marchandises, vont bientôt ruiner les bases de toute conscience de classe en mettant l’individu consommateur sur un piédestal, en remodelant brutalement tout son environnement. Car comme le relevait justement L’encyclopédie des nuisances [15] en 1985, « la destruction du milieu ouvrier, c’est-à-dire des anciennes bases pratiques d’un affrontement prolétarien autonome, avait été depuis 20 ans le Delenda Carthago de tous les discours novateurs du capitalisme technologique » [16]. Et la résistance culturelle de la classe ouvrière a cédé pratiquement sur tous les plans. Le monde du travail, comme la famille, a été bouleversé de fond en comble, le crédit a profondément modifié la gestion des finances du foyer, les liens de voisinages se sont terriblement dégradés, le style des divertissements est presque totalement imposé de l’extérieur par les marchands (jeux électroniques, consommations obsessives, Walkmans, drogues en tout genre ..., les formes originales de culture ont toutes disparues ou ne survivent que comme témoignage d’un passé révolu, comme ces danses paysannes qui n’existent plus que par les groupes folkloriques, les attitudes fondamentales vis à vis du mariage et du foyer ont été bouleversées. Quant aux sentiments qui accompagnent la maladie, la fatigue, la naissance ou la mort, ils sont l’objet d’un renouvellement forcé grâce à l’embryon congelé, la diffusion massive de psychotropes et les stages de formation pour apprendre à vivre sa retraite [17].

Plus récemment, le développement d’une consommation différenciée vient pallier les effets de nivellement de la consommation de masse et les frustrations trop criantes qu’elle engendre, en même temps qu’elle permet d’exploiter encore un marché saturé, en introduisant de l’arbitraire entre des consommateurs dramatiquement normalisés dont chacun est désormais considéré comme un individu à part entière, voir comme un être conscient qu’il faut ferrer par le dialogue, flatter dans son narcissisme, enfermer et isoler dans le labyrinthe de ses désirs, dans les particularités sans commune mesure d’une course inepte à la distinction qui permet de s’affirmer aujourd’hui non seulement en consommant plus que les autres, mais aussi en consommant différemment. C’est pourquoi chaque entreprise doit désormais s’adapter aux stratégies de différenciation qu’elle sait susciter chez ses clients. Après les horaires individualisés, l’étalement des vacances, la multiplication des chaînes télévisées qui contribuent déjà à fractionner, éparpiller et atomiser la masse consommatrice, voilà donc le règne de l’optionnel, du qualitatif et du marketing relationnel [18], de la passion, du non-conformisme, de la dérisoire affectation. Et si c’est la communication marchande, et elle seule, qui sait susciter aujourd’hui ces besoins et ces désirs plus riches qui excèdent toutes les satisfactions permises c’est à la marchandise, par là, qu’on entend donner une nouvelle vie, car elle doit être plus que jamais la souveraine médiation des rapports humains.

Pour Gilles Lipovetsky [19] (dont nous sommes loin de partager toutes les idées), « cette société hédoniste n’engendre qu’en surface la tolérance et l’indulgence, en réalité, jamais l’anxiété, l’incertitude, la frustration n’ont connu une telle ampleur ». La rapidité du renouvellement des objets et du décor génère toujours une frustration angoissante qui contribue puissamment à renforcer la demande d’assistance, de satisfactions compensatoires et de consommations palliatives qu’elle excelle à produire massivement pour entretenir l’hébétude propice à la consommation, et qui trouve un marché de sensations toutes faites, d’images et de concepts, de sentiments et d’affects expressément mis en formes par les psychologues de marché pour faire vendre, encore, en asservissant l’imaginaire et en éduquant des subjectivités avides de ces stimulis préfabriqués, qu’on calme toujours par des achats, et des spectacles. Et qui s’étonne aujourd’hui d’apprendre que la France est le premier pays au monde pour la consommation de psychotropes ? « Quand les consommateurs consomment, c’est pour trouver la paix » lisait-on récemment dans une revue spécialisée pour publicitaires.

Cette problématique des besoins, dans laquelle le mouvement ouvrier s’est largement fourvoyé, manipulée par la communication publicitaire, avec l’idéologie de la jouissance et du désir, avec les messages sans cesse assénés du acceptez-vous tels que vous êtes, laissez vous aller, j’en fait mon affaire, soyez positif qu’on inculque à grand renfort d’images et d’arguments à la fois anxiogènes et lénifiants, n’est-ce pas la réponse la plus efficace au projet, ne serait-ce que d’améliorer, sinon de changer l’homme ? Et cet homme qui s’accepte enfin tel qu’il est, sans plus chercher à s’élever ou à s’améliorer en quoi que ce soit, n’est-ce pas véritablement un homme nouveau ?²

La gestion des mécontentements

Au début des années 70, avant de quitter ce monde, Jacques Camatte affirmait dans la revue Invariance que le marxisme avait permis l’universalisation du mode de production capitaliste, en jouant le même rôle que le christianisme pour l’empire romain, que « le capital est parvenu à englober la contradiction qui l’opposait au travail salarié [20] », et que les luttes conduites sur la base du vieux mouvement ouvrier n’étaient plus bonnes qu’à liquider les restes d’un monde déjà condamné. En relevant que « le prolétariat n’a jamais posé réellement une société antagonique à celle du capital [21] », les rédacteurs d’Invariance faisaient l’hypothèse que ses mouvements ne servaient plus qu’à régénérer celui-ci, « un peu à la façon des révoltes paysannes dans le mode de production asiatique [22] », comme si chaque poussée révolutionnaire forçait le capitalisme à aller de l’avant, à passer à un stade ultérieur de son développement, et ils pronostiquaient l’irrésistible épuisement du phénomène révolutionnaire en occident, puisque le développement des forces productives finit par décomposer et cannibaliser l’humanité et le prolétariat lui-même, dont le mouvement négateur serait désormais terminé.

Presque deux siècles de combats incessants, en effet, n’ont pas suffi à forger la classe de la conscience [23]. Et contrairement à ce que nombre d’entre nous espéraient, le brassage des populations du monde n’a pas produit de grands effets d’émancipation. Les peuples, en perdant certaines de leurs illusions n’ont pas acquis pour autant la conscience d’un monde à construire. Le deuxième assaut prolétarien contre la société de classe, annoncé par Debord dans l’I.S et La société du spectacle, a été transformée en crise économique, grâce à laquelle la classe fut vaincue sans combat frontal, permettant à la bourgeoisie de mettre tous les aspects de la vie sous contrôle et le coeur de la production à l’abri des mouvements anarchiques des producteurs. Avec les magnifiques défaites pleines d’enseignements et la fatalité d’une prise de conscience inéluctable engendrée par la providentielle crise finale dont les prémisses sont toujours entrevues, même si l’attente du grand soir fait aujourd’hui sourire, il nous faut donc mettre au hangar des idées mortes la trop fameuse école des luttes censée élever jour après jour le niveau de conscience des prolétaires jusqu’à leur faire entrevoir clairement le chemin de leur émancipation. Ce postulat n’est plus acceptable aujourd’hui, même si la mémoire de ces luttes est encore, heureusement, ancrée dans le prolétariat, malgré tous les efforts fournis pour lui faire admettre que son passé est celui de tous.

Force est de constater que la classe ouvrière paye aujourd’hui le solde de ses défaites, de toutes ses défaites, et au prix fort. Vaincue sur le terrain économique, mais aussi sur toute l’étendue de son champ culturel, tétanisée par le chômage, continuellement sur la défensive depuis plusieurs décennies, toujours prise de vitesse par l’accélération forcenée des mutations en cours, la classe ouvrière, doit passer tous les jours sous les fourches caudines d’une communication unilatérale qui la dévalorise en permanence, et qui est construite pour lui inspirer la honte d’elle même, de son histoire et de sa condition.

Mais si son importance numérique a relativement diminué, si son combat a perdu beaucoup de son pouvoir d’évocation symbolique, si la plupart des figures actuelles du salariat sont sans relief historique, et s’il nous faut bien constater la paralysie, passagère nous l’espérons, d’une classe enchaînée à ses propres besoins, et qui semble pour l’heure peu désireuse d’en découdre, ce n’est sûrement pas avec le coeur soulagé de ceux qui hier encore, on s’en rappelle, manipulaient de jeunes ouvriers rebelles pour les envoyer au casse pipe, en tôle ou à la misère.

Car nous n’oublions pas que le mouvement ouvrier a rassemblé dans ses rangs tout ce que le prolétariat comptait de meilleur, que c’est du prolétariat (qui a su démontrer au monde à certains moments historique, combien il était capable de dépassement), malgré ses manques, ses carences et ses fautes, que surgirent les combats les plus nobles de ce temps. Et si la dynamique des luttes de classe nous semble insuffisante pour générer, à elle seule, un mouvement de transformation sociale qui soit à la hauteur des enjeux du temps, il n’en reste pas moins que celles-ci connaîtront sans aucun doute de nouveaux développements dans l’avenir, auxquels nous resterons très attentifs ; que la classe ouvrière, par ses luttes, pousse toujours au développement de la forme capitaliste qui la transforme à son tour, et de telle façon que les conditions de son combat se sont totalement renouvelées, et qu’elle nous verra toujours à ses côtés, non sans vigilance, que rien enfin « ne saurait nous dispenser de recueillir dans l’héritage mystique et politique du messianisme prolétarien, d’une part tous les éléments utiles à la fondation d’une idéologie plus réaliste, d’autre part toutes les valeurs morales dont il a été l’exaltation [24] ».

[1] Pier Paolo PASOLINI, Ecrits corsaires, Flammarion, 1976.

[2] Le Monde, janvier 1997.

[3] C’est ce que critiquait justement Denis Meuret en 1970, dans une revue dont nous n’apprécions pourtant pas, loin de là, tous les articles, qui se demandait "si, malgré les apparences, l’attitude comme quoi on ne peut pas savoir ce qu’il y aura après la révolution (Oh ! il n’est pas question de proposer un modèle, seules les masses ( ?) au cours de leur lutte définiront, etc.) n’est pas, elle aussi, religieuse et an-historique (elle exagère le rôle de la révolution, et elle fait du post-révolutionnaire le domaine de l’INNEFABLE). Fin du gauchisme, Denis Meuret, octobre 1970, "Le Semeur", série 67-70, n°6.
[4] K.MARX, La guerre civile en France, Scandeditions, 1987.
[5] Korsch évoque "l’importance accrue que la science économique commence à prendre au sein de la théorie marxienne de la révolution" qui "va désormais se rattacher de manière de plus en plus étroite aux résultats scientifiques de l’économie bourgeoise classique, et cela d’une façon non seulement critique mais encore positive", et il ajoute : "la répression violente de toutes les tentatives d’action pratique, et l’étouffement de l’ardeur révolutionnaire qui s’en suivit, ne pouvaient pas ne pas laisser de trace également sur la théorie économique de Marx, laquelle prenait maintenant une coloration objectiviste. La révolution sociale était désormais présentée comme le terme forcé du développement de la société, comme l’effet inéluctable d’une loi selon laquelle "la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature". Karl KORSCH, Le Marxisme, publié à Francfort en 1967, réédité par Champ libre en 1971.
[6] André PRUDHOMMEAUX, "La tragédie de Spartacus", 1934, réédité in : Spartacus et la Commune de Berlin, éditions Spartacus, 1972.
[7] Des formations comme l’"opposition ouvrière", le "Groupe Ouvrier" et "Vérité Ouvrière" qui tenaient la NEP pour un retour au capitalisme furent exclues du Parti, certains de leurs membres arrêtés et déportés.
[8] Jacques CAMATTE, INVARIANCE.
[9] M.LANDRY, La Révolution Prolétarienne, n° 31, nouvelle série, 1949.
[10] Olivier SCHWARTZ, Le monde privée des ouvriers, PUF 1990 et Jean Pierre TERRAIL, Destins ouvriers, la fin d’une classe, PUF 1990.
[11] La revue "Socialisme ou Barbarie", annonçant sa dissolution un an avant le mouvement de Mai, constatait "la dépolitisation et la privatisation profonde de la société moderne ; la transformation accélérée des ouvriers en employés, avec les conséquences qui en découlent au niveau des luttes dans la production, le brouillage des contours des classes, qui rend de plus en plus problématique la coïncidence d’objectifs économiques et politiques", ainsi que l’impossibilité d’"une réaction collective positive contre l’aliénation de la société moderne". "La suspension de la publication de SOCIALISME OU BARBARIE", circulaire adressée aux abonnés et lecteurs en Juin 1967, réédité dans L’expérience du mouvement ouvrier, 2, Prolétariat et oerganisation, 10/18, 1974.
[12] Déjà, en 1968, en pleine grève générale, des voix s’élevaient pour modérer les illusions ouvriéristes ressuscitées par le puissant mouvement des occupations. "Il faut abandonner l’idée que seuls les ouvriers sont révolutionnaires, c’est le chemin de l’attentisme", énonçait un tract de l’époque, cité dans Journal de la Commune étudiante, Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, 1968, Le Seuil, 1968.
[13] Hoggart ajoutait :"Quelle influence les moyens modernes de communication peuvent-ils avoir sur l’atavique peur populaire de la guerre, sur le monde du travail, sur les relations familiales ou amicales, sur les soins quotidiens du ménage, sur la gestion des finances du foyer, sur les liens de voisinage, sur le style de divertissement du groupe restreint et sur les sentiments qui accompagnent la maladie, la fatigue, la naissance ou la mort ? (...) Le langage est resté pratiquement le même, en dépit du style de la grande presse qui semblerait pourtant devoir propager une forme avilie de l’idiome petit-bourgeois. Subsistent aussi des formes originales de culture, telles que les clubs de travailleurs, les styles de chansonnettes, les fanfares municipales, les magazines vieux-jeu et les distractions entre copains comme les fléchettes et les dominos. N’ont pas disparu non plus les attitudes fondamentales à l’égard du mariage et du foyer (...) la tolérance (...) l’importance accordée aux relations humaines (...) le bon vieux scepticisme et l’anticonformisme (...) leur immense capacité d’absorption (...) l’aptitude populaire à la moquerie envers les productions les plus ridicules de la publicité ou de la propagande (...) le bricolage (...) l’importance du jardinage d’amateur (...) l’intérêt porté aux animaux et aux oiseaux (...) les promenades à bicyclette." Richard HOGGART, La culture du pauvre, éditions de minuit, 1970.
[14] "Mais je connais, car je les vois et je les vis, quelques-unes des caractéristiques de ce nouveau pouvoir qui n’a pas encore de visage, par exemple (...) sa décision de transformer paysans et sous-prolétaires en petits bourgeois, et surtout son ardeur pour ainsi dire cosmique à aller jusqu’au bout du « Développement » : produire et consommer. Le portrait robot de ce visage encore vide du nouveau Pouvoir lui attribue des traits « modernes » dus à une tolérance et à une idéologie hédoniste qui se suffit pleinement à elle-même, mais également des traits féroces et essentiellement répressifs : car sa tolérance est fausse et, en réalité, jamais aucun homme n’a du être aussi normal et conformiste que le consommateur ; quant à l’hédonisme, il cache évidemment une décision de tout préordonner avec une cruauté que l’histoire n’a jamais connue. Ce nouveau Pouvoir, que personne ne représente encore et qui est le résultat d’une « mutation » de la classe dominante est donc en réalité - si nous voulons conserver la vieille terminologie - une forme totale de fascisme." PIER PAOLO PASOLINI, Ecrits corsaires, Flammarion, 1976.
[15] Encyclopédie des nuisances, n°2, février 1985, "Histoire de dix ans", p.36.
[16] "La pénétration intensifiée de la production marchande est en train de décomposer tout ce qui, dans la vie des individus, est susceptible de servir de base à une reprise de la critique pratique : langage, comportements, terrains urbains, mémoire, tout ce qui était comme une base arrière de la révolution dans la clandestinité du vécu quotidien est méthodiquement soumis au tir croisé de la destruction et de la récupération." L’encyclopédie des nuisances, , n°2, février 1985, "Histoire de dix ans", p 37.
[17] "Informer, dédramatiser : telle est la vocation des stages de préparation à la retraite", Courrier des cadres, 25 novembre 1994.
[18] "Le consommateur des années 70 a pris le pouvoir. Après avoir analysé les mutations de ces vingt dernières années - de « l’hypermarché du bonheur » des années 70 au « cocooning » des années 80 - l’auteur aborde la fracture des années 90. Le cocon devient une forteresse dans laquelle l’individu se replie et organise sa consommation. Mature, exigeant, méfiant, il arbitre, réclame, boycotte. Il se veut acteur dans la cité : consommer devient un acte citoyen. Il veut être écouté, entendu, compris, considéré ; il veut que sa consommation soit morale.
Pour répondre à ces nouvelles tendances, l’auteur propose, au moyen du marketing relationnel, une démarche avant tout opérationnelle. Il s’agit de mettre en oeuvre une relation avant tout individualisée grâce à une approche différentiée et personnalisée qui reconnaît en chaque consommateur un marché à part entière." Abordez le millénaire dans de bonnes conditions, Le marketting relationnel- à la découverte du conso-acteur, catalogue des Editions d’organisation, octobre 1996.
[19] Gilles LIPOVETSKY, L’ère du vide, essai sur l’individualisme contemporain, Folio, essais, 1989.
[20] Invariance, série III, n°1, p.91, correspondance de 1971.
[21] Invariance, série III, n°4, p.5, correspondance de 1973.
[22] Invariance, série III, n°4, p.5, correspondance de 1973.
[23] Pour le sociologue anglais, Paul Willis, qui démontre que c’est en résistant à la culture de l’école, et en revendiquant les stigmates de son appartenance de classe que le jeune apprenti se destine à occuper la place qui lui est assignée, la plus subalterne, il y a "un échec spécifique, historique, de la culture ouvrière qui n’a pas réussi à élaborer une modification fondamentale des conditions qui l’ont amenée à exister."
[24] André PRUDHOMMEAUX, 1934, réédité in : Spartacus et la Commune de Berlin, 1918, 1919, réédité par Spartacus, 1972.

Des arguments aux tenants de la lutte de classe

« Il faut faire attention, une volonté collective peut empêcher les reclassements individuels. »
Max Mata, DRH de la société Moulinex
« Informer le plus exactement possible la hiérarchie sur le climat social de la société », c’est ainsi que Jean-Yves Mareau, responsable de l’observatoire social de la SNCF, définit sa mission.
« Communication sociale : un art difficile » Le Monde Initiatives, 29 janvier 1997
Quand il s’agit d’expliquer la crise du taylorisme, qui fut l’os à moelle d’une génération entière de sociologues du travail, les sciences humaines mercenaires, celles qui doivent produire des résultats utiles au patron qui les paye, évoquent pudiquement une réaction de rejet causée par l’élévation du niveau culturel de la jeunesse, ou l’inadaptation de ce type d’organisation à la production des séries limitées qui sont nécessaires à la satisfaction des nouveaux consommateurs.
Mais dans Moderniser mode d’emploi [1], Antoine Riboud, P.D.G. du groupe BSN et réputé patron de gauche, qui n’a de comptes à rendre qu’à ses actionnaires, ne s’embarrassait pas de périphrase en affirmant : « La répétitivité des tâches et la pénibilité des conditions de travail donnaient des arguments aux tenants de la lutte de classe. »
Tout au long des années 70 en effet, en France comme dans presque tous les pays développés, la soif de liberté issue de Mai et le grand désir de se libérer des contraintes du vieux monde ont précipité le rejet de toute discipline d’entreprise, contribuant à laminer les gains de productivité réalisés dans la décennie précédente. L’affrontement sur le revenu est souvent doublé d’une contestation assez radicale du travail lui-même, et de nouvelles forces sociales sont entrées en lutte, plus incontrôlables et dépassant souvent les cadres traditionnels du syndicalisme revendicatif : la nouvelle génération ouvrière, produit de la politique gaulliste de modernisation et de décentralisation industrielle, relativement étrangère à toute idéologie professionnelle et sans perpectives de promotion sociale, allait poser de nouveaux problèmes aux patrons en renouant avec quelques vieilles pratiques des origines du mouvement ouvrier : grèves bouchons, absentéisme et Turn-Over volontaire, occupations, sabotages, séquestrations [2]. Et comme l’explique bien tardivement un sociologue du travail : « Il a fallu toute la période des années 70 pour que le patronat, les syndicats et l’état prennent conscience de ce phénomène, de ce que les conduites des salariés mettaient en question l’ordre industriel, affaiblissaient les instruments de la régulation sociale qui assurent la performance économique des firmes [3] ».

La dimension inexplorée
Dans un ouvrage écrit en 1994 [4], un partisan distingué du management participatif se désole de l’incivisme du patronat et diagnostique une crise de l’entreprise qui est en même temps une véritable crise de société : La logique financière ruine la rationalité industrielle, la mondialisation de l’économie désarticule le modèle de développement, le « système France » est menacé de perdre sa cohésion interne et la société s’enfonce dans une véritable régression sociale. Sous prétexte de productivité, d’efficacité et de rigueur, l’autoritarisme et l’arbitraire progressent. Les licenciements minute, le chantage à la réduction des salaires, le dumping social et la désinvolture des dirigeants contribuent à créer un véritable divorce entre l’entreprise et l’opinion, l’exclusion de millions de salariés devient un véritable problème de société, l’apathie sociale et l’insécurité se sont abattues sur l’entreprise, abstraction juridique privée de sens, gouvernée par la contrainte brutale, la frivolité, la séduction et la manipulation psychoaffective.
Antoine Riboud, lui, nous explique que « l’acte productif des hommes n’est efficace et rentable que s’il tire parti de tout le potentiel productif et pour cela on a besoin de tout le potentiel des hommes : leur rigueur, leur imagination, leur autonomie, leur responsabilité, leur capacité d’évolution. » Ce qui va complètement à l’encontre de la morale industrielle admise jusque là, illustrée par cette adresse de Charles Taylor à ses ouvriers : « Vous n’êtes pas ici pour penser ». C’est dire qu’il y a bien longtemps que l’entreprise n’entend plus se contenter de la participation réticente de l’ouvrier et que les formes traditionnelles de l’Organisation Scientifique du Travail, seulement utiles à l’épuisement des forces physiques et nerveuses du travailleur, butant sur l’insoumission ouvrière et sur les limites de la décomposition des tâches, devaient être dépassées, quand il s’est agit d’exploiter l’homme dans sa totalité. C’est pourquoi la Nouvelle Police des Relations Industrielles, informée par la sociologie mercenaire, a exploré, balisé, et investi la dimension malen-contreusement négligée, celle de l’imaginaire, de l’invention et des coopérations vivantes du travail.
L’instauration de groupes d’expression, ou cercles de qualité, ont permis de contourner les syndicats, de mieux comprendre les processus à l’oeuvre dans la production, d’inculquer à l’ouvrier la culture technique qui asservit à l’ordre technicien. Le sociologue Jean Gautrat explique ainsi que la liberté de parole déjà octroyée par les lois Auroux en 1981, loin d’encourager une expression contestataire ou revendicative, a permis au contraire de créer du consensus, « de resserrer les liens hiérarchiques entre la base et sa maîtrise en plaçant leurs débats sur les thèmes de leur activité productive », en renforçant cette dernière « non pas comme représentants du pouvoir, mais comme représentants de la compétence technique (...) La culture technicienne envahit l’entreprise et la société » et « nous assistons à l’émergence d’un nouvel acteur du changement, l’agent de maîtrise technicien/animateur dont le rôle est de faire entrer l’opérateur dans l’univers de la technique par des procédures démocratiques d’animation, créant des espaces communautaires où la coopération est plus facile et où l’on peut intégrer leur intelligence (...) la démocratie en miettes s’accroît tout en ne laissant aucune chance, actuellement, à d’autres forces (pour l’instant inexistantes) qui contesteraient la logique technicienne de l’entreprise [5]. » Pour le « Centre technique international de l’hygiène propreté », organisme patronal qui entend promouvoir l’innovation technologique auprès des entreprises de nettoyage [6], « il est rare qu’un débat technique débouche sur une polémique. Au contraire, la technique est généralement une source de communication positive. »
En mobilisant corps et âme pour les nouvelles batailles de l’innovation, de la « qualité totale [7] » et de la production juste à temps, l’entreprise communauté, le management participatif et le modèle managérial de persuasion et de mobilisation par la culture [8] visent à « fédérer les comportements des salariés, à mobiliser leur énergie vers un dessein commun, à intégrer leurs attitudes à l’intérieur d’un système de valeurs », à « faire en sorte que les objectifs de l’entreprise deviennent l’oeuvre commune à réaliser, que l’esprit de coopération et d’engagement dominent [9] ». Ils concourent à immuniser les lieux de travail en enchaînant les travailleurs de telle manière qu’ils ne se mettent et ne se maintiennent en mouvement que pour concourir à la production de profits et impliquent un véritable anéantissement symbolique de la classe ouvrière. Le rêve de l’entreprise pacifiée est aujourd’hui servi par des armes autrement puissantes que le corporatisme ou la participation aux bénéfices.
Car si l’innovation technologique a toujours été avancée pour renverser le rapport de force au détriment des salariés, le projet plus ambitieux d’en finir une fois pour toutes avec le conflit de classe s’appuie désormais sur les formidables progrès de la science et des techniques. L’innovation technologique permanente utilisée délibérément pour bouleverser en permanence les relations de travail et les modes de produire est devenue l’arme par excellence du maintien de l’ordre dans l’usine et dans la société. « La diffusion des nouvelles technologies implique un fort investissement personnel des salariés dans leur travail » explique Antoine Riboud. « Il faut mobiliser le travailleur pour la bataille économique(...) Il faut s’organiser pour l’innovation permanente (...) Le changement technologique n’a pas d’importance en soit ; il a de l’importance en tant que moment : le moment où l’on peut tout changer et pas seulement la technologie [10] ».
Car les patrons ont compris que le changement accéléré dans l’entreprise, apparemment généré jusque là par la croissance et l’ouverture des marchés, pouvait être maîtrisé pour créer du consensus et de la motivation [11], pour que ne se cristallise jamais plus dans les ateliers et les bureaux désormais transparents un rapport de force qui soit favorable au travailleur, pour interdire que ne se constitue dans l’entreprise un collectif conscient d’avoir des intérêts antagonistes à la direction. Si pour Riboud, chef d’entreprise, il faut penser le social avec la technique, pour Renaut Sainsaulieu, sociologue mercenaire de la mutation, il faut penser le culturel avec l’organisation et créer partout « la dynamique sociale et culturelle des rapports de production (...) nécessaire pour supporter les contraintes du changement permanent », pour que cette entreprise qu’on souhaite capable de « mutations contrôlées par elle même » s’impose comme l’horizon indépassable de l’association entre les hommes, pour qu’on oublie, peut-être, que ceux-ci se sont parfois rassemblés pour d’autres finalités que l’accumulation de signes monétaires.
Et les implications de ce modèle nouveau vont bien au-delà du monde de la production, si l’on en croit le psychanaliste Eugène Enriquez pour qui à condition « d’être en même temps une communauté (...) c’est à dire un lieu où les conflits ne portent jamais sur l’essentiel et sont traitables, l’entreprise produit, construit, transforme la société et introduit en force de nouveaux modèles non seulement de production et de consommation mais également d’élaboration de la pensée et du traitement des affects [12] ».

Des hommes faits pour l’entreprise
Si l’entreprise du passé fut faite avec des hommes, les hommes d’aujourd’hui sont donc faits pour l’entreprise. C’est pourquoi les communautés professionnelles constituées historiquement ont dû disparaître, trop propices au développement de contre-pouvoir, trop opaques aux projecteurs des « observatoires sociaux », encore trop humaines, irréductibles, sans doute, à l’entreprise nouvelle. Et c’est tout un modèle de relation au travail qu’on a détruit à l’horizon d’un nouveau monde dans lequel les travailleurs n’entretiennent entre eux que les relations fonctionnelles qui ont été programmées par les managers et ne s’animent que de la vie factice que le capital leur impulse, regroupés, dispersés ou déplacés au gré du carnet de commande et des mouvements de capitaux.
Christian Marazzi [13] relève le regain de servilité qui s’impose sur les chaînes post-fordistes qu’on met partout en place pour permettre à l’entreprise allégée de subsister sur des marchés saturés ou toute économie d’échelle est désormais interdite. Dans cette organisation minimaliste et transformiste où l’on ne produit que ce qu’on a déjà vendu en s’adaptant en permanence à la demande changeante du consommateur, désormais sondé en permanence dans le moindre frémissement des désirs qu’on lui suscite, la communication est devenue un facteur productif à part entière. Et sur la chaîne parlante où c’est la demande du client qui tire tout le processus d’aval en amont, le travail est en vitrine, et l’ouvrier flexible et polyvalent, doit apprendre à communiquer de façon à ce que « toutes les informations qui circulent puissent être captées au moment opportun. » L’ouvrier peut donc s’exprimer aujourd’hui, alors qu’il était interdit de parole il n’y a pas si longtemps, et il doit parler sous peine de licenciement, mais seulement le langage technico-commercial que les animateurs de la ressource humaine lui inculquent, celui qui doit concourir à l’efficience de la production.
C’est pourquoi « la plupart des innovations technologiques et organisationnelles actuellement développées s’accompagnent de formation économique et commerciale délivrée à l’ensemble des acteurs de la production. Valable à l’Est comme à l’Ouest, cet élargissement de la conscience économique des producteurs ouvre une ère nouvelle à la vie des entreprises et aux effets à présent perçus comme contre-productifs de trop de division sociale et d’inégalité de condition entre les différents acteurs de la production. »

La politique de formation, de recyclage et de réinsertion
Si le capital aujourd’hui ne parvient pas à conjurer la tendance à expulser massivement la force de travail hors des lieux de production, c’est sans doute que les avantages ainsi obtenus en terme de rapport de force sont encore trop nécessaires pour qu’on puisse y renoncer. On voit mal, en effet, comment les politiques de baisse des salaires et de sujétion à l’entreprise auraient pu être menées à bien sans la menace du chômage qu’on a suspendue au-dessus de la tête des salariés. Et on comprend le peu d’empressement mis par les politiques à résoudre ce problème, sachant les avantages immenses qu’en retirent les possédants, et alors même que des voies autorisées commencent à se faire entendre pour pronostiquer le retour au plein emploi dans les vingt ans à venir du simple fait de l’évolution démographique et d’une hypothétique reprise de la croissance, même modérée [14].
Sous prétexte d’adaptation aux technologies nouvelles, mais surtout de lutte contre l’exclusion ou de réinsertion sociale, ils sont nombreux ceux qui ont du être rééduqués et sont allés en formation, le chômage de masse ayant permis de précipiter des pans entiers de la classe ouvrière dans un vaste procès de rééducation et d’adaptation aux conditions inédites de son nouvel emploi, qui continue aujourd’hui puisque l’offre de travail doit être restructurée en permanence au gré des exigences sans cesses changeantes de ses employeurs. Et la décomposition des cultures ouvrières, la destruction de ces lieux de la mémoire collective qui leur permettaient de se transmettre, s’accompagne maintenant de l’entrée des ouvriers dans ce dispositif de formation continue dont les valeurs exprimées ou sous-jacentes sont bien faites pour accélérer cette défaite et qui est devenue un formidable instrument de sélection, d’investigation et de contrôle [15].
Dans son appel d’offre pour l’organisation des « stages d’insertion et de formation à l’emploi », en 1996, la Direction Départementale du Travail, de l’Emploi et de la Formation Professionnelle de Paris explique crûment que les destinataires privilégiés des emplois les plus fragmentés et intermittents sont malheureusement les plus mal préparés à en assumer les contraintes et que les organismes de formation qui vivent des subsides de l’état doivent donc intégrer l’apprentissage de la précarité dans leurs programmes de stages [16]. Et le prolixe André Gorz, qui croit toujours aux « potentialités libératrices des mutations techniques », invite lui aussi la classe ouvrière (ainsi que toutes les forces rétrogrades) à rattraper son retard par rapport à « l’évolution des mentalités », c’est-à-dire à adopter sans tarder le style de vie et les aspirations des élèves des grandes écoles et de tous les autres « insoumis, révolutionnaires et résistants, héros obscurs de la précarité » qui s’émancipent aujourd’hui et « conservent toujours un maximum de temps pour cultiver les activités favorites de leur tribu » ainsi que « leur anormalité, leurs désirs, leur déviance et leur imprévisibilité [17]. » Après une période de bilan pendant laquelle ils commenceront d’apprendre à faire le deuil de leur ancien métier et de tout ce qui allait de paire (statut, fierté, sentiment d’appartenance, salaire ..., différentes périodes de stages ou la part belle est faite aux savoirs-être leur permettront de développer un rapport rationnel et gestionnaire à leur temps, à leur corps et à leur entourage, d’apprendre à se comporter en offreur de service, constituant leurs réseaux, gérant leur portefeuille de compétence, se préparant par avance et avant même d’être embauchés à la perspective de leur futur licenciement, de mieux connaître les conditions de leur nouvelle insertion et de se rendre en tout plus accessible aux exigences nouvelles des employeurs.
Les plus performants travaillent en permanence à leur propre réinsertion, contre les forces centripètes de plus en plus puissantes qui concourent à les éjecter, et ils entretiennent leur employabilité. Pour les autres, il s’agit de se rendre disponible pour n’importe quel usage, n’importe où et à n’importe quel prix, et à la disposition de l’ensemble des employeurs, comme Marx l’avait prévu [18]. Car tels sont les caractères que l’on veut imprimer à la ressource humaine surnuméraire, mais qui doit quand même apprendre à se vendre, selon l’horrible expression aujourd’hui banalisée. Lors de sessions appropriées, chaque demandeur d’emploi apprendra donc à se mettre en concurrence avec tous les autres en vantant les conditions avantageuses de son employabilité personnelle, et c’est ainsi qu’on a assisté à la montée en régime d’un véritable mouvement brownien de centaines de milliers de chômeurs formés au marketing de leur propre personne, démarchant les entreprises de manière anarchique, chacun pour son propre compte et en concurrence avec tous les autres. Mais il leur faudra aussi se débarrasser de traits de caractère superflus, apprendre à communiquer dans le pauvre langage imposé par le pouvoir, se reconstruire une personnalité et un look, et prouver leur capacité à travailler immédiatement à la production ininterrompue des apparences. C’est ainsi qu’on rencontre partout des exclus en voie de réinsertion qui ont appris à se vivre et à se présenter dans le langage que leur enseignent les psychologues et les travailleurs sociaux.
Idéalement, l’homme nouveau doit « être suffisamment fort pour exister sans repère et accepter de gérer en permanence l’incertitude [19] », s’accoutumer d’un emploi éclaté dans des « îlots de travail à frontières variables [20] » flottants dans une « entité de travail » plus ou moins virtuelle ou diffuse, aux limites douteuses, évoluant dans un environnement en perpétuelle mutation, voire dans une « structure polycellulaire [21] » ou peut-être matricielle, « groupe de projet auto-organisé pour l’essentiel » où « on ne fait pas un travail parce que le patron l’a demandé ou ordonné, mais parce qu’on s’est mis d’accord pour le mener à bien [22] » (ce qui est, on en conviendra, un beau rêve de manager [23]). Sa rémunération, calculée selon la performance, sera également virtuelle, on s’en doute, à moins qu’il fasse partie de cette élite « relié(e) en permanence aux informations venues de toute la planète [24] », ? et qui fascine encore, beaucoup plus en tout cas que le parti décomposé de la révolution sociale, nombre d’esprits aventureux.
En effaçant les frontières de l’entreprise, on a décrété que la disponibilité au travail n’a pas de limite, et avec « la fin de nos vies compartimentées, le travail d’un côté, la vie privée de l’autre [25] » (ce qui, dans un tout autre sens, faisait effectivement partie des aspirations de Mai), c’est tout le temps et toutes les dimensions de la vie qui doivent concourir à la production des profits, ce sont des champs potentiellement infinis qui sont ouverts au principe d’exploitation, autrefois cantonné dans le domaine économique, désormais démocratisé et étendu à tous les rapports humains, puisque chacun doit déjà se faire l’entrepreneur de sa propre personne, le gestionnaire de ses compétences, le promoteur de ses passions marchandes, et que tout le monde est appelé à exploiter rationnellement ses ressources, ses relations, son entourage. Car « ce qui est important aujourd’hui, c’est la qualification sociale, la qualité des liens qu’on est capable de développer avec l’autre, la capacité d’autonomie, de prendre des risques, de mettre du désir dans le travail. Tout cela est très qualifiant et très producteur de richesse », comme l’explique un certain Henry Vaquin, du Centre des jeunes dirigeants [26].
En même temps qu’elle donne à l’ouvrier des leçons sur le terrain de la tolérance, la bourgeoisie suffisamment sûre d’elle aujourd’hui prétend également lui faire reconnaître ce monde comme étant son oeuvre, pour le forcer à collaborer plus étroitement à son perfectionnement en y apportant toute sa matière grise, son inventivité, son imagination, et pas seulement son habileté, sa force physique et son intelligence pratique, à le regarder enfin avec des yeux désabusés, non pour le bouleverser, (toutes les tentatives en ce sens n’ont elles pas échoué ?), mais pour s’en contenter éternellement. Tous en conviennent, il s’agit de « la mise en place des fondements d’une nouvelle société [27] », d’une mutation sociale qui voit la vieille classe ouvrière pour partie écartée de la fonction de production (laquelle perd de son importance dans l’entreprise et dans la société) et tendantiellement réduite à faire de la figuration surnuméraire, expropriée de toute légitimité, frappée d’anéantissement symbolique, et posant aujourd’hui beaucoup plus de problèmes en tant que consommatrice qu’en tant que productrice.
Le révolutionnaire italien Giorgio Cesarano notait déjà en 1974 que « c’est seulement en accroissant la production de biens immatériels que le capital peut espérer surmonter indemne la crise de ressources - caractère limité des sources d’énergie et saturation de la planète par les déchets (...) c’est l’inversion de tendance jouée dans les coulisses des crises conjoncturelles » ; et l’entreprise fin-de-siècle, qu’on souhaite économe des ressources naturelles et respectueuse de son environnement, se consacre donc à la production et à la manipulation d’information. On trouve encore bien sûr, des ouvriers embauchés en intérim pour démolir les usines où ils ont jadis travaillé avec un salaire quatre fois supérieur [28] et la dépollution, comme toute réparation des désordres produits par le fonctionnement normal de la société (le désamiantage et le démantèlement de centrales nucléaires, par exemple), deviennent des marchés très porteurs. Mais les nouvelles activités dites créatrices d’emploi tournent principalement autour de la prise en charge de l’être humain à travers toutes sortes de services à la personne (car partout où les sociabilités ont été dissoutes par l’urbanisme, la télé et les transports, des rapports marchands s’installent) ; du contrôle social, de la sécurité et de la surveillance, puisque non content de répandre ou de concentrerdes technologies extrêmement périlleuses, tout semble est fait pour créer des êtres irresponsables qui ne voienttrop souvent dans l’autre qu’un concurrent, un ennemi ou un ennui ; de la communication et de l’information enfin, car tout partirait à la dérive si de très nombreux professionnels ne s’employaient en permanence à tisser l’illusion et le consensus par des images, des bruits, et par toutes sortes de stimuli alternativement effrayants, séduisants ou lénifiants, si le personnel qualifié du spectacle, toujours prompt à dresser les murailles de l’isolement [29] ne gardait ouvertes en permanence toutes les autoroutes de la communication.
Les emplois de demain, en résumé, sont des emplois de maintien de l’ordre ou de régulation sociale [30], et la moitié de la population pourrait être employée bientôt à surveiller, soigner, informer et insérer l’autre moitié. Production de consentement et de consensus, donc, production de l’ordre social, telle semble être la finalité de cette organisation du troisième millénaire, celle qui justifie toutes les autres, celle qui donne « du sens » à ses salariés. Car le sens fait vendre et il suscite de l’adhésion, conforte la motivation, appelle l’investissement. Sur les ruines des sociabilités qu’on a partout pourchassées, et pour plaquer sur les décombres de la conscience de classe, il faut répondre au supposé besoin des salariés « d’exister dans un univers de travail chargé de sens », comme l’explique Bernard Lairre, président d’une certaine Association Nationale des Directeurs et Cadres de la Fonction Personnel [31]. « Face à l’incertitude, les dirigeants doivent parler, affirme également Michel Antoine, directeur des relations sociales chez IBM, il faut donner du sens [32]. Annoncer par exemple que notre priorité, en 1997, c’est la croissance du chiffre d’affaires en France ».
Mais les problèmes les plus ardus posés par la gestion de la ressource humaine sont loin d’être résolus, même si le formidable rapport de force imposé par le chômage de masse permet de différer les réponses. Comment faire réaliser de façon plus autonome un travail beaucoup plus contraint ? Comment maîtriser effectivement les apprentissages culturels dans l’entreprise pour qu’ils concourent, sans coup férir aux objectifs de l’organisation ? Comment obtenir des salariés maintenus dans la situation la plus précaire, le même degré d’implication et d’engagement vis-à-vis de l’entreprise et de son projet que celui qu’on a provisoirement réussi à obtenir du noyau de ses collaborateurs permanents ? Comment garantir la loyauté d’un encadrement malmené, et souvent démoralisé par les licenciements qui ne l’épargnent plus désormais ? Comment maintenir une paix sociale aussi inique en évitant la mortelle anomie et l’explosion incontrôlée ? comment éviter la déterioration d’un stock trop important de chômeurs « de longue durée » exclus du travail mais aussi de la consommation ? Autant de parties décisives qui sont loin d’être jouées, alors que la plus grande autonomie conférée ou imposée au salarié s’accompagne des contraintes les plus drastiques en matière de résultats et que malgré le changement de civilisation le taylorisme n’a pas disparu [33], bien au contraire, s’introduisant dans les domaines épargnés jusque là : le travail ouvrier qualifié, tous les emplois de bureau y compris d’encadrement, les services, l’enseignement, la formation, etc. Car, comme le montre bien Guillaume Durand dans un ouvrage consacré aux dernières évolutions de l’organisation du travail [34], l’informatisation généralisée, la production à flux tendus et l’imposition internationale des normes Qualité entraînent une taylorisation sans précédent de toutes les activités de l’entreprise et de l’ensemble de son organisation.
Désormais, « une femme de ménage doit faire une chambre en douze minutes, tout en respectant une check-list de cinquante-quatre opérations [35] », et dans les hôtels « Formule 1 », qui sont les fast-food de l’hôtellerie construits en usine avant d’être assemblés sur le terrain, « par améliorations successives, le temps qu’il faut consacrer à chaque chambre passe ainsi de 10 à 6 minutes [36] ».
Suite : Problèmes embarrassants et scabreux que, forcément, nous posera tôt ou tard la réalité

[1] Antoine RIBOUD, Modernisation mode d’emploi, Rapport au Premier ministre, 10/18, 1987.
[2] Thierry BAUDOIN et Michèle COLLIN, Le contournement des forteresses ouvrières, Librairie des Méridiens, 1983.
[3] J. BRUNEL dir. Le triangle de l’entreprise, Glysi, 1985, cité par Philippe BERNOUX, dans " L’entreprise, une affaire de société", sous la direction de Renaud SAINSAULIEU, Presse de Sciences Politiques, 1990.
[4] Bernard GALAMBAUD, Une nouvelle configuration humaine de l’entreprise, le social désemparé, ESF, 1994.
[5] L’entreprise, une affaire de société, op.cit.
[6] Fédération des Entreprises de Propreté.
[7] "La qualité totale exige un engagement de la direction et de la hiérarchie, l’adhésion de tous et une approche rationnelle et implique la participation de tous à tous les niveaux", explique un ouvrage de management.
[8] L’entreprise, une affaire de société, sous la direction de Renaud SAINSAULIEU, Presse de Sciences Politiques, 1990.
[9] Bernard GALAMBAUD, Une nouvelle configuration humaine de l’entreprise, le social désemparé, ESF, 1994.
[10] C’est nous qui soulignons.
[11] D’après Riboud, "on n’insistera jamais assez sur la nécessité d’obtenir un consensus", et " l’information qui "est un facteur d’organisation des mécanismes de commandement et de représentation des salariés" permet de "faciliter la connaissance des mécanismes de fonctionnement des contraintes et des perspectives de l’entreprise" pour que " se sentant d’avantage concernés, les salariés deviennent d’avantage acteurs et cherchent par leurs initiatives à améliorer l’efficacité de leur travail, le fonctionnement optimal de l’équipement de base et donc de l’entreprise". Car " la motivation des hommes est la condition sine qua non de l’efficacité et de la rentabilité".
[12] Eugène ENRIQUEZ, L’entreprise, une affaire de société, op.cit., c’est nous qui soulignons.
[13] Christian MARAZZI, La place des chaussettes (le tournant linguistique de l’économie et ses conséquences politiques), éditions de l’éclat, 1997.
[14] Jean BOISSONNAT, La fin du chômage en l’an 2010, Le Monde, 4 mars 1999.
[15] Dans son ouvrage "Etudes et expérimentations en formation continue, Claude Dubar, grand ponte de ce petit monde, affirme que "la formation en entreprise possède de plus en plus comme enjeu la déstructuration de ces identités anciennes et la restructuration, autour de l’entreprise, d’identités nouvelles, supports de nouvelles appartenances sociales". Et on pourrait multiplier les citations de ce genre, qui montrent bien les prétentions de ces gens là.
[16] "La contrainte de la flexibilité pesant désormais sur tous les secteurs, les entreprises tendent à généraliser une gestion de l’emploi qui fait une place croissante au temps partiel, aux emplois fragmentés, à l’intermittence et à une grande diversité des statuts d’emploi. Or, il est manifeste que ces types d’emploi sont ceux auxquels doivent souvent avoir recours ceux qui, à l’exception des cadres, sont le plus mal préparés à en assurer efficacement les contraintes et à prévenir la précarité qu’elle peut induire. Les organismes de formation doivent donc prendre en compte cette réalité et préparer les demandeurs d’emploi à gérer positivement les contraintes nées de la transformation des organisations productives et des gestions de l’emploi auxquels le droit positif du travail et de la protection sociale apporte des réponses encore insuffisantes. Il s’agit en particulier d’aider les demandeurs d’emploi les plus en difficulté à intégrer dans leur préparation à la réinsertion professionnelle l’apprentissage de la mobilité et de leur adaptation professionnelle permanente (...)".
[17] André GORZ, Misère du présent, Richesse du possible, Galilée, 1997.
[18] Karl MARX, L’idéologie allemande, éditions sociales-Messidor, 1982.
[19] Le Monde "Initiatives", mars 1995, Les métamorphoses du travail.
[20] P. BARDELLI, Le modèle de production flexible, PUF, 1997.
[21] Hugues de Jouvenel, "Vers de nouvelles formes d’emploi", Le Monde "Initiatives", 26 juin 1996.
[22] Centre des Jeunes Dirigeants d’Entreprise, L’entreprise au XXIe siècle, Flammarion, 1996.
[23] Philippe Hosti le "jeune responsable des ressources humaines" (encore) d’une usine du groupe Moulinex, "juge« le personnel très digne. Quatre mille huit cent friteuses sont produites par jour, un bon quota rendement/qualité. On ne dirait jamais que l’usine va fermer ». Les antidépresseurs font de l’effet, remarque Françoise, une ouvrière", cité dans Le Monde " Initiatives"(...)
[24] Jacques ATTALI, Dictionnaire du xxèmesiècle, Fayard, 1998.
[25] "... Par ailleurs, le travail quitte les lieux qui lui sont dédiés, usines, bureaux, dépôts et magasins, pour pénétrer les lieux du "hors travail" - pour reprendre le vocabulaire de l’auteur. Grâce au téléphone, à l’ordinateur personnel, au modem, au mobilophone, à Internet, ni la rue, ni la plage, ni le restaurant, ni la chambre d’hôtel, ni la voiture, ni la maison, ni le lit conjugal ne peuvent y échapper (...)" A propos du livre de Charles Goldfinger, par Philippe Simonnot, Le Monde, 18 septembre 1998.
[26] Construire le travail de demain, 5 tabous au coeur de l’actualité, Henry Vaquin, " Centre des jeunes dirigeants", Editions de l’organisation, collection "L’entreprise citoyenne", 1995.
[27] Jeremy RIFKIN, La fin du travail, La découverte, 1996.
[28] Jeremy RIFKIN, op.cit.
[29] P.BEAUFILS et P.LOCURATOLO, "Apologie de Jacques Bonhomme", Paris, 1975.
[30] Voir par exemple l’article de Bruno Perret, administrateur de l’INSEE, dans Libération du 4 août 1997.
[31] Pour Bernard Lairre, président de l’ANDCP (Association nationale des directeurs et cadres de la fonction personnel),"alors que les entreprises sont très chahutées dans leur fonctionnement, que le capital change souvent de main, il n’est plus question de développer chez le salarié le sentiment d’appartenance à une structure pérenne et stable" (...) Il s’agit plutôt de répondre à son besoin d’existence dans un univers de travail chargé de sens ; de rassembler les membres dispersés d’une collectivité économique précaire et éclatée autour de quelques grands symboles unificateurs et évocateurs de la culture du métier, des caractéristiques de son activité économique (...) Les spécialistes du bâtiment seront titillés dans leur fibre de bâtisseurs, les spécialistes de l’énergie valorisés au travers de leur apport à l’activité économique." Le Monde Initiatives, 29 janvier 1997, "Parler en dépit d’un avenir incertain - il est difficile de mobiliser le personnel sur des lendemains imprévisibles".
[32] c’est nous qui soulignons.
[33] "Une minute et vingt-trois centièmes. C’est le temps qui s’écoule entre l’arrivée et le départ d’une « Scenic » sur le poste de la chaîne de montage. Sur ce laps de temps, un opérateur n’est aujourd’hui « engagé » qu’environ 84% ou 86%. C’est-à-dire qu’il ne travaille effectivement que 63 secondes sur 73. Dans le langage Renault, les 10 secondes restantes représentent une « PE », une « perte d’engagement ». Réduire la « PE », c’est augmenter la production. Lundi dernier, pour la quatrième fois depuis septembre, la perte d’engagement a baissé de trois centièmes. Cela représente dix véhicules supplémentaires par jour. Dans trois semaines, elle devrait encore baisser de cinq centièmes. D’ici la fin mars, elle passera à une minute dix centièmes. La « PE » flirtera alors avec les 0%. Soixante-six secondes sans temps mort." "L’hebdo de l’actualité sociale", janvier 1997.
[34] Guillaume DURAND, L’entreprise efficace à l’heure de Swatch et de Mac Donald, la seconde vie du taylorisme, Syros, alternatives économiques, 1998.
[35] Le Monde.
[36] Courrier des Cadres.

Problèmes embarrassants et scabreux que, forcément, nous posera tôt ou tard la réalité
« Nous sommes un peu agités ici par nombre de projets de réforme sociale. Pas un homme sachant lire et écrire qui n’ait dans la poche de son gilet le brouillon d’une nouvelle communauté. »
Lettre de Ralph Waldo Emerson à Thomas Carlyle, 1840 [1]
« (...)si grande est la peur des hommes, même les plus conventionnels d’entre eux, devant les choses jamais vues, les pensées jamais pensées et les institutions jamais essayées auparavant. »
Hannah Arendt, Le système totalitaire [2]
« Il raconte que pendant sa jeunesse, à l’époque de la grande dépression, les gens lisaient parce qu’il n’y avait rien de mieux à faire, que cela ne coûtait pas cher, et qu’on avait chaud dans les bibliothèques, et que les gens continuaient à discuter de leurs lectures sur les trottoirs après la fermeture ; Il pensait que cela durerait ainsi pour toujours, mais il n’en a rien été. »
"Saul Bellow et la mort",Le Monde, 1997
La théorie confortable de l’aliénation
Karl Liebknecht, prisonnier d’une mystique de fin des temps, proclamait dans son dernier écrit connu, en janvier 1919, peu avant de tomber sous les balles de ses assassins : « Pour les forces primitives, élémentaires de la révolution sociale, dont la croissance irrésistible constitue la loi vivante du développement social, défaite signifie : stimulant. Et de défaite en défaite, leur chemin conduit à la victoire [3]. »
Avec ce romantisme du martyre [4], la théorie confortable de l’aliénation, permit à bon nombre de révolutionnaires de justifier les désillusions que l’histoire leur infligeait. Car le prolétaire est toujours quelque part sur le chemin de la désaliénation, comme chez les catholiques le pêcheur est sur celui de la rédemption, le langage de la révolution est forcément son langage, et les absolutions dont on gratifie ses pires travers servent depuis des lustres de soubassement à un militantisme intéressé et répétitif revigoré ces dernières décennies avec l’apologie du dialogue et de l’écoute, où se retrouvent candides et ravis les curés de toutes les églises.
S’ils aiment le sport, leur magnétoscope ou leur entreprise, plus que la révolution, c’est qu’ils sont aliénés, qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, qu’ils ne connaissent pas les vraies raisons de leurs actes, « le monde dont leur révolte est porteur [5] ». S’ils se manifestent en masse pour la Coupe du Monde de Football, pour l’enterrement de Lady Diana ou contre la pourriture de la classe politique, c’est qu’ils protestent confusément contre la mondialisation capitaliste, comme le suggère un journal gauchiste [6]. Et de même que pour le Cardinal Lustiger les jeunes sont à la recherche de Dieu, mais sans le savoir, dans le langage situationniste si le prolétariat n’a pas acquis la conscience de sa tâche révolutionnaire c’est qu’il n’a pas conclu sur la totalité de sa misère, si les ouvriers persistent dans leur inexistence, c’est qu’ils ne savent pas communiquer la vérité de leurs actes. On pourrait multiplier à l’infini ce genre de citations...
Mais comme l’ont bien démontré certains anarchistes au tournant du siècle, ce monde d’injustice ne pouvait perdurer sans la participation active de ses victimes. Et cette participation est aujourd’hui plus consciente que jamais, la généralisation de l’instruction secondaire, malgré ses tares, l’abondance d’informations, les images du monde entier largement diffusées, les résultats accumulés des sciences sociales mis à la disposition de tous ceux qui veulent se donner le temps et la peine de s’instruire, interdisant en Europe et dans tous les pays développés de se prévaloir du bénéfice de l’ignorance pour justifier.
Contrairement à la démagogie intéressée qui ne cessa de croître tout au long du vingtième siècle, et qui allait aboutir à discréditer leurs efforts sous le vocable péjoratif d’éducationisme, certains révolutionnaires n’hésitaient pas à exiger de la classe ouvrière qu’elle s’élève à la hauteur de la tâche qui lui était assignée pour prendre en main les destinées de la société tout entière. Clubs politiques, académies ouvrières, sociétés fraternelles, syndicales et éducatives, coopératives de production y devaient contribuer. Mais pourquoi tant d’efforts si les lois du matérialisme historique ont condamné la bourgeoisie, si la classe dans son ensemble doit hériter du pouvoir comme un fruit mûr ? Si le prolétaire n’attend qu’une secousse providentielle pour tomber le masque de son aliénation, révéler sa véritable nature d’homme libre et souverain ? Si la société nouvelle doit inéluctablement voir le jour ? Si l’on pouvait entrer en révolution pour satisfaire des ambitions et rester un mari tyrannique, un mauvais père, un voisin exécrable et un feignant de la tête, si ce n’était plus considéré comme un honneur d’être admis dans un Parti du prolétariat qui n’exige ni qu’on se surpasse ni même qu’on s’améliore ?
Sachant le piètre accueil qui fut trop souvent réservé par les prolétaires aux avant-gardes qui prétendaient leur apporter la conscience et les moyens de leur émancipation, on peut se demander s’il n’y a pas là quelque obscur ressentiment contre ceux qui leur proposaient une liberté et une responsabilité que bon nombre d’entre eux étaient sans doute peu désireux d’assumer, s’il n’est pas temps de réviser ce crédit permanent que les révolutionnaires ont toujours fait aux masses, s’il faudra toujours, et jusqu’où, tolérer cette irresponsabilité souveraine savamment exploitée par les manipulateurs de toutes sortes, y compris à l’extrême gauche et jusque chez les anarchistes, et en grande partie satisfaite par la consommation de masse.
Et plutôt que de reconstruire inlassablement la réalité pour la faire correspondre à ses désirs, aussi nobles soient-ils, tout prétendant révolutionnaire ne devrait il pas s’exercer chaque matin en se posant cette question sans détour : que puis-je envisager, réellement, de construire avec cette première personne croisée sur mon chemin ? Avec qui enfin, ai-je envie de prendre des risques, de vivre ou de mourir, de construire et partager un monde ?
Quelle valeur pouvons nous encore reconnaître aux articles de foi du socialisme issus en droite ligne du « bon sauvage » de l’époque des lumières (encore si présents dans l’esprit de Mai), qui supposent l’innocence de l’être humain perverti par la société, et ce désir de liberté qui ne demande qu’à s’exprimer chez tous et chez chacun si on lui en donne l’occasion ? Et « que reste-t-il d’humainement valable dans l’espoir humain qu’avec Liebknecht et Luxembourg nous avions placé dans la Révolution Prolétarienne (...) quelle confiance peuvent encore conserver les ouvriers dans la responsabilité collective de leur propre classe [7] ? » comme Prudhommeaux se le demandait déjà en 1948, dans La tragédie de Spartacus  ?
Qu’est-ce qui va remplacer l’appât du gain, le goût de vaincre, qui sont les puissants ressorts de cet ordre de choses, et qui ne peuvent disparaître instantanément, on ne sait par quel miracle ? Qu’est-ce qui remplacera l’argent, pouvoir essentiel sur la vie ? Car aussi haïssable que soient les passions qu’il inspire, il est malgré tout ce pourquoi on vit, on chante et on meurt, à Calcutta comme à Wall Street, et pour la majeure partie de l’humanité, il est ce qui existe vraiment, et le plus souvent aussi fort que les dieux, car toutes les passions humaines lui sont liées. Ce jeu à qui perd gagne, qui mène le monde depuis des millénaires perdure-t-il seulement parce que les hommes sont toujours prisonniers des puissances passionnelles que ce pouvoir renferme et qui, chaque fois qu’il se manifeste dans leur vie (et c’est toujours), apporte le poids fort de l’histoire contingente, à travers lequel le hasard s’affirme comme un ordre dégageant enfin l’homme de ce si pesant libre arbitre que les progrès du genre humain lui imposent et que la révolution réussie lui imposera encore plus ? Car il lui faudra alors s’engager dans la construction de sa vie. Sinon, pourquoi faire une révolution ?
Autant de questions redoutables qui nous interpellent avec colère ; mais c’est précisément parce qu’elles sont douloureuses qu’il nous faut creuser plus avant. Car pour paraphraser Gustav Landauer, nous sommes persuadés que maintenant ou à un autre moment, celui qui voudra effectuer une transformation radicale ne trouvera rien d’autre au début à transformer que ce qu’il a. Et ce ne sont pas les réponses faciles, comme celles du genre on verra à ce moment là, ou la révolution apportera la solution qui nous seront du moindre secours.

Pour une conclusion sans fin
« Sur les routes où mon sang m’entraîne, il ne se puisse pas qu’un jour je ne découvre quelques nouvelles vérités. »
Antonin ARTAUD

« Nous devons nous mettre au vrai travail, vraiment comprendre que la réorientation ne tombera pas du ciel. Que cela implique, au sein de conditions ambiantes défavorables, un double arrachement : Arrachement à la domination d’une unique pensée sous ses aspects circulaires, arrachement aux routines de pensée héritées du passé, devenues, faute de travail nouveau, variantes de cette même unique pensée. »
André Prudhommeaux.

Le capitalisme nous parait condamné, inéluctablement, parce qu’il n’arrive à résoudre aucun des problèmes cruciaux de l’humanité, parce qu’il menace aujourd’hui jusqu’à la survie de l’espèce, mais aussi et parce qu’il a su dresser contre lui, depuis deux siècles, tout ce que l’humanité compte de plus noble et de meilleurs. Et même si nous ne devons pas hésiter à remettre en cause l’héritage des mouvements révolutionnaire des deux derniers siècles, même si les moyens qui ont étés privilégiés jusque là pour atteindre une société meilleure doivent être requestionnés, ainsi le rôle central dévolu à la violence comme instrument de la transformation sociale, compte tenu des dérives monstrueuses que l’histoire nous a enseignées et du développement extraordinaires des moyens de destruction [8] que nous connaissons aujourd’hui, rien ne vient nous convaincre qu’il faille enterrer toute espérance, rien ne nous incline à renoncer aux espoirs que de tout temps les peuples ont mis dans les révolutions, rien ne vient, à nos yeux, diminuer la dimension dramatique et poignante de la vie des révolutionnaires, l’héroïsme des communards, la flamme qui animait les spartakistes, la légende vécue de la Colonne de Fer.
Et rien n’est venu nous réconcilier avec un univers où l’image virtuelle permettra bientôt de reconstruire tout le passé, réservant la vérité historique à une élite et reléguant les astuces photographiques de la police de Staline au rang d’aimables bricolages, où le fantasme de toute puissance qui caractérisait la société du développement sans principe s’est transformé en folie démiurgique pour les entrepreneurs qui envisagent de rectifier l’homme pour l’adapter à la vache folle, à la lèpre de verre et de plastique qui tend à recouvrir l’ensemble du territoire urbain, et à tout l’environnement mortifère qui n’est que la projection de ses renoncements, puisque le monde entier reflète toujours plus exactement les conditions d’inconscience dans lesquelles il est produit.
Car ce monde, à l’évidence, a besoin d’un nouveau phénomène civilisateur, à l’image de ce qu’a pu représenter le christianisme à la chute de l’Empire romain, d’une révolution de l’esprit et de la sensibilité, d’un programme de reconquête ontologique tout autant que d’un bouleversement du mode de production. Et aujourd’hui, plus que jamais, nous ne pouvons renoncer à la promesse d’un nouveau départ humain.
Le minimum, sans doute, pour qui souhaite une humanité nouvelle, c’est déjà de combattre le falsifié, le faux questionnement partout à l’oeuvre, et c’est le plus abrupt, car le conformisme régnant dans tous les milieux n’a sans doute jamais été aussi fort. Pour combattre la passivité, la lassitude, et « conduire [la société] au seuil de cette remise en cause fondamentale qui préside à la naissance d’une utopie [9] », laquelle seule permettra de dépasser la peur de l’inconnu entretenue par la mise en scène de toutes les barbaries qui se développent quand les cadres sociaux se délitent [10], il nous faudra trouver un autre entendement, tâche redoutable défiant la misère de ce temps. Et conscients que les meilleures solutions données aux problèmes posés par les révolutions du passé ne sont plus d’un grand secours, oser parler du réel et apprendre à poser les questions d’aujourd’hui, quitte à nous reprendre sans cesse, en commençant par penser la réalité, pour trouver les signes et les codes permettant de décrypter le nouveau que le quotidien abrutissant nous dérobe. Il faudra enfin rompre avec le langage et la pensée technique comme avec l’arrogance théoricienne, et nous réapproprier le contenu passionnel et humaniste des révolutions de tous les temps.
Comme le siècle des lumières s’est proposé d’en finir avec les superstitions qui rivaient l’homme à ses chaînes, notre siècle doit s’affranchir de l’économie, qui est l’art de mystifier les relations entre les classes sociales et le rapport que l’homme entretient avec la nature comme avec sa propre nature méconnue, en finir avec l’entreprise actuelle, la propriété privée des moyens de la production de la vie, la circulation des capitaux qui ravagent la planète ! Et il n’y aura pas d’issue heureuse tant que les classes qui sont placées aujourd’hui comme hier pour profiter de tout n’auront pas été expropriées du pouvoir extravagant dont elles disposent de mobiliser toutes ressources à leur profit, tant que les grandes compagnies qui se partagent le monde n’auront pas été mises hors d’état de nuire, de même que tous les prédateurs, et jusqu’au dernier des racketteurs de cour d’école.
Mais sachant que « l’homme sans restriction est une vue de l’esprit » comme l’écrit Norbert Elias [11], et que « une société sans institutions explicites de pouvoir est une absurdité dans laquelle sont tombés aussi bien Marx que l’anarchisme [12] », nous devons poser sans détour la question des fondements d’une nouvelle légitimité du pouvoir et du droit, comme le souhaitait André Prudhommeaux qui écrivait en 1947 [13] : « Ne serait-il pas nécessaire, dès aujourd’hui, de se mettre d’accord sur les fondements éthiques de la sociabilité et de la société libertaire et de formuler les normes essentielles du droit coutumier qui servira de base aux rapports humains, lorsque cette loi vivante sera substituée au mécanisme arbitraire et fondamentalement vicié des lois statiques de l’oppression et du privilège ? Ne conviendrait il pas enfin de préciser par écrit, au terme d’une vaste enquête, les principes de cette législation d’autogouvernement, de ce code d’honneur et d’équité, de cette justice qui n’a point de sanction pénale dans la vindicte de l’état, mais dans la seule conscience, et que nous comptons proposer aux hommes ? (...) N’hésitons donc pas à nous poser d’avance les problèmes embarrassants et scabreux que, forcément, nous posera tôt ou tard la réalité ... [14] ».
Que répondre ? Partir sur quel terrain ? Où est notre héritage ? Que nous ont laissé les révolutions et les mouvements d’avant garde de ce siècle ? Qu’y a-t-il à reprendre de toutes ces tentatives ?
Les surréalistes pratiquèrent l’écriture automatique, l’interrogation des rêves, l’affirmation d’une nouvelle exigence d’être au monde et provoquèrent le hasard. Les situationnistes ont donné leurs dérives psycho-géographiques et l’urbanisme unitaire, ils eurent eux aussi le mérite de tenter l’exploration de domaines nouveaux dans le secteur fort périlleux, comme tout ce qui est foncièrement subjectif, de la vie quotidienne, même si les résultats ne semblent pas avoir été à la mesure de leurs attentes.
Ces défricheurs, en portant leur critique plus avant, plus loin que ce fut jamais, n’ont pas été avares de déclarations tonitruantes, de programmes irréalisables, si séduisants pour cette raison même, de prétentions sans borne et de provocations aussi faciles qu’inutiles. Ayant acquis tout le prestige de la pureté radicale dont ils se sont fait une arme redoutable, ils se sont bien gardés de rester sobres dans ces bacchanales de l’autosatisfaction qui caractérisent si bien la frénésie narcissique de notre fin de siècle ; et tout cela ne fut pas toujours assumé sans indélicatesse ni facilité. Ainsi toutes ces exclusions pratiquées par les surréalistes à l’encontre de ceux qui, au milieu des années vingt, avaient quelque chose à opposer à leur sommation de se ranger sous la bannière communiste [15], et le fait de ne recevoir la révolution prolétarienne que sous la lumière léniniste d’Octobre ; ou les phrases assassines des situationnistes vis à vis des membres exclus... Ils n’ont pas non plus hésité à repousser quelques questions essentielles qu’il ne sert à rien d’isoler ou de railler pour ne pas avoir à y répondre. Ainsi celle que posait Artaud « J’ai toujours pensé qu’un mouvement aussi indépendant que le surréalisme n’était pas justifiable des procédés de la logique ordinaire [16] ». Et comme l’écrivait le situationniste américain Ken Knabb, « des questions qui mériteraient un examen et un débat sont ignorées parce qu’elles ont été monopolisées par la religion, ou qu’il se trouve qu’elles sont connues en termes particulièrement religieux... [17] »
Ces avant-gardistes, avec leurs vantardises radicales si plaisantes, n’ont guère fait avancer le débat sur le sujet, qui est à reprendre là où Prudhommeaux l’a laissé.
Aujourd’hui encore, de multiples lignes de fuite sont possibles... Nous pourrions nous aussi, comme première diversion, rejouer à l’avant garde avec ses proclamations tonitruantes, cela s’est vu, et enchaîner tout de suite sur les adhésions, les ruptures, les oukases et les exclusions. Nous pourrions, car c’est facile de nos jours, et sans risque, faire l’apologie de la désertion ou de l’indigne, ce qui n’effraie plus le bourgeois mais l’amuse et souvent même le sert. Trop souvent en effet, les avant-gardes furent fascinées par la destruction et par le morbide, encensant tout ce qui prenait le contre-pied des fameuses « valeurs bourgeoises », avec la participation d’un certain anti-art qui permit à nombre de crétins d’ériger leur inculture en fierté et leur incapacité en exemple, le champ étant ainsi dégagé pour laisser la place au pompeux je ne sais pas, à un nihilisme de pacotille paré de toutes les manifestations d’inconscience, savamment encouragé par un pouvoir qui a appris depuis la condamnation des Fleurs du Mal, ce qu’il peut et doit laisser faire. Et cette négation est tombée dans l’hystérie la plus sotte, accompagnant partout la décomposition ambiante sous le regard amusé de ceux qui profitent. [18]
Il est autrement difficile de redonner toute sa force et son sens à ce qui a toujours fait l’honneur d’être humain. Et qu’était-ce d’autre que cette volonté de créer l’homme nouveau, qui animait les révolutionnaires les plus sincères, si ce n’est cet immense désir de lui redonner toute sa place dans le monde, toute sa dignité, son honneur de vivre dans le côtoiement inévitable de la mort ?
Nous savons combien ces temps nous sont hostiles.
Qu’on ne s’y méprenne pas, nous sommes bien conscients qu’il nous manque la pratique d’une ou plusieurs révolutions pour écrire mieux et plus juste.
Et l’époque nous encombre avec son conformisme acéré, armé de pressions économiques et idéologiques morbides, épaulé par tous les partis du vieux monde.
Ce monde où le confusionnisme triomphe !
Où le faux a pris le goût du vrai !
Où chaque jour l’imbécillité nargue l’intelligence.
Où chacun peut disparaître dans l’indifférence humaine au milieu d’objets morts !
Mais il reste encore maints visages de femme capables de nous émouvoir. Une aube sans propriétaire et des risques à vivre autrement fascinants que les risques économiques...
Nous ne nous résignerons jamais.

Pa kin (à gauche) en France à Chateau-Thierry (printemps 1928)
Illustration tirée du n° de fin d’année 2005 du Monde libertaire

[1] André RESZLER, Mythes politiques modernes, PUF, 1981.
[2] Hannah ARENDT, Le système totalitaire, Seuil, 1979.
[3] Dans le même ordre d’idées, Rosa Luxembourg écrit : "Que nous montre l’histoire des révolutions modernes et du socialisme ? Le premier flambeau de la lutte de classe en Europe : l’insurrection des tisseurs de soie lyonnais en 1831, se termina par une lourde défaite. Le mouvement des Chartistes en Angleterre - par une défaite. Le soulèvement du prolétariat à Paris dans les journées de Juin 1848 finit par une défaite écrasante. La Commune de Paris finit par une défaite terrible. Tout le chemin du socialisme - autant que des luttes révolutionnaires entrent en considération - est pavé de défaites, et malgré cela, cette même histoire mène pas à pas, inéluctablement, vers la victoire définitive. Où serions nous aujourd’hui sans ces « défaites » dans lesquelles nous avons puisé l’expérience historique, la reconnaissance de la réalité, la puissance et l’idéalisme ! Aujourd’hui que nous sommes avancés jusqu’au seuil de la bataille finale dans la lutte de classe prolétarienne, c’est précisément sur ces défaites que nous avons les pieds. Nous ne pourrions nous passer d’aucune. Chacune fait partie de notre force et de notre clarté de but." "L’ordre règne à Berlin", 14 janvier 1919, réédité en 1917 par les éditions Spartacus, in Spartacus et la Commune de Berlin, 1918 1919.
[4] Aujourd’hui encore, si on apprécie les révolutionnaires on les préfère voués la mort, c’est sans doute une des raisons du succès inattendu qu’a rencontré le beau film de Ken Loach, "Land and Freedom", ainsi que du regain d’engouement pour le Che, à la frontière de cette complaisance conformiste et d’une réelle nostalgie pour la pureté et la grandeur de ces destins.
[5] "Notre époque voit se développer, et verra s’amplifier une tendance à s’en prendre à toutes les institutions et à tous les aspects de la vie dominante (...) Beaucoup savent confusément que nous vivons la fin d’un monde, même s’ils ne savent pas encore ce qui va advenir : le mouvement n’a pas eu la force de rendre visible son contenu et d’affirmer ses perspectives. La révolution se masque encore derrière le capital. Ceux qui supportent de moins en moins la barbarie capitaliste doivent découvrir ce à quoi ils aspirent : le monde dont leur révolte est porteur, le monde qui vient..." KING KONG INTERNATIONAL, 1976.
[6] "En une période où l’espoir d’un changement radical de société a reculé, où les modèles qui structurèrent longtemps la pensée progressiste se sont effondrés, où la gauche traditionnelle s’est platement adaptée à la gestion d’une société de plus en plus inégalitaire, ou la représentation politique traverse une crise majeure, des événements aussi disparates qu’une Coupe du Monde en France, la disparition d’une princesse en conflit avec la couronne britannique, voire la pourriture d’un régime révélée par des crimes pédophiles en Belgique, peuvent devenir prétextes à démonstrations de masse (...) Et si, l’espace d’une semaine folle, c’est à travers le football que se manifesta une immense liesse populaire, c’est que l’histoire de ce sport en recoupe une autre : celle à travers laquelle le prolétariat s’affirma comme classe depuis la fin du siècle dernier (...) l’événement fait penser fait penser à un acte de résistance sourde à la mondialisation des marchés financiers, réputée intangible et hoirs de portée des peuples." Rouge, journal de la Ligue communiste, 16 juillet 1998.
[7] André PRUDHOMMEAUX, "La tragédie de Spartacus", dans Spartacus et la Commune de Berlin, 1918, 1919, 1948, réédité par les éditions Spartacus, 1972.
[8] Comme l’armement nucléaire tactique, par exemple.
[9] Thierry PAQUOT, Utopie, l’idéal piégé, Hatier, 1996.
[10] C’est ce qu’a bien vu Simone Weil qui écrivait dans  ? ? ?, "n’importe quel mal réel est toujours moindre que les maux possibles que risque toujours d’amener une action non calculée. D’une manière générale les aveugles que nous sommes actuellement n’ont guère de choix qu’entre la capitalisation et l’aventure".
[11] Norbert ELIAS, La civilisation des moeurs (1939) réédité par Calmann Levy, coll.Agora, 1976.
[12] Cornélius CASTORIADIS, La montée de l’insignifiance, Seuil, 1998.
[13] André PRUDHOMMEAUX, "La loi, le contrat et la coutume, vers une charte des usages ?", L’effort libertaire, réédité par les éditions Spartacus, 1978.
[14] C’est nous qui soulignons.
[15] Dont bien sûr Artaud.
[16] Antonin ARTAUD, A la grande nuit ou le bluff surréaliste.
[17] les situationnistes traitent de religion, c’est généralement à travers ses aspects les plus superficiels et les plus spectaculaires, comme un épouvantail que réfuteront avec mépris ceux qui sont incapables de réfuter quoi que ce soit d’autre (...) Des questions qui mériteraient un examen et un débat sont ignorées parce qu’elles ont été monopolisées par la religion, ou qu’il se trouve qu’elles sont connues en termes particulièrement religieux. Certains peuvent ressentir l’inadéquation d’un tel rejet, mais ils ne sont pas sûrs de la manière dont on pourrait agir autrement sur un terrain aussi tabou, et donc eux aussi se taisent ou retombent dans la banalité." Ken KNABB, The realization and suppression of religion", Berkeley, 1977.
[18] "L’équation selon laquelle dans le mal se trouve toute volupté (Baudelaire) pourrait servir de badge à tous les tortionnaires du monde" disait déjà justement Jean Malaquais en 1941 dans Le journal d’un métèque.