Bonjour à tous,
Je me permets de vous écrire suite aux Rencontres Internationales "Antiautoritaires" à Saint-Imier Suisse) et aux problèmes y relatifs (cf. le texte de la FA : "Le berceau de l’anarchisme deviendra-t-il son tombeau ?" et "Mes vacances à Saint-Imier" de Tomjo et Mitou).
Je ne connais pas la plupart d’entre vous et n’ai absolument aucun lien avec les groupes lgbtq et intersectionnels qui ont agressé les membres de la FA francophone et brûlés des livres. Ni avec la _team care qui s’est apparemment montrée complaisante. Mais ayant eu vent de ce conflit, malgré moi, j’ai cru bon de vous donner mon point de vue (_me too ) en tant qu’anarchiste chrétien – quoique je n’appartienne à aucune fédération connue et n’aie aucun poids politique.
Sur le fond de l’affaire, j’avoue ne pas comprendre quel est le problème avec le voile, pas plus qu’avec une casquette ou une kippa, mais je ne vois pas non plus pourquoi on brûlerait le livre de quelqu’un qui se sent mal à l’aise avec ça (fût-il un mâle blanc de plus de 50 ans !). Je comprends d’autant moins que des "libertaires" souhaitent interdire à des blancs de se crêper les cheveux, même si les _dreads sont esthétiquement discutables. Faut-il s’attendre à des pressions sur les blacks qui se défrisent ? À mon avis, ce serait déjà plus intéressant de parler des tatouages et des _piercings_ qui sont une mode plus contestables, mais passons…
Ici, je souhaite simplement vous partager une réflexion un peu plus large et que j’espère pas trop longue.
Depuis plusieurs années, je m’intéresse à l’histoire de l’anarchisme et en particulier à ses racines chrétiennes. Ce qui, je le conçois, peut paraître à priori étrange. Sans trop rentrer dans les détails, j’ai pu constater que, de même qu’il y a un fossé qui sépare le christianisme primitif des prétendues "Églises" (au moins depuis le IVe siècle), de même il y a un fossé qui sépare l’anarchisme historique de la plupart des courants contemporains qui s’en réclament.
Et toute proportion gardée – spiritualité à part –, le phénomène est assez similaire : un mouvement révolutionnaire émerge et représente un danger pour la classe possédante ; il est alors combattu, puis noyauté pour le diviser et lui donner une autre orientation. Et ainsi perd-il sa substance, sa force, son élan et devient une coquille vide, voire l’inverse de ce qu’il était. Il y a heureusement parfois des survivances qui ressurgissent d’une manière ou d’une autre.
Pour le socialisme antiautoritaire ou l’anarchisme, le processus de noyautage a été plus rapide. Il est d’ailleurs encore en cours pour ne laisser subsister plus aucune étincelle révolutionnaire. En Suisse, comme ailleurs peut-être, cela devient de plus en plus flagrant et même caricatural : une faction de la gauche techno-libérale et _lgbtq, _universitaire et sursocialisée, a investi les milieux alternatifs en se faisant passer pour des anarchistes, tout en imposant la _doxa_ de la classe dominante. Et à quelques nuances près, leur discours est identique à celui des médias de masse, des cercles universitaires et des partis politiques techno-libéraux (certes plutôt de gauche que de droite).
Cette opposition contrôlée s’adonne facilement à la délation, à la censure, en faisant des inversions accusatoires, en traitant de fascistes, d’homophobes, de transphobes ou de complotistes tous ceux qui n’adhèrent à leur ligne politique. Ça ne demande pas trop d’effort et c’est efficace. Lors de l’épisode du covid, par exemple, ils ont été de fervents défenseurs de la politique sanitaire des autorités. Si bien que, paraît-il, plusieurs d’entre eux ont même voulu imposer le masque obligatoire lors des RIA et ont censuré ceux qui souhaitaient débattre de la question de Big Pharma. Et ne parlons même pas de la technocritique, pourtant si importante aujourd’hui (une conférence prévue avec le groupe PMO a dû être annulée). En Suisse romande, le site _renverse.co _est le média le plus connu de cette opposition contrôlée "alternative". Récemment, un de ses contributeurs a jugé bon d’accuser un membre du comité des RIA d’antisémitisme, parce que ce dernier avait parlé de "capitalisme mondialisé" dans un de ses textes. Mais n’est-ce pas plutôt ce contributeur qui est antisémite en faisant du terme "capitalisme mondialisé" un synonyme de "juifs" ? (en plus, c’est oublier tous les camarades juifs qui ont été très actifs dans les mouvements révolutionnaires). Inversion accusatoire, défense du capitalisme mondialisé et soralisme. On en est là.
Bref, tout ça pour dire que ce qui s’est passé à Saint-Imier n’est qu’un symptôme d’un problème bien plus profond. On est très loin du Congrès de 1872 et du mouvement révolutionnaire et "ouvrier" des
origines, avec la culture du débat, de l’intelligence, etc. Pour ma part, je trouve assez désolant que les RIA se réduisent aujourd’hui à une simple posture, à un tourisme politique pour petits-bourgeois,
punks à chiens, _lgbtq_, anti-voiles, délateurs, censeurs, etc. Au risque de passer pour un conservateur, j’estime que l’anarchisme, c’était mieux avant.
Évidemment, à mon sens, les racines du problème sont peut-être à chercher dans la réduction de l’anarchisme à "Ni Dieu, ni maître", slogan qui a en partie ouvert la voie à l’anomie : libertarisme,
nihilisme, techno-libéralisme, transhumanisme… L’anarchisme était jadis la recherche de l’ordre sans le pouvoir. Mais aujourd’hui, pour certains, ce serait plutôt la recherche du désordre et du pouvoir. Dès lors, si l’on veut retrouver le sens originel, une première étape serait de (re)définir _a minima_ l’anarchisme, par exemple comme la recherche de l’ordre sans le pouvoir et l’autorité de
la loi (quelle loi ? bien sûr). Cela permettrait de distinguer pour ainsi dire le bon grain de l’ivraie.
Et au lieu du tourisme politique des RIA, peut-être faudrait-il faire une Rencontre Internationale avec différentes tendances et sections anarchistes pour établir une sorte de charte commune (pas trop
restrictive bien sûr). Ceci afin que des matérialistes, des idéalistes ou des spiritualistes puissent, non pas communier, mais au moins se retrouver sur quelques points communs. Le projet d’une charte
peut paraître archaïque, voire déjà trop autoritaire, mais sans cela l’anarchisme risque vraiment de devenir l’inverse de ce qu’il était. Comme bien d’autres mouvements avant lui.
Le débat est ouvert…
Cordialement,
Beno Hasopher
scribe [1], théologien [2], boxe-thérapeute [3]
Links :
[1] https://benohasopher.blogspot.com