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Nos pères ennemis : Morts pour la France et l’Algérie (1958-1959),
Mato Topé

Hélène Erlingsen-Creste & Mohamed Zerouki, Toulouse, Privat, 2012.


Un rêve algérien comme remède à l’écartèlement algérien

Chant du déshonneur  : Je n’oublierai jamais l’écartèlement algérien, aux quatre vents de l’agonie. Ni les enfants, dans les ruines, cherchant qui pleurer. Ni les hommes, fusillés à l’aube, égorgés la nuit, entre les murs de la honte. Ni les femmes violentées, ni le hideux sourire du suborneur, mon camarade.
Je n’oublierai jamais les incendies dans la montagne, les agneaux éventrés, au hasard de la cruauté. Ni les pistes de haine, les cortèges de douleur. Ni le regard faux des chefs, ordonnateurs de massacres. Ni leur rire devant la torture, la bastonnade, la mutilation
. Benoist Rey, Vérité Liberté n°12, octobre 1961

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L’écartèlement algérien continue de travailler la société française plus de 60 ans après l’indépendance. Les mémoires des différents groupes sociaux sont pour la plupart antagonistes et surtout toutes douloureuses. Pour en mesurer l’acuité et l’actualité, il suffit d’animer un échange à l’issue d’un film sur le sujet ce qui fut souvent mon cas...

Nos pères ennemis a été publié en 2012 soit cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie durant laquelle le père d’Hélène Erlingsen-Creste et celui de Mohamed Zerouki ont trouvé la mort, le premier en tant que sous-officier de l’armée française et l’autre en tant que moudjahid de l’ALN. Clovis Creste avait choisi d’être affecté dans une SAS ; il a été tué en 1958 lors d’une embuscade. Ancien militant du PPA (Parti Populaire Algérien de Messali Hadj) devenu commissaire politique, Ibrahim Zerouki a disparu dans l’Ouarsenis en 1959 et son corps n’a jamais été retrouvé. Les circonstances exactes de sa mort restent une énigme.

L’objet explicite de ce livre écrit à quatre mains était d’œuvrer à la réconciliation, à un rapprochement entre les deux rives de la Méditerranée. Mohamed Zerouki tient à le rappeler à plusieurs reprises. “On voulait foutre à la porte le racisme, mais pas les honnêtes gens” (p.137) “On n’a pas de haine, contre personne. Ni contre les soldats français, ni contre l’immense majorité des Français qui ont vécu en Algérie. On parle beaucoup des colons, des gros colons. Mais en fait, c’étaient beaucoup des petits ouvriers, des petits commerçants, qui gens qui aimaient l’Algérie, qui sont partis avec le cœur gros.” (p.137). Ou encore, en parlant à ses enfants de son père : “Il ne s’est pas battu contre les Français, mais contre le colonialisme.” (p.174)

Ce ne sont en rien des paroles en l’air. J’ai pu le mesurer personnellement. Ayant fait le choix de travailler à Alger entre 1977 et 1981 afin de me réconcilier avec mon passé, j’ai très souvent été ému par l’accueil qui m’était réservé : en tant que natif d’Algérie, j’étais bienvenu, considéré plus que comme un cousin germain, comme le fils prodigue. Le premier jour de mon retour en 1976, le chauffeur de taxi qui me conduisait de l’aéroport au centre d’Alger, m’a demandé, en me vouvoyant, si c’était ma première visite en Algérie, question rituelle en quelque sorte. Comme je lui ai répondu que j’y étais né, il m’a dit, avec un chouia d’emphase (nous sommes bien dans le monde méditerranéen !) et en passant au tutoiement : “C’est maintenant que tu es rapatrié !”

Malheureusement, dix ans après la publication de Nos pères ennemis, cette réconciliation semble s’être encore éloignée. Et le choix de Mohamed Zerouki de vivre à Pessac en Gironde en constitue, en soi, le symptôme : “Aujourd’hui, j’ai fait le choix de vivre en France, mais je reste Algérien.” (p.173) Car le rêve algérien porté par les Zerouki père et fils ne s’est tout simplement jamais concrétisé. La construction nationale (i.e. de l’Etat) s’est effectuée autour du phantasme de “la personnalité arabo-musulmane” : l’islam est religion d’État (article 2 de la Constitution). Excluant de facto les non-musulmans : aujourd’hui, ces Algériens ne constituent plus qu’une infime minorité .

Quant aux Algériens athées, ils ont intérêt à faire profil bas car les Islamistes s’ils ont perdu toutes les batailles, ont gagné la guerre. Il suffit pour s’en convaincre de fréquenter les réseaux sociaux où les formules religieuses sont devenues de rigueur. Au siècle dernier, Kateb Yacine pouvait soutenir que "Ces religions ont toujours joué un rôle néfaste. Il faut s’y opposer avec la dernière énergie. On les voit maintenant à l’œuvre. On les voit en Israël, en Palestine, on les voit partout. Ces trois religions monothéistes font le malheur de l’humanité." Il est mort en 1989 à Grenoble et son petit-neveu, Reda Kateb, né à Paris, honore de belle manière sa mémoire en faisant carrière au théâtre et au cinéma mais en France. Quant à Mohammed Moulessehoul alias Yasmina Khadra, tout comme Boualem Sansal ou encore Kamel Daoud, ils vivent tous également en France. Et Mohamed Zerouki à Pessac…

Sans oublier que “La personnalité arabo-musulmane” exclue également, les Algériens ne se considérant pas comme Arabes… Et il en existe un certain nombre même en dehors de la Kabylie…

Parmi les mythes qui entourent la guerre d’Algérie figurent en bonne place celui du départ du million de Pieds-Noirs en 1962. Or 150 000 sont partis avant 1962, 650 000 en 1962 et donc 200 000 sont restés après l’indépendance. Ce mythe s’avère fonctionnel des deux côtés de la Méditerranée. En France, il permet de construire une unité des Pieds-Noirs, de les essentialiser et surtout de donner à certains la légitimité de parler en leur nom. En Algérie, un départ massif mais surtout indifférencié en 1962 évite d’expliquer le renoncement, au fil du temps, de ceux qui avaient décidé de demeurer dans la nouvelle Algérie en construction (là aussi, les raisons sont diverses et méritent d’être travailler). Effectivement, cette fraction significative a fini, au fil des ans, par abandonner et partir. Réalisateur de Un rêve algérien, Jean-Pierre Lledo a quitté Oran en juin 1993 suite aux menaces de mort des islamistes du GIA. Ce fut, sans doute, la cause déclenchant sa décision mais comme ses films en témoignent, c’est surtout l’échec d’une Algérie laïque, fraternelle et multiethnique qui se trouve à l’origine de son renoncement. Son dernier film Algérie, histoires à ne pas dire a été interdit en Algérie en 2007, et le demeure encore aujourd’hui. A juste titre, tant il est vrai que ces histoires à ne pas dire (comme celle de l’assassinat de Cheikh Raymond le 22 juin 1961 à Constantine ou celle des massacres du 5 juillet 1962 à Oran) contredisent profondément le roman national…

A la fin de Nos pères ennemis, Mohamed Zerouki formule le souhait : “C’est à la génération d’aujourd’hui, de mes enfants et des tiens, Hélène, de se rapprocher pour que cette guerre se transforme en une leçon de paix.” (p.174) Incha’Allah !

Mato-Topé