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Lire : Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité
Gwenolé KERDIVEL

Graeber D. et Wengrow D. (2022) – Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Paris, Les Liens qui Libèrent, 745 p.

Il s’agit là de la traduction française d’un ouvrage publié en 2021, The Dawn of everything : A new History of Humanity, par l’anthropologue D. Graeber, professeur à la London School of Economics, prématurément décédé en septembre 2020, et par l’archéologue D. Wengrow, de l’Institut d’Archéologie de l’University College de Londres.

Touffu et souvent répétitif dans son argumentation, l’ouvrage se découpe en douze chapitres de longueurs différentes, agrémentés de nombreuses notes de bas de page, d’un index des noms propres et d’une abondante bibliographie. Il faut souligner l’excellent travail de la traductrice Elise Roy qui a su rendre l’écriture alerte et commode. De la bibliographie, on regrettera le très faible nombre de références de langues françaises (seuls les ouvrages traduits du français vers l’anglais ne semblent connus des auteurs), qui aboutit à certaines approximations, dont une flagrante (p. 106) : l’affirmation que le terme de « Préhistoire » ne s’est répandu qu’après la découverte anglaise de la grotte de Brixham… pourtant postérieure aux travaux de J. Boucher de Perthes, qui seront validés par la British Archaeological Association en avril 1859.

Les quelques critiques universitaires recensées par C. Demangeat sur son blog https://www.lahuttedesclasses.net/ consulté le 13 octobre 2024 (telle que celle d’A. Paul, professeur à l’université de Bâle, ou celle de W. Scheidel, professeur à Stanford) peuvent jeter un doute sur l’intérêt de l’ouvrage. Et pourtant, à leur lecture, on ne peut que se dire qu’il s’agit d’une réaction plus ou moins virulente à la critique de l’évolutionnisme dont D. Graeber et D. Wengrow (G&W) parsèment leur ouvrage (page 670 et bien d’autres).

En même temps, nos auteurs ont effectivement cherché la polémique avec plusieurs phrases critiques des intellectuels spécialisés dans l’histoire de l’humanité : « N’oublions pas par ailleurs que, pendant une bonne partie de l’histoire européenne, seuls les intellectuels se sont montrés incapables d’envisager la possibilité de faire advenir d’autres mondes » (p. 95) ; « Naturellement, ceux qui n’ont pas accès aux rapports de fouilles archéologiques ont une excuse : ce qui filtre jusqu’au grand public se limite souvent à des informations éparses et sensationnalistes à partir desquelles il est difficile de reconstituer le tableau général. Mais quand on est savant ou chercheur, rester dans l’ignorance demande un réel effort » (p. 192). Avec de telles phrases, il est difficile d’espérer l’indulgence d’une grande partie de la communauté des chercheurs, qui a souvent barboté depuis toujours dans un système très compétitif et hiérarchisé, où il est convenu de ne pas faire de vagues.

Or, l’ouvrage de G&W est avant tout un ouvrage politique, puisque D. Graeber n’a jamais caché ses convictions anarchistes (et le terme apparaît cinq fois, p. 24, 148, 274 (x 2) et 565) . Pour eux, « repenser les prémisses de l’évolution sociale, c’est repenser l’idée même de politique  » (548). Or, cette assertion n’est pas pour nous déplaire, les lecteurs de ce bulletin qui nous connaissent savent que nous sommes convaincus que l’archéologie est politique (Gouletquer, 2022).

Ainsi, dans leur ouvrage, G&W contestent la lecture évolutionniste (du simple vers le complexe) et déterministe (chaque évènement est déterminé par les évènements passés) de l’histoire de l’humanité qu’ils considèrent comme simpliste et ennuyeuse. Ils revendiquent au contraire une autre approche plus ludique, en s’appuyant sur des données archéologiques récentes, entremêlées de données anthropologiques, avec lesquelles ils discutent les conclusions habituelles des chercheurs pour proposer des alternatives. Ils se focalisent aussi sur le temps long et valorisent les lenteurs dans les différents processus en œuvre, tout en s’intéressant aux zones d’ombre (les « âges sombres » et autres « périodes intermédiaires ») et autres périodes chronologiques mal connues.

Le chapitre 1, « L’adieu à l’enfance de l’humanité »,...
.....est donc l’occasion pour G&W de s’attaquer d’emblée aux positions déterministes et d’affirmer que le discours dominant reste bloqué selon eux sur cet égal accès aux ressources matérielles. Discutant les théories de Pinker, ils utilisent, malgré l’écart chronologique important entre les deux, les exemples de Ötzi et de Romito 2 pour « simplement (...) montrer combien il serait aisé (...) de faire dire aux indices disponibles exactement le contraire de ce que leur fait dire Pinker » (p. 30). Et justement, à ce propos, combien d’entre nous, archéologues, avons réfléchi sur l’ensemble du spectre des possibilités interprétatives ? Plus loin, G&W discutent le travail de Napoleon Chagnon sur les Yanomamis pour contester la vision de Pinker. Ils en profitent pour évoquer le cas d’Hélène Valero (p. 35-37), qui, devant le choix de rester dans sa civilisation européanisée, a préféré rester chez les Yanomamis, comme d’autres avant elle chez d’autres populations indigènes ; ce qui démontre qu’il devait y avoir quelque chose d’appréciable au sein de cette société.

Avec « Blâmable liberté », le chapitre 2,...

.... G&W analysent les origines du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau (1754). Ils défendent la théorie que les « grandes idées » de « grands penseurs » occidentaux, théoriciens du droit naturel, reposent sur des idées étrangères largement empruntées aux indigènes, et reconnues et développées dans des récits de voyage du 17e siècle. Ceux-ci montrent surtout que les Amérindiens ne se posaient pas la question de l’égalité, si ce n’est celle des sexes (p. 61) et que les discussions entre colons et Wendats portaient surtout sur la liberté et l’entraide (p. 69-70). C’est ce qui est présenté dans l’ouvrage de Lahontan Dialogues avec un sauvage (1703), où l’auteur débat avec un Wendat, Kandiaronk. Le très grand succès de cet ouvrage documentaire (comme d’autres) va voir se multiplier les fictions adaptées de ces récits de voyage, dont un que Turgot (1727-1781) va critiquer en précisant que « la liberté et l’égalité dont jouissent les sauvages ne sont pas la marque de leur supériorité, mais de leur infériorité » (p. 84). C’est le point de départ de sa théorie du développement économique (1749). C’est elle, agrémentée de critique indigène et de récit biblique que Rousseau va habilement mêler dans son discours. Or, Rousseau, s’il retient une bonne partie de la critique indigène, « se montre totalement incapable d’imaginer une société reposant sur un autre principe » (p. 91).

G&W insistent sur l’effet toxique du « mythe du bon sauvage » de sa prétendue innocence. Mobilisant Pierre Clastres, qui a montré toute l’imagination indigène pour lutter contre le pouvoir coercitif, les auteurs soulignent que les indigènes avaient une bonne connaissance de ce pouvoir (p. 99). Finalement, pour les auteurs, c’est le terme « égalitaire » qui pose problème tant il peut désigner des choses très différentes.

Le chapitre 3 se propose de « Dégeler l’âge de glace ».

C’est le premier chapitre où les auteurs vont parler de Préhistoire, en soulignant d’emblée une évidence : le « paradoxe des connaissances » lié à une inégale distribution des découvertes. G&W s’y étonnent que, si l’homme est un animal politique selon Chrisopher Boehm, celui-ci n’aurait paradoxalement rien expérimenté de politique durant des millénaires. Impensable pour nos auteurs, qui préfèrent eux utiliser certaines découvertes problématiques, comme des preuves d’« une politique du Paléolithique ».

En discutant le travail de C. Lévy-Strauss sur les Nambikwaras (1955), à rebours de ce que développaient à l’époque les disciples de l’écologie comportementale recyclant la théorie de Turgot avec les concepts de clans, de tribus et de chefferies (Man the Hunter, Chicago, 1966), G&W introduisent les idées de variations saisonnières de la vie sociale et de « chefs » mal définis. Ils ouvrent aussi leur raisonnement, en ajoutant que beaucoup de sociétés « primitives » étaient très tolérantes à l’excentricité et que toutes comportaient leur « petite frange d’individus ‘extrêmes’ » (p. 129). En confrontant les sites à leurs idées, les auteurs s’étonnent que les inhumés de Sunghir (Russie) et de Dolní Věstonice (République Tchèque) aient des anomalies physiques, ce qui laisserait même à penser que les autres individus inhumés et sans anomalie physique devaient présenter quelques excentricités et que tout ce petit monde était peut-être tout autant craint qu’admiré au point d’alourdir les corps ou de bien sceller les sépultures.

Les monuments de Göbekli Tepe (Turquie) et de Yudinovo (Russie) pourraient tout aussi bien être des points névralgiques à des périodes précises et ponctuelles, témoignant d’une saisonnalité de la vie sociale. Ils proposent même d’étendre cette interprétation au cas (chronologiquement plus récent) de Stonehenge, où l’agriculture brille par son absence et où les monuments ne seraient plus que les lieux de rencontre des populations, « érigés à la gloire des fondateurs d’un clan dirigeant » (p. 139-141). Or, s’il y avait bien des chefs capables de coordonner des populations dispersées dans les îles Britanniques, les auteurs s’étonnent qu’ils s’évaporent à certaines saisons. Pour tenter de comprendre ce phénomène, G&W mobilisent notamment Robert Lowie. Ce dernier, en particulier, avait observé que les Indiens des Plaines formaient une « police des bisons » saisonnière dotée de très nombreux et puissants pouvoirs coercitifs, qui ne duraient pas dans le temps (p. 144-145).

C’est ainsi que, dans le chapitre 4,...
.... « Liberté individuelle, origine des cultures et naissance de la propriété privée », G&W explorent la fin de la Préhistoire et les populations mésolithiques, en s’interrogeant sur une contradiction : pourquoi le progrès technologique a-t-il conduit peu à peu à une contraction du monde et un rétrécissement des relations sociales, dont témoignent la multiplication des aires culturelles et avec elles « l’émergence de formes de domination plus pérennes et plus dures » ? Pour tenter d’y répondre, les auteurs reviennent sur la question de l’origine des inégalités (p. 165). L’idée qui a fait florès est que cette origine a à voir avec la répartition des biens matériels, sous-entendant que, sans biens productifs et sans excédents, il n’y a pas de pouvoir ni de classes de professionnels.

C’est ainsi que les marxistes considèrent que les excédents doivent être administrés de manière collective et équitable alors que les anthropologues eux considèrent que seule la suppression des excédents permet de maintenir l’égalité. Pour illustrer ce dernier cas, G&W utilisent le travail de James Woodburn qui conclut que la force des Hadzas (Tanzanie) et des Bushmens réside dans la simplicité de leur société, ce qui nous renvoie à l’impasse évolutionniste (p. 169-170). Pour avancer, Eleanor Leacock préfère parler d’«  autonomie  » en prenant l’exemple des Montagnais-Naskapis (MN). Chez eux, comme chez les Wendats, l’égalité est le corollaire de la liberté ; ces sociétés accordent plus d’importance aux libertés réelles qu’aux libertés de pure forme (p. 170-171). Finalement G&W, plutôt que parler de « sociétés égalitaires » préfèrent parler de « sociétés libres », d’autant plus que l’existence de hiérarchies fantoches ou limitées dans certaines sociétés rend confus le terme « égalitaire » (par exemple les Nuers d’Edward Evans-Pritchard). Revenant à l’archéologie après cette longue parenthèse, pour illustrer ces questionnements, G&W s’appuient sur les découvertes de Poverty Point (Louisiane), site de 200 hectares avec deux énormes tertres et de nombreux objets en pierres exogènes. Daté de 3500 av. J.-C. (époque archaïque), il est donc le fait de chasseurs-cueilleurs.

Employant une unité de mesure et des proportions standards à tout le continent nord-américain, G&W y voient un site de partage de connaissances et relèvent une complexité similaire dans la période mal connue au Japon, dite Jŏmon, en Finlande avec les monuments « Jätinkirkko » ou avec l’idole du Shigir (Russie). Pour G&W, le faible intérêt que portent les archéologues à ces données est un héritage de l’« argument agricole  » colonial, théorisé par John Locke (1690), qui veut que la terre appartient à celui qui la travaille. Or, comme les indigènes (et les chasseurs-cueilleurs du passé) ne travaillaient pas la terre, elle ne pouvait être à eux ; ce que contestent les recherches récentes sur les formes de propriétés indigènes. Un autre moyen pour consolider le mythe de la révolution agricole consiste à prétendre que les populations qui ne rentrent pas dans le schéma classique occupent des milieux atypiques, ce qui est là encore faux, comme l’attestent les univers culturels particuliers qui ont proliféré dans des zones d’abondance (par exemple les Calusas, sur l’archipel des Keys, Floride).

Les auteurs s’interrogent ensuite logiquement sur les formes de propriété qui pouvaient exister dans ces sociétés, en supposant qu’elles avaient un rapport avec le sacré (p. 204-205). Ils retrouvent le travail de J. Woodburn qui a démontré que la propriété privée n’existait dans ses sociétés que pour les objets sacrés, ou tabu. Dans la plupart des sociétés indigènes, les véritables propriétaires des terres et des ressources sont les dieux et les esprits d’où que les hommes ont un devoir de soins envers la nature, ce qui vient en contradiction, selon G&W, avec le droit romain qui donne la possibilité de ne pas en prendre soin. Cela explique aussi pourquoi il y a une telle différence entre la vie normale et la vie rituelle (exemple de l’Australie p. 209-210). La question relative à la propriété n’est donc pas de savoir quand elle est apparue mais plutôt comment elle en est venue à structurer toute la vie humaine.

Avec le chapitre 5, « Il y a de cela bien des saisons... »...
...., G&W continuent de discuter la différenciation culturelle. Si la notion d’aire culturelle est largement une invention des musées états-uniens (notamment de F. Boas et de Clark Wissler), elle a été reprise à profit par Vere Gordon Childe dans son ouvrage The Dawn of Civilisation. Cette notion est en effet un « moyen d’appréhender l’histoire de l’humanité sans classer les populations en fonction de leur patrimoine génétique, de leur niveau de développement moral et technologique, ou d’autres critères » (p. 222). Comme corollaire se développèrent aussi les débats autour de la « diffusion » culturelle (exemple des cat’s cradles, p. 222), dont la contribution la plus importante est peut-être celle de Marcel Mauss entre 1910 et 1930. Pour lui, nos ancêtres se déplaçaient bien plus que nous et n’ignoraient rien de ce qui se passait chez les autres.

Donc, si chacun savait ce qui se passait chez le voisin, la question n’est donc pas de savoir pourquoi certains traits culturels se diffusaient mais plutôt pourquoi certains ne se diffusaient pas : c’est le « refus de l’emprunt », processus conscient (ex. des Athabascans d’Alaska qui refusent d’emprunter le kayak inuit pourtant plus pratique). Pour Mauss, c’est en se comparant les uns aux autres que les hommes se sont distingués. Sur la côte ouest nord-américaine se côtoient deux grandes aires culturelles, classiquement qualifiées par les chercheurs de « sociétés d’abondance » ou de « sociétés complexes » : la Californie (dont les Yuroks) et la côte nord-ouest (dont les Kwakiutls), séparées par le fleuve Klamath. Les Kwakiutls vivaient des poissons anadromes, étaient très hiérarchisés, pratiquaient l’esclavage et le potlatch. Les Yuroks au contraire avaient une philosophie de frugalité et de simplicité (ils ne consommaient que des glands transformés) et la propriété privée y avait un rôle central, nécessitant justement le recours à l’argent (wampums).

Il s’agit là pour G&W d’un cas évident de schismogenèse, terme façonné en 1930 par Gregory Basteson « pour décrire la manière dont nous nous définissons par opposition les uns aux autres » (p. 80). G&W complètent « ce terme décrit la façon dont des sociétés en contact les unes avec les autres finissent associées au sein d’un système commun de différences, tout en s’efforçant de se distinguer » (p. 232), ce qui en fait un processus fondamentalement politique. Pour G&W, le point de rupture entre les deux sociétés de la côte ouest est l’esclavage. Cette pratique y apparaîtrait au « Pacifique moyen » et est le fait de sociétés qualifiées « de capture » selon les termes de Fernando Santos-Ganero. Sont capturés des humains aptes au travail plutôt que des jeunes dont il faut attendre qu’ils le soient. Étant donné que l’esclavage conduit à une « mort sociale » selon Orlando Patterson avec la rupture de tous liens, cela implique de prendre soin de l’esclave qui lui-même prend soin de son maître en le libérant des tâches ingrates. « 

L’objectif premier poursuivi par « les sociétés de capture » à travers cette pratique semblait bien être, paradoxalement, de renforcer leurs propres capacités à prodiguer du soin » (p. 245). Or « les simples actes de violence sont passagers ; les actes violents qui se muent en relation de soin ont tendance à se perpétuer » (p. 246). Il s’agit du sujet principal du conte moral sur les « Wogies » (p. 247-250). Finalement, pour G&W, l’origine de l’esclavage est à rechercher dans l’idée que se font les hommes de ce qu’est un ordre moral acceptable (les nobles Kwakiutls ne veulent pas travailler ni préparer le saumon et veulent une main d’œuvre à leur ordres) et au principe de liberté. Ainsi, chez les Yuroks, comme d’autres sociétés amérindiennes, existaient « des coutumes qui paraissaient explicitement destinées à prévenir la pérennisation de la condition de captif » (p. 257) : la coupe et le transport du bois, le rituel de sudation (miroir inversé du tournoi de graisse dit potlatch) ou le clown qui caricature les coutumes voisines.

G&W évoquent la ressemblance entre les populations de la côte nord-ouest du Canada avec les mésolithiques bretons ou ceux de la côte baltique, sans que l’on sache si ils étaient organisés pareillement. On remarquera qu’appliquer à la deuxième moitié du 5e millénaire sur la façade atlantique, l’hypothèse d’un processus schismogénétique entre les populations néolithiques de la côte nord de la Bretagne ou celles de Normandie-Maine se construisant en opposition aux populations environnant le golfe du Morbihan est à tout le moins séduisante et mériterait d’être testée...

Avec le chapitre 6, G&W s’attaquent à l’agriculture ....

........et à son apparition au Néolithique et notamment au cas du « Croissant fertile ». Pour ce faire, ils se penchent sur le site de Çatal Höyük (Turquie). G&W s’appuient sur la révision des données par I. Hodder (bucranes d’aurochs, statuette féminine nombreuses et cassées, activités domestiques dans les « temples ») pour rediscuter l’hypothèse du matriarcat primitif très largement rejeté. Ce « rejet violent » viendrait du rejet des théories de Marija Gimbutas et de son ouvrage The Goddesses and Gods of Old Europe (1982). Elle y suggère une relative égalité hommes-femmes, de bas écarts de richesse et de statut, un pacifisme important et un panthéon avec une déesse suprême (p. 275-277).

Bien que des travaux récents de Colin Renfrew ont validé une partie des théories de M. Gimbutas sur les migrations, la question du « matriarcat » reste en suspend. Pourtant, ce terme « pourrait décrire une situation où le rôle joué par les mères au sein du foyer forme le socle de l’autorité féminine dans d’autres domaines (sans que cela implique nécessairement une domination de type violent ou ostracisant) et où les femmes, en dernière analyse, exercent l’essentiel du pouvoir au quotidien » (p. 280). En ce sens, G&W font remarquer qu’à Çatal Höyük les figurines féminines semblent représenter des femmes mûres, possibles matriarches, que les figures masculines sont rares dans l’art, qu’aucun pouvoir centralisé ne semble exister dans les maisons, que les habitants semblent maîtres de leur vie rituelle, accordant une place importante aux routines quotidiennes, qu’une certaine « complémentarité voire une symétrie » existait entre les sexes et qu’il n’existait presque aucune référence à l’agriculture.

Toutefois, les auteurs soulignent que les fouilles ne nous montrent que l’existence hivernale des habitants de Çatal Höyük (p. 285), que les cultures se faisaient probablement sous forme d’agriculture de décrue « dans les sols limoneux des plaines alluviales de la Çarşamba Çayı » et qu’ils avaient choisi de ne domestiquer « ni les bovins ni les cochons ». Les routes commerciales du « corridor levantin » voyaient se multiplier les sites importants comme Jericho et Basta et « le moindre hameau » y avait son « domaine d’expertise : meulage des pierres, ciselage des perles, travail des coquillages... ». Pour G&W, l’agriculture y serait née également sous forme d’une « activité de niche » parmi d’autres, renforçant « la complémentarité entre les population » avec « de constantes occasions de s’échanger des biens » (p. 291).

Par la suite, G&W insistent sur le très lent processus de domestication du blé et suggèrent que cette lenteur était volontaire, due au fait que la « culture des terres, tant qu’elle restait peu contraignante, n’était qu’une technique de gestion de l’environnement parmi d’autres », qui ne devait pas empiéter sur les autres activités (p. 298-299). Ce mode de culture favorisait plutôt la propriété collective (les communs). Or, pour G&W, l’agriculture s’est accompagnée « de la fabrication des textiles, de paniers, de filets, de nattes et de cordages, autant de techniques auxquelles s’entremêlaient (…) des connaissances mathématiques et scientifiques », maîtrisées par les femmes, auxquelles on doit probablement cette « science du concret » chère à Lévy-Strauss et qui permet d’expliquer « la visibilité des femmes dans la vie artistique et rituelle » (p. 301 à 304). Au lieu d’agriculture, il faudrait plutôt parler de botanique et de jardinage.

Tout ces sites contrastent fortement avec les sites contemporaines de Göbekli Tepe, de Karahan Tepe ou de Nevalı Çori, avec leur architecture de pierre aux animaux gravés, exhibant la virilité masculine et la prédation, avec leurs scènes violentes de crânes coupés. De tout cela transparaît « l’idée de la chasse comme prédation, un moyen de subsistance se transformant subtilement en modèle pour la domination d’êtres humains  » (p. 310). Pour G&W, il faut voir là une schismogenèse, perceptible grâce au renversement des valeurs.

Dans le chapitre 7, G&W partent ...

...du principe que l’on ne peut plus considérer comme hypothèse par défaut que l’adoption de l’agriculture a induit la propriété privée ou la territorialisation ou encore la rupture avec le soit-disant égalitarisme des chasseurs-cueilleurs. Pour répondre à la question de la lente diffusion de l’agriculture, G&W empruntent l’expression d’« écologie de la liberté » à Murray Bookchin, auteur libertaire, vue comme « la propension des humains à pratiquer l’agriculture par intermittence et en toute liberté ; à jouer aux fermiers sans le devenir pleinement ; à faire pousser des graines ou élever des animaux sans sacrifier une trop grande part de leur existence aux rigueurs logistiques de l’agriculture ; à maintenir un réseau trophique suffisamment étendu pour que cultiver la terre ne soit pas une question de vie ou de mort » (p. 330), bref une forme d’agriculture par intermittence comme ils l’appellent. Ils constatent que « de nombreuses sociétés humaines à travers le monde (en) sont restées longtemps adeptes », préférant la «  biodiversité  » au «  biopouvoir  », employant autant l’horticulture, que l’agriculture de décrue que la gestion des sols à petite échelle et l’élevage d’animaux semi-sauvages (p. 330).

Pour étayer leur propos, les auteurs commencent par discuter les sites rubanés (des rubans décorant les poteries) de Kilianstädten, Talheim, Scheltz, Herxheim, Asparn (Allemagne) en suggérant que les Néolithiques rubanés ont sciemment évité les littoraux et autres territoires occupés par les populations indigènes chasseurs-cueilleurs et que les relations avec elles étaient houleuses, ce qui expliquerait les massacres dont témoignent ces sites et la chute démographique observée entre 5000-4500 av. J.-C.. Par la suite, G&W mobilisent les exemples nilotiques (p. 335) et lapita (p. 336) pour affirmer que dans ces cas, comme celui du rubané, l’agriculture était pratiquée de manière assidue, mais que le mode de vie agricole était dirigée vers des territoires inhabités et impliquait des frontières rigides tant ethniques que linguistiques (p. 338). Or, le cas amazonien vient perturber, selon eux, cette affirmation par son agriculture en dilettante et l’entretien d’animaux de compagnie non domesticables, témoignant d’un refus de l’agriculture et de la domestication, préférant une forme souple d’agroforesterie et une production alimentaire de faible intensité.

Pour les auteurs, c’est bien cette forme d’écologie de la liberté qui a longtemps prédominé « dans un très grand nombre de sociétés de l’Holocène », dont celles du Croissant fertile et de Méso-Amérique. Et c’est bien quand l’agriculture a perdu de sa diversité dans les taxons cultivés pour s’uniformiser en s’organisant « autour d’un réseau trophique unique », que se sont développés les maux que nous connaissons encore aujourd’hui : « les attaques régulières venues de l’extérieur, la pénurie de main d’œuvre, l’épuisement des sols, les maladies, les pertes de récoltes » (p. 346), car pour les auteurs l’agriculture n’est jamais qu’une « économie de privation » (p. 348).

Le chapitre 8, « Cités imaginaires », ....
..... s’ouvre sur une réflexion autour des spéculations de Elias Canetti, qui considère que les villes sont d’abord des « représentation mentales » (p. 351) et autour du « bon sens » qui considère qu’il est préférable de vivre en petits groupes et d’éviter les concentrations, qui nécessiteraient des chefs pour coordonner le groupe (poncif repris sans vergogne dans de nombreuses fictions, telle que la série Walking Dead). C’est finalement la question de l’échelle qui se pose. Dans l’inconscient collectif, on passerait du noyau familial au groupe résidentiel en passant par les bandes, avec toujours la même loyauté familiale. Toutefois, pour G&W, cela ne tient pas compte d’une évidence : tout le monde n’est pas obligé de s’entendre avec sa famille. De fait, « les groupes résidentiels (de chasseurs-cueilleurs observés par les ethnologues depuis 150 ans) sont loin d’être composés majoritairement de personnes biologiquement apparentées » (p. 355). Ainsi, « la parenté ne (serait) guère plus qu’une sorte de métaphore des liens sociaux », pouvant être partagés sur de grandes distances, comme en témoigne le totémisme par exemple (p. 356).

Finalement, les sociétés de chasseurs-cueilleurs modernes vivent à deux échelles : l’intime et l’immense. Or, les villes actuelles offrent ces deux échelles. Dans ce cas, si on imagine « un grand système régional » que l’on essaie « de faire entrer dans un espace urbain unique, tout en lui conservant sa dimension virtuelle » « il n’y a aucune raison de penser qu’elles ont posé la moindre difficulté cognitive à leurs habitants » (p. 359) et a fortiori à nos ancêtres. Pour les auteurs, ce qui caractérisent toutes ces premières villes sont une unité civique affirmée, un urbanisme précoce, une population souvent d’origine lointaine et une sectorisation avec une certaine rivalité entre secteurs. G&W commencent leur analyse avec les mégasites d’Ukraine et de Moldavie de la première moitié du 4e millénaire. Le site de Taljanky couvre ainsi une superficie de 300 hectares et ne présente aucune trace d’administration centrale ou autre trace d’un éventuel pouvoir. Les maisons y sont par contre plus d’un millier, installées en motifs concentriques, entourant un espace vide. Ces sites sont très proches les uns des autres et si l’agriculture y est un peu pratiquée, les ressources sauvages y sont privilégiées.

Bref, ces sites ont tout de sociétés simples et non complexes, ce qui expliquent qu’elles posent un problème de longue date aux tenants d’un discours évolutionniste, qui préféreront se focaliser sur la nécropole de Varna qui, elle, pour le coup est un peu trop vite écartée par G&W ; d’autant plus qu’elle est très utilisée pour valider l’évolution vers une hiérarchisation de plus en plus forte des sociétés (pour un exemple grand public récent : Demoule, 2019 ; 118 119). G&W suggèrent que leur fonctionnement pouvait être comparable à celui des « implantations traditionnelles basques perchées sur les hauteurs pyrénéennes », analysé selon l’ethnomathématique et qui « parviennent à résoudre d’incroyables défis logistiques grâce à des systèmes d’entraide sophistiqués, mais sans recourir à aucune instance de contrôle ni administration centralisée » (p. 374-375) ; et si leur démonstration n’est guère convaincante, l’idée mériterait d’être développée. Les auteurs continuent leur discours en allant voir ce qu’il se passe en Mésopotamie entre 4000 et 2800 av. J.-C., où il n’existe apparemment aucune preuve d’organisation monarchique, y compris dans les sources historiques. G&W se penchent plus particulièrement sur le cas d’Uruk (Irak) vers 3300-3000 av. J.-C., qui « pour les historiens des villes, (...) demeure une énigme » en se présentant « comme un mégasite ukrainien à l’envers, c’est-à-dire un noyau sans chair autour », et pour cause : on ne sait rien des quartiers résidentiels autour de l’acropole de l’Eanna (p. 388). Les édifices publics y font penser aux salles communes de maisons ordinaires, avec de très vastes cours permettant l’accueil d’assemblées populaires. L’absence de traces de pouvoir royal est pour nos auteurs symptomatique de quelque chose (p. 390). Les textes disponibles montrent que les temples étaient des sortes de fabriques d’objets divers standardisés (laitage, laine, pain au levain, bière et vin). En somme, « les procédures bureaucratiques verticales étaient réservées à ce que nous considérerions comme la sphère économique ou marchande » et non au reste de la société (p. 392-393).

Les auteurs continuent leur exploration des villes avec le cas de Mohenjo-daro (Pakistan) aux alentours de 2600 av. J.-C. Ce site urbain de près de 100 hectares pour peut-être 40000 habitants. « À rebours des attentes », c’est dans la ville basse que l’on retrouve les concentrations de richesses et non dans la citadelle et « son bâtiment public où l’on se purifiait le corps  » (p. 403). « L’épicentre de la vie sociale et du monde du travail était (…) l’acte même d’aller aux bains » (p. 404). La citadelle y apparaît comme une ville dans la ville où les principes du quotidien étaient inversés, ce qui évoque « les inégalités inhérentes au système de castes, avec sa hiérarchie des fonctions sociales suivant une échelle de pureté ascendante » (p. 404), mais sans la caste des guerriers (p. 405) et apparemment sans pouvoir spécifique. G&W s’interrogent alors sur le potentiel égalitaire de cette société en prenant comme comparaisons les sanghas et leur prise de décision au consensus (p. 407-408) et le système du seka à Bali (p. 409). Pour résumer leurs observations, les auteurs proposent de voir deux formes contraires de pratiques égalitaires « soit on posera que tous les individus sont ou devraient être parfaitement identiques (…) ; soit on affirmera qu’ils sont si radicalement différents les uns des autres qu’il est impossible de les comparer (…) » (p. 410).

Toutefois, dans le cas des villes examinées, la longue durée d’occupation laisse peu de doutes sur le fait qu’elles ont « connu leur lot de révoltes, de bouleversements et de crises constitutionnelles », ce qu’illustrent aux yeux de G&W plusieurs sites chinois, notamment le site de Taosi, qui après une phase d’expansion urbaine avec stratification sociale, tout est renversé vers 2000BC avec des traces de charniers, interprétées comme des représailles politiques par le fouilleur dans une ville en proie à l’anarchie (p. 415). Malicieux, les auteurs font remarquer que cette phase de chaos et d’«  anarchie  » va durer entre deux et trois siècles et que la ville s’étend à cette occasion. Ils y voient plutôt « le plus ancien exemple documenté au monde de révolution (…) dans un contexte urbain » (p. 416).

Avec le chapitre 9, G&W continuent ....
.... leur exploration des mondes urbains avec un retour sur le continent américain, et une digression sur le site de Teotihuacán (Mexique). Dans cette ville de plusieurs milliers d’habitants, les inscriptions sont rares, mais l’art visuel abondant et il n’y a pas traces de chefs. De même, il n’y a pas de terrain de jeu de balle rituel, activité prisée des nobles dans l’empire maya. Esther Pasztory y voit une schismogenèse entre cet empire et cette ville, sorte d’expérience utopique de vie urbaine. Or, il est vrai que l’archéologie révèle deux temps sur le site : une première période où la ville glisse vers l’autoritarisme (construction des temples et des pyramides) avant un brusque changement vers 300 ap. J.-C. (avec la profanation et la destruction du temple du serpent à plumes) qui durera jusqu’à l’abandon du site vers 600 ap. J.-C.. Pour continuer leur raisonnement, les auteurs font un bond dans le temps pour passer au 5e siècle à Tikal (Guatemala), cité maya, où l’on trouve des images gravées de personnes dotées d’autorités d’allure teotihuacanaises. Ils proposent de voir dans ces images la représentation d’« étrangers qui fondèrent des dynasties mayas » alors qu’ils étaient des aventuriers (commerçants, soldats de fortune, missionnaires). Au cours de la deuxième période d’occupation de Teotihuacán vont se multiplier les logements standardisés sur le modèle de probables palais de la période précédente. « Pour l’archéologue René M

illon (…), ces complexes résidentiels n’étaient autres que des sortes de logements sociaux ‘conçus pour une ville de plus en plus bondée, au point peut-être d’en devenir chaotique’ » (p. 434). L’autorité y était partagée par des assemblées locales, « peut-être responsables devant un conseil gouvernemental » (p. 435), tenues dans des sanctuaires de quartier (un pour cent logements). Toutefois, des tensions sociales existaient, ce qui explique probablement l’abandon progressif de la ville à partir de 550 ap. J.-C. L’histoire de la ville a amorcé « dans le centre du Mexique une sorte de modèle cyclique de concentration-dispersion démographique que l’on a vu se répéter à maintes reprises entre 300 et 1200 » (p. 438). Par la suite, G&W continuent leur argumentaire en discutant le cas de la cité-Etat indigène de Tlaxcala au 16e siècle, dont Hernán Cortès disait que « la constitution de cette république ressemble à celles de Venise, de Gênes et de Pise, parce qu’il n’y a point de chef qui soit revêtu de l’autorité suprême  » (p. 440). On doit à Francisco Cervantes de Salazar l’a retranscription a posteriori des débats démocratiques y ayant eu lieu pour discuter de l’alliance avec les conquistadores (p. 446-449). Or, ce fonctionnement politique est confirmé par l’archéologie avec l’absence de palais, de temple central ou de terrain de jeu de balle.

Dans l’avant dernier chapitre, G&W développent
....
..... leur idée comme quoi l’État n’a pas d’origine. Si Rudolf von Jhering propose le premier « de nommer ‘État’ toute institution prétendant au monopole de l’usage légitime de la force physique sur un périmètre donné », les marxistes compléteront cette définition en affirmant que l’État a été inventé pour protéger les classes dominantes. Par la suite, les philosophes sociaux verront dans les États une nécessité pour la coordination devant des sociétés qui se complexifient (p. 455-456). Insatisfaits des définitions classiques et forts de la définition de leurs trois libertés fondamentales développées dans les chapitres précédents, que sont celle de « désobéir aux ordres », celle « de quitter les siens » et celle « de reconfigurer sa réalité sociale » (p. 459), ils proposent en miroir inversé trois fondements au pouvoir social : le contrôle de la violence (souveraineté), le contrôle de l’information (bureaucratie/administration) et le charisme individuel, base pour leur propre définition.

Pour eux, les États modernes allient souveraineté, bureaucratie et champ politique concurrentiel (p. 465). Et c’est d’examiner à travers l’Histoire les différentes combinaisons de ces trois formes de domination que se proposent de faire G&W, en commençant par les Olmèques. Pour eux, la « culture mère » de l’Amérique du sud se caractérise par une bonne dose de charisme individuel que l’on retrouve dans les têtes sculptées géantes olmèques, représentant des champions de jeux de balle. Les Olmèques ont associé la compétition politique au spectacle organisé mais sans domination à grande échelle. Avec Chavín de Huántar (Pérou), on se trouve face à un lieu qui a rayonné largement au travers de son art visuel non figuratif et difficilement compréhensible où règne le métamorphe. Si l’on peut parler d’empire dans son cas, il s’agirait d’un basé sur le contrôle d’un savoir ésotérique.

Finalement, les Olmèques et Chavín seraient pour G&W des régimes de premier ordre car ils ne mobilisent qu’une de trois formes de domination : charisme individuel pour l’un ou contrôle de l’information pour l’autre. Le seul contrôle de la violence existe aussi. Au 18e siècle, le Grand Soleil natchez résidait dans son palais au sein du Grand Village, largement déserté par la population qui lui préfère des zones périphériques semi-autonomes. En effet, si le pouvoir de ce roi « était encore plus absolu que celui de Louis (XIV) » (p. 499), il « est (seulement) souverain aussi loin qu’il peut marcher, toucher, voir et être porté ». Et pourtant, G&W démontrent avec l’exemple Shilluks (Soudan) que la présence de telles élites n’a pas pour autant « un effet réellement limitatif sur les libertés fondamentales » précédemment définies. Pour nos auteurs, arrivant petit à petit au cas paradigmique égyptien, la massification des sépultures d’accompagnement serait une manifestation fiable du processus étatique. Entre 4000 et 3100 av. J.-C., le corps prend une place grandissante en Égypte et est de plus en plus décoré. Se multiplient aussi les roitelets sur les bords du Nil, justement accompagnés dans leur mort par les objets de parure. « La 1ère dynastie n’a donc pas été précédée par une absence, mais par un excès de pouvoir souverain » (p. 513). Avec l’exemple du site de Hierakonpolis où a été découvert le corps d’un nain, serviteur sacrifié, G&W formule l’idée selon laquelle les inhumés sont ceux et celles qui prennent soin du souverain et qu’il est important de s’occuper d’autrui, y compris dans l’au-delà. C’est ainsi qu’étaient offerts aux morts blé et bière pour leur nourriture dès 3500 av. J.-C. Ce qui a conduit à une croissance de l’agriculture et à une augmentation de la consommation de pain et de bière (p. 516).

Or, un processus similaire s’observe au Pérou. « Et si c’était justement cela, l’État – la création d’une machine sociale complexe combinée à une violence exceptionnelle, l’une et l’autre prétendument tournées vers le soin et la dévotion ? » G&W préfèrent parler de régime de domination de deuxième ordre et non de Premiers États, étant donné qu’ils se « caractérisent en général par des arrangement sociaux beaucoup plus violents, (en associant) deux des trois principes, selon des combinaisons variables et souvent aussi inédites que spectaculaires » (p. 525). Par contre, « dès que la souveraineté d’État battait de l’aile, la politique héroïque (au sens de Chatwick) faisait son retour » (p. 529). Ainsi, en Égypte, les périodes intermédiaires sont intéressantes car elles montrent justement un reflux de la construction étatique. Par ailleurs, G&W constatent que la bureaucratie n’inclut pas pour autant hiérarchisation. C’est ainsi qu’à Tell Sabi Ayab (Syrie) vers 6200 av. J.-C. ont été découverts de très nombreux jetons d’argile sur un site sans palais et sans riche sépulture. Tout y semble très uniforme.

La bureaucratie y serait apparue pour limiter voire empêcher les différences de statut trop manifestes. On retrouve un tel cas avec les ayllus andins. Par contre, « les effets égalisateurs de l’(administration) peuvent se transformer en instruments de domination sociale, voire de tyrannie » (p. 538). L’impersonnalité de l’argent et de la bureaucratie conduit aux déviances, contribuant à réduire les libertés fondamentales. Finalement, pour nos auteurs, la recherche des origines de l’État est donc une chimère apparue récemment dans le lexique sociologique. Ils pensent même que ces « premiers États » n’étaient peut-être que des phénomènes saisonniers, à la réalité discontinue. Pour eux, finalement, les civilisations ne seraient que des communautés morales étendues, fondées par des groupes de taille modeste qui n’ont eu besoin ni de chefs, ni de bureaucrates ni d’armées (p. 549). Mieux encore, ils soutiennent que celles-ci auraient été centrées « sur les femmes, leur labeur, leurs préoccupations et leurs innovations » ; les hommes n’auraient fait que les voler (p. 550). G&W prennent exemple sur la Crète minoenne.

Les femmes y semblent détenir le pouvoir de manière collégiale au contraire des sociétés mycéniennes, palatiales et d’aristocraties guerrières (p. 556). Finalement, « l’éventail des possibilités est loin d’être infini. Quand un pouvoir veut étendre son rayon d’action, sa marge de manœuvre se trouve réduite par diverses contraintes logiques et historiques qui forment la base de nos trois principes (souveraineté, administration et compétition politique). Même à l’intérieur de ces limites cependant, le passé humain recèle une foule de choses bien plus intéressantes qu’on ne l’aurait soupçonné en s’en tenant à une définition conventionnelle de l’État » (p. 558).

Avec le dernier chapitre avant la conclusion,.......
......G&W vont tacher de « boucler la boucle » en expliquant que la critique indigène discutée dans le premier chapitre est le produit d’une histoire politique, indépendante de la réflexion politique eurasienne. Devant le constat d’un même répertoire basique et non fondé sur la parentalité de dénomination clanique en Amérique du nord, Elisabeth Tooker constate que cela semble fait pour « maximiser la liberté de déplacement individuelle et collective, et même pour autoriser des reconfigurations de l’organisation sociale » (p. 579). Si cette observation séduit G&W, ils ne se satisfont pas de son hypothèse d’un éventuel héritage d’empire commerçant. Ils préfèrent y voir des racines dans des activités rituelles et diplomatiques… Qu’ils vont chercher dans la « sphère d’interaction hopewellienne » (p. 579). Il s’agit d’un réseau centré sur la vallée de Scioto entre 100 av. et 500 ap. J.-C. où l’on trouve des tertres funéraires à proximité d’ouvrages de terre s’étendant sur des kilomètres, semblables à Poverty Point. Y étaient organisés des banquets qui se concluaient pas l’enfouissement de richesses sous des tertres de terre et de gravier.

La culture Hopewell réunit tout ce qui est nécessaire pour faire un État céréalier au sens de James Scott mais n’en est pas un. Il n’existe pas de centre unique, les populations semblent éparpillées avec des résidences saisonnières, il n’y a pas d’élites, mais par contre une production artistique forte… On retrouve dans les tombes tous les éléments d’animaux-totems que l’on retrouvera plus tard dans les Clans d’Amérique du nord. À lire ces lignes, un parallèle avec le phénomène carnacéen (tumulus géants, alignements, dépôts de haches, iconographie variée) se dessine et vient pondérer l’interprétation classique de ce phénomène (pour une synthèse : (Cassen, 2021). Le site de Cahokia est situé dans un milieu fertile et fangeux et était peut-être à l’origine un lieu de pèlerinage comme ceux de la culture Hopewell. Elle découle d’un développement entre 500 et 800 de « petites villes articulées autour de pyramides et de places en terre » (p. 589), ce à quoi ressemble Cahokia en plus grand. S’y jouait le chunkey, sport qui fédérait les populations locales et qui peu à peu sera monopolisé par les élites.

Vers 1050, Cahokia s’étend sur 10 km² et accueille près de 40000 personnes, avec de nombreux tumulus aux fonctions différentes. Le site est le lieu de nombreuses exécutions et inhumations de masse publiques. S’y multiplient les tombes d’élites (appelés mico). Or, une crise semble se produire vers 1150 (palissade, guerre, dépeuplement). Puis vers 1400 le secteur devient complètement inhabité, telle une zone interdite. Pour G&W, Cahokia semble appartenir au régime de deuxième ordre, fortement rejeté par la suite au point d’éviter le secteur. « Au début du 18e siècle, les populations qui vivaient dans les implantations éparpillées sur les marges des prairies commencèrent à pratiquer la migration saisonnière » (p. 597), facilité par le faible taux de natalité et la faible densité de population. À ce moment débute une lutte politique sur la place à accorder au « leadership héréditaire  » et aux « connaissances ésotériques secrètes ». Les auteurs notent que les tribus du sud-est fonctionnaient au consensus tout en conservant pourtant des prêtres, des castes et des princes. « Selon certains chercheurs, les institutions égalitaires elles-mêmes seraient le résultat de mouvements sociaux réfléchis, axés sur les cérémonies estivales du Maïs vert » (p. 599).

De même, avec la chute de Cahokia, le savoir ésotérique derrière ces agencements mnémotechniques s’est peu à peu démocratisé, comme en témoigne la culture des Osages. Ainsi, leur mythe fondateur débute par la neutralisation d’un pouvoir arbitraire et atteste que leur organisation sociale résulte d’« une série d’inventions, voire de véritables percées juridiques et intellectuelles », qui ont sûrement inspiré De l’esprit des Lois de Montesquieu. Toutefois, la civilisation mississipienne n’a (en l’état des données) pas eu d’influence directe sur les peuples de langues iroquoiennes. Les auteurs explorent toutefois l’épopée de Gayanashagowa, où l’on retrouve des valeurs semblables à celles qui se sont développées après l’effondrement de Cahokia. Ainsi pour les Haudenosaunees, « donner des ordres passait pour une offense presque aussi grave que de manger de la chair humaine » (p. 614). « Depuis la chute de Cahokia, la tendance dominante était au rejet des chefs suprêmes de tout acabit et à l’adoption de structures institutionnelles mûrement réfléchies pour éviter qu’ils ne réapparaissent, mais l’éventualité de leur retour planait toujours » (p. 623). Dans leur conclusion, G&W reviennent sur plusieurs de leurs idées en mobilisant Arthur Maurice Hocart ou encore Carole Crumley en passant par Franz Steiner. La théorie de ce dernier n’est pas inintéressante : il soupçonnait que la charité était à l’origine de l’effondrement de la liberté de partir, puisque le fait de protéger, de soigner, de donner asile, renforçait peu à peu la potestas du père...

Pour conclure ma (trop) longue recension....
......, je dirais que cet ouvrage, malgré ses défauts, est tout simplement passionnant et est une véritable bouffée d’optimisme. En plus, il atteint ses objectifs : fissurer l’approche évolutionniste et déterministe de l’histoire et donner envie d’explorer le champ des possibles. Pour cela, je ne peux qu’en recommander la lecture. D’autant plus qu’il faut bien reconnaître que les ouvrages théoriques en langue française ne sont pas légion et moins encore ceux qui ne se cantonnent pas à l’approche habituelle et contestée par les auteurs. Peut-être qu’avec la lecture de cet ouvrage, nos rapports de fouille et nos interprétations scientifiques cesseront de ressasser les mêmes poncifs...

Gwenolé KERDIVEL