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HEGEMON*
Prendre les p’tits et grands Pères au sérieux.
* Désigne à la fois un chef militaire ou la domination sur un vaste territoire : ÉGLISE.
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Ce rapide survol des premiers Pères de l’Église, avant la conversion de l’empereur Constantin, aura, j’espère, permis aux lecteurs curieux de comprendre l’importance du travail théologique déployé pendant trois siècles malgré les persécutions, les tortures et le martyre. Plusieurs thèmes fondamentaux émergent des débats, des excommunications (parfois schisme avec ou sans antipape) et des polémiques ; ils fixent les fondamentaux du Christianisme, forgent les outils intellectuels nécessaires à sa prolifération métastasique et ils préparent le grand rendez-vous avec l’histoire du monde pour certains la catastrophe depuis le big-bang et l’apparition du prédateur supérieur : l’hominidé et sa descendance sapientielle.
Les bases intellectuelles et théologiques de l’hégémonie de l’Église
La coupure épistémologique de Marcion
Elle va bien au-delà du simple règlement de compte et d’une divergence fondamentale. D’abord, son rejet viscéral du judaïsme et le refus de reconnaître une filiation directe dépassent le simple débat théologique. Comment ne pas y voir une forme de haine / honte de soi justifiant cette négation. Si l’argument psychologique ne suffit pas à comprendre le mécanisme en jeu, il apporte un éclairage intéressant : derrière chaque position théologique tranchée, il y a aussi des enjeux de pouvoir, de personnes, de complexion psychologique, une question de tempérament et de tournure d’esprit. D’autre part, la position de Marcion jette les bases d’une utopie négationniste caractéristique des mouvements fondamentalistes de tous bords. Dans cette perspective, la coupure est nécessaire, car elle permet de radicaliser les différences, d’affirmer par le rejet une position « pure » de tout compromis. La négation vaut affirmation de soi. L’opposition à l’ortho-doxie prépare une « révolution », un changement radical de paradigme. L’extension des arguments, ci-dessus avancés, aux utopies athées n’est pas une médisance, mais la reconnaissance d’une « filiation » directe et d’un invariant entre toutes les formes d’utopies. On reste dans la grande tradition monothéiste version chrétienne et dans l’évidence d’un lien généalogique entre toutes les utopies. On assiste à une dé-sécularisation dans le cas des formes non religieuses, les idéologies sans Dieu réinvestissent le substrat religieux avec sa phraséologie caractéristique : pure, martyre, élitisme contre avilissement des masses. Sans oublier que les groupes concernés refusent toute médiation et prône une praxis décomplexée revendiquant les transgressions les plus radicales : attentats, assassinats ciblés, violence libératrice, martyre. La Bande à Baader et les produits dérivés nous le rappellent.
La réaction de la doxa reprend aussi les mêmes tics idéologiques et verbaux : folie, hérésie, exclusion, torture, bûcher. Nous sommes bien en face d’une symétrie, violence / contre-violence, d’une diabolisation réciproque…
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- L’ecclésiologie
Elle préoccupe les premiers Pères conscients que l’expansion du christianisme impose une organisation à la fois matérielle et spirituelle. La domination de Rome offre un modèle probant. Cette réflexion consacrée à elle-même devient un chapitre de la théologie. Si le christianisme promeut un individualisme de la Foi et du Salut, il n’est vivable qu’organisé, pensé et conceptualisé ; en tant que groupe, l’église n’était qu’une secte universalisante. L’ecclésiologie est une concrétisation et une actualisation du message biblique dans la vie quotidienne. Elle est conçue comme une réflexion sur le rôle et le statut de l’Église directement en lien avec l’organisation terrestre du Salut. Ecclésiologie, eschatologie et sotériologie forme un tout. Augustin parle, déjà, de l’Église visible et de l’Église invisible. La nécessité ecclésiologique implique une codification, un vocabulaire, une organisation structurelle, une hiérarchie donc un droit.
- L’ecclésiologie
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- Le droit, pivot central du dispositif en cours de maturation, d’autant que les Pères romains et africains ont une éducation à la rhétorique et à la jurisprudence romaines. Tertullien en est le meilleur exemple. Le christianisme naît sous les auspices romains. Dans un premier temps, les chrétiens doivent plaider contre les accusations dont ils sont l’objet, donc connaître et utiliser le droit romain pour argumenter leur innocence. Le christianisme prend son essor dans un environnement intellectuel hellénisé et politique romanisé. Deux influences majeures qui rentrent éventuellement en conflit avec la pensée judéo-chrétienne.
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- Athènes. Platon intronise dans la République et dans les Lois une conception du droit et de la justice comme une vertu cardinale. C’est la qualité de l’âme qui permet de soumettre les passions à la raison (Rép. 4, 434 d – 445 c). Le respect des autres vertus induit la justice. Aristote concentre son attention sur l’individu, car les vertus ont une influence sur autrui. Tout acte nuisible à l’autre est donc une injustice, une violation du droit. Chez Aristote la justice / droit implique la notion d’égalité, toutefois, en respectant la hiérarchie sociale, car les hommes sont naturellement inégaux. Par ailleurs, le stoïcisme apporte la notion fondamentale de la loi naturelle comme idée d’un ordre moral fixé par la nature et discerné par la raison : référence absolue pendant des siècles. Bien qu’assez floue, cette conception véhicule l’idée d’égalité des hommes en tant qu’agents moraux et par conséquents celle du caractère conventionnel et non naturel des institutions sociales (Dict. critique de théologie p.742). Cette loi naturelle est toujours supérieure aux institutions et, si nécessaire, sert à les critiquer.
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- Rome. « Très tôt à Rome, le droit proprement dit (jus)s’est distingué des règles dictées par les dieux. Par conséquent, le droit est d’essence laïque. Comme les cultes concernent moins les citoyens pris individuellement que la collectivité civique tout entière, ils ont un aspect politique très marqué : à Rome un culte d’État fut organisé, d’abord sous l’autorité du roi, puis sous celle du grand pontife.(Les prêtres, organisés en collèges, étaient des notables, par ailleurs membre du Sénat ou Magistrats) . Cicéron résume parfaitement la situation : « Nos aïeux n’ont jamais été plus sages…que lorsqu’il ont décidé de confier aux mêmes personnes le soin de la religion et le gouvernement de la République ». L’État reconnaissait les cultes officiels et les prêtres géraient les biens des temples et étaient assujetti à un droit spécifique. En dehors de la question de la préséance et de hiérarchie avec le Dieu unique du monothéisme, le christianisme avait trouvé son moule. Le célèbre « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » marque bien qu’il y a deux ordres distincts. Le Christ sépare le spirituel du temporel (Dieu et César), impliquant ainsi que sa doctrine ne peut être une théocratie ni une hiérocratie : le gouvernement d’une structure religieuse qui se présente comme sacrée et qui parle au nom de la divinité. Et pourtant, l’histoire nous a bien démontré que la contradiction n’a pas de limite et que les croyances n’engagent que ceux qui y croient. La tentation théocratique existait dans le judaïsme (on veut un Roi, comme les autres !!!), pas la pratique hiérocratique.
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Le passage du droit sacré au droit civil dans le monde romain permet l’émergence de l’individu, de la personne comme entité juridique. Dans le christianisme le salut est individuel. Les deux larrons ne pouvaient que s’entendre par-delà les nuances et les divergences. De plus, le Christ rejette l’ancienne Loi et l’abolit (répudiation des femmes, loi du talion…). Il centre son enseignement sur la pensée, la foi au dépend de la praxis, l’ortho-doxie contre l’ortho-praxie. L’amour du prochain (individu, l’autre en tant que personne) devient le message christique par excellence. Plus de réflexe de vengeance primitif, donc le pardon comme substitut à l’instinct. Le christianisme affirme l’égalité ontologique de tous les hommes (sexes, métèques…) ; tous sont fils du Créateur et il promet le salut à tous. Les différences et les inégalités entre les sujets n’ont aucun d’importance aux yeux du Créateur. Paul portera haut et fort ce message (Gal, 3, 27-28). Le christianisme franchit un pas décisif vers l’universalisme généralisé. D’autre part, le christianisme ne rejette pas le pouvoir (état) séculier (Rendre à César). Idée banale en Orient, Paul , encore lui, affirme que l’autorité politique est voulue par Dieu. Pierre invite à prier pour l’Empereur.
Les persécutions n’y firent rien, si ce n’est que renforcer la nouvelle religion. Et Zorro arriva ! (Constantin et Théodose I.)
Remarques impertinentes.
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- – La (ré)-partition entre Dieu et César offre un premier exemple d’hypocrisie et de double langage. Ménager la chèvre et le chou relève de l’imposture logique. Si le chou n’est pas mangé, il pourrit et la chèvre dépérit. Leur opposition est un non-sens. L’antinomie est basée sur une figure de style à vocation dramaturgique. Elle sert à réduire une problématique (réductionnisme manipulatoire) à deux éléments artificiellement mis en avant, donc à cacher la véritable problématique. (Cf. l’article sur l’antinomie violence / non-violence).
- – L’hiérocratie est le vrai visage de l’Église. Il n’y a pas de pouvoir, d’autorité sans territoire d’exploitation (état, nation, royaume…), sans élite, la Domination est toujours incarnée et médiation intrinsèque à l’exercice de la souveraineté territorialisée.
- – L’indifférenciation des hommes devant Dieu a pour corolaire la reconnaissance des différences et même une certaine sacralisation à l’origine de la célèbre doctrine « égaux, mais séparés » des gentils exploiteurs de la main-d’œuvre importée dans les champs de coton et les champs de bataille (conscription, enrôlement de force…).
- – Au-delà des implications théologiques, le monothéisme vs christianisme met en place des dispositifs religieux, politiques, sociologiques et psychologiques qui façonnent notre mode de pensée, notre psychologie profonde et notre vision du monde. Les strates de sécularisation opacifieront la lecture et la compréhension de notre héritage.
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- Eschatologie, messianisme, millénarisme.
La problématique de la violence s’articule sur plusieurs schèmes fondamentaux du christianisme, nous verrons plus loin comment l’islam reprend, assimile à la culture arabique les pathologies de ses deux prédécesseurs en monothéisme.
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- L’eschatologie ou « doctrine des sciences dernières »(eschaton) ou des « fins dernières » porte sur l’étude de l’accomplissement de la Création, donc sur le Salut. Toute eschatologie est aussi sotériologie. Elle induit une pensée du temps et de l’espace. Elle devient sous la plume des penseurs une théologie de l’histoire. Cohérente avec son corpus doctrinal, l’eschatologie concerne l’individu, la privatisation du salut en quelque sorte. De plus, elle véhicule en filigrane le schème premier du mal, issu de la Chute, elle est donc à la fois expiation et rédemption. Se vautrer dans le déni par un refus radical de l’espérance c’est se condamner à l’enfer. (Bienvenue au club des damnés volontaires !). Enfin, elle est aussi une extension de la christologie : l’arnaque est parfaitement ficelée, les filets tendus produiront une pèche miraculeuse. D’autant que le génie scripturaire déploie une époustouflante démonstration dans les récits d’Apocalypse. Sans le mal, l’eschatologie perd son « latin ». On peut constater la parfaite cohésion interne du phénomène d’où la puissance du corpus doctrinal produit par les Pères à la suite du judaïsme.
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- Le messianisme de l’hébreu mâshîaẖ (d’où messie) traduit en grec par Christos (le Christ) signifie « oint » à l’origine. Le N.T. lui confère une valeur eschatologique en la personne de Jésus. Donc, d’abord « figure du roi » (onction des rois comme David « l’Oint de YHWH »), le messianisme change de dimension avec la destruction du Temple et de la royauté. Le centre de gravité se déplace du passé vers le futur. Toutefois, dans le N.T., la notion de royauté et de sacerdoce perdurent en arrière fond (Jésus « Roi des Juifs » par dérision et Jésus « Grand-prêtre » lors de la Cène). Les miracles et la résurrection servent de preuve à l’authentification du personnage. Les faux messies peuvent se rhabiller, le vrai, comme Zorro est arrivé.
Le messianisme soulève une difficulté, car la venue du Christ ne signifie pas la fin des temps (la Levée dans l’islam), mais le retour de l’espoir si…, à condition que…c’est donc une « libération/rédemption conditionnée ».
- Le messianisme de l’hébreu mâshîaẖ (d’où messie) traduit en grec par Christos (le Christ) signifie « oint » à l’origine. Le N.T. lui confère une valeur eschatologique en la personne de Jésus. Donc, d’abord « figure du roi » (onction des rois comme David « l’Oint de YHWH »), le messianisme change de dimension avec la destruction du Temple et de la royauté. Le centre de gravité se déplace du passé vers le futur. Toutefois, dans le N.T., la notion de royauté et de sacerdoce perdurent en arrière fond (Jésus « Roi des Juifs » par dérision et Jésus « Grand-prêtre » lors de la Cène). Les miracles et la résurrection servent de preuve à l’authentification du personnage. Les faux messies peuvent se rhabiller, le vrai, comme Zorro est arrivé.
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- Le millénarisme reprend et transforme la vieille eschatologie de la fin des temps. Le retour du Christ assurera un règne de Dieu de mille ans. Il s’appuie sur un passage de l’Apocalypse de Jean (Ap, 20, 1-6) qui reprend lui-même l’apocalyptique juive livre de Daniel, d’Hénoch, des Jubilées et le Psaume 90, 4 « Car mille ans sont à tes yeux comme un jour ». Ce retour agita les sphères de la patristique jusqu’à ce que Augustin stabilise le débat dans la Cité de Dieu, l’Église s’installe alors pour un long règne multimillénaire. Le millénarisme comprend un aspect prophétique largement présent dans l’A.T. De nombreux courants se réclameront du millénarisme. Le plus important sera développé par Joachim de Flore (1135-1202), il inspirera les courants millénaristes populaires et une radicalisation des aspirations sociales révolutionnaires. Chaque apparition d’une pulsion millénarisme se matérialisera par des convulsions de violence parfois extrêmes. La fin des temps est l’occasion de faire le tri, le glaive de Dieu nécessite la mise en œuvre des armées du Christ ressuscité, idem pour les millénarismes eschatologiques sécularisés : Croisades, Jean Hus, anabaptisme müntzerien, Révolution Française et la Terreur, 1917… Les millénarismes religieux, politiques, utopistes fonctionnent sur le modèle conceptuel élaboré par les Écritures. C’est un Messie qu’il nous faut, Ève nous a foutu dans la merde, et ses enfants patinent grave dans le couscous, seul un gus « hors sol » peut nous sauver : aveu d’impuissance ou réalisme ? A chacun de répondre !
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Le virus millénariste se caractérise par son aspect endémique, comme tous virus, il se love bien au chaud dans le corps « mystique », il suffit de circonstances particulières (mutations historiques, climatiques, économiques ou religieuses pour qu’il se réveille brutalement. La violence devient alors son mode d’expression favori et peut entraîner un véritable déchainement des passions et des délires collectifs incontrôlables qui donnent naissances à des dictatures redoutables ( Croisades, Réformes, Révolutions…). Hélas, l’histoire nous a appris que le retour en Éden ou vers des lendemains qui chantent se termine en gueule de bois avec un goût de sang dans la bouche. Autrement dit, la délivrance est une souffrance renouvelée, le retour d’un cycle bien connu. Le « réenchantement » ne peut faire l’économie de la violence : la lutte du bien contre le mal. D’autre part, cela implique toujours un communautarisme identitaire, même chez les courants non-violents de types puritains américains. La communautarisation implique une ethnicisation, même sans appartenance raciale : la communauté devient tribu, repli sur soi qui rompt avec l’universalisme artificiel du noyau doctrinal (relire Norman Cohn).
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- Temps / Théologie de l’histoire, philosophie de l’histoire.
- Le temps. La pensée grecque l’appréhendait selon la réalité cosmique et cyclique. Pour sa part, le monothéisme et surtout sa version chrétienne organise le temps en histoire par initiative divine qui intègre la conscience comme expérience écartelée entre passé, présent et avenir. Le passé est forclos, retour en arrière impossible, donc un passé absolu a tout jamais perdu, mais dont les séquelles agissent toujours. Le présent est un acte de mémoire en vue d’un avenir absolu, c’est-à-dire l’accomplissement eschatologique. D’acte de mémoire, il s’accompagne d’un acte d’espérance. Le Christ a transformé le futur en extrême « proximité », sa présence au monde annonça l’imminence du Royaume de Dieu, depuis tous les présents sont équidistants donc contemporains (selon Kierkegaard) de l’origine. En fait, l’eschatologie transforme radicalement le rapport au temps. La fin se vie au quotidien. Le temps du monde perd sa linéarité avec le temps de la foi. En termes heideggériens, la foi subvertit le temps mondain (existential) en temporalisation vulgaire de tic-tac binaire.
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- Théologie de l’histoire. Déjà, le judaïsme percevait l’histoire comme une donation d’ordre et de finalité : Création, Loi, Alliance, Élection et Salut. La donation est le pivot de la révélation. Par de-là la mondanité cyclique des saisons, de la vie et de la mort, de la succession des générations, du travail agraire et de toutes les contingences violentes de l’action humaine, le monothéisme met en piste un dessein (destin ?!) transcendantal vers la paix et un salut définitif.
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Le N.T remplace la promesse par la vision d’un accomplissement imminent (Mt. 3, 17). On le sait Jésus met un terme à l’attente. En quelque sorte, il met fin à l’histoire, il apporte la « plénitude des temps » (Ga 4, 4). Le retour du Crucifié se fait attendre, malédiction ? non, ordre de mission de convertir le monde des païens, condition indispensable au salut de tous. Comme toute mission, il faut une stratégie, des chefs, des sous-chefs et des pions (la soldatesque). L’Église est investie de ce rôle. Par chance, la patience de Dieu est inébranlable, il concède un large délai de remboursement : convertir et subvertir les âmes perdues dans le paganisme et le polythéisme. Bref, l’histoire devenue Église est un temps intérimaire.
En cours de route, les chrétiens affrontent une opposition farouche : la gnose. Les gnostiques refusent radicalement l’histoire. Rude combat que les premiers Pères de l’Église menèrent le glaive entre les dents et le stylet (stylo de l’époque du papyrus ). La conversion de Constantin est vécue comme une victoire décisive. La christianisation de l’Empire est l’accomplissement de l’histoire : Monothéisme et Empire enfin réunis l’universalisme fait un « grand bond en avant ». La chute de l’Empire sous les coups d’Alaric, une défaite ? que nenni ! l’Église remplace la monarchie impériale sans problème, un nouveau champ de bataille s’ouvre dans la christianisation du monde. Pour Saint Augustin, la mort de l’Empire d’Occident est l’occasion de réviser la théologie de l’histoire. Si les empires sont périssables, il faut instituer une Cité de Dieu (écrit entre 412 et 426) sur de nouvelles bases solides. Réactivation de Paul, il y a le monde visible (la cité des hommes) et la Cité de Dieu qui pérégrine dans les aléas de l’histoire. L’histoire universelle où se côtoient les deux mondes est un lieu d’expérience des exigences de la foi. Augustin souligne, preuve à l’appui, que la providence peut mettre une civilisation au service de la Cité de Dieu, mais les civilisations restent des réalités séculières nécessairement périssables, le prêt-à-jeter de l’histoire, le tri sélectif n’est pas de notre ressort. La position augustinienne déclinera en raison des succès patents de l’Église. La Réforme relancera les postures pauliniennes et augustiniennes. L’Église devenue Moloch sera malmenée par la tendance réformée favorable à une véritable église comme « diaspora invisible » et non comme une institution.
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- La philosophie de l’histoire, digne fille de la théologie de l’histoire prendra progressivement le relai. Dans la partie consacrée au théologico-politique, la philosophie de l’histoire occupera une place déterminante dans la constitution de la modernité, ses ravages et ses illusions perdues à jamais d’un retour en Éden de l’innocence du ravi du village mondial.
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- Trinité. Encore et toujours…
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Le monothéisme inaugure une trilogie déterminante : eschatologie, messianisme et millénarisme en plus de ses fondamentaux : révélation, création, rédemption. Derrière cette double façade se cache un monisme en conflit permanent avec les pulsions dualistes.
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- Le monisme implique que tout a un principe unique, en l’occurrence Dieu. Il se confond avec un panthéisme généralisé en opposition radicale avec les polythéismes, le paganisme ou l’animisme. Même si la réalité est plurielle, difficile de le nier, le monisme ramène tout à un principe unique, englobant et unifiant. Tradition présente chez Héraclite et Parménide : « l’’Être est Unique, continu, éternel par soi. » Tout opinion contraire émane de l’opinion et non de la sagesse ou du savoir élémentaire. Le monisme est une pensée-bloc autour d’un principe unique Dieu ou le Logos, selon les rives de la méditerranée. Ce courant résistera aux assauts du dualisme, Spinoza est la figure centrale du moniste absolu. « Pour lui, il n’est qu’une seule substance, dont nous ne pouvons connaître que deux attributs parmi une infinité, qui sont l’étendue et la pensée…qui exprime, chacun selon leur genre d’être, l’Être unique qu’est la Substance. » Pour Spinoza, chaque chose de la nature est une parcelle de Dieu donc Dieu est dans chaque chose de la nature. L’Un est un réseau naturel où tout communique au sein d’une même unité : le Big Data (B.D.) avant l’heure. En résumé Un = Tout donc Un => Infini donc Tout n’est pas clos, il est en extension permanente.
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Toutefois, le monisme se heurte à une difficulté majeure : l’affirmation de l’Un implique que le Non-Un est dans l’Un. L’Un est traversé par son contraire, position délicate que les philosophes développeront jusqu’à l’ivresse des mots et des maux.
La Trinité, ce par quoi le christianisme innove radicalement, apporte une nouvelle dimension à l’unité de l’Un. Le sang coula, les plumes crissèrent sur les parchemins et les papyrus. Le schisme ira jusqu’à diviser l’Église en sœurs ennemies, les crêpages de chignons deviennent théologiques. La violence y trouve une source d’inspiration et une énergie débordante. En brossant grossièrement, les lignes de partage (clivage), une sorte de guerre de positions, il devient possible de mettre à jour les conséquences sécularisées du concept de Trinité et son importance dans la formation du corpus théorique et mental dont nous sommes les héritiers.
Dans le Dictionnaire critique de Théologie , l’entrée Trinité (Tr.) pèse vingt-deux pages denses. D’abord une brève définition : c’est « le mystère d’un seul Dieu (D.) en trois personnes, le Père (P.), le Fils (F.) et le Saint-Esprit (S.-E.), reconnues comme distinctes dans l’unité d’une seule nature, ou essence, ou substance », dont la formule aseptisée est Tr. = D.&F.&S.-E.
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- Première difficulté. D. n’est pas trois consciences distinctes ni trois êtres concrets (les « marmousets » de Calvin ) ni trois centres d’intérêt. Nous aurions alors un trithéisme précurseur de la trop célèbre Troïka soviétique. Ce courant (hérétique) traversa les siècles jusqu’à nos jours, avec bien sûr une sophistication croissante (les plus connus : Abélard, Barth, Rahner, H.U von Balthasar et la théologie trinitaire).
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- Seconde difficulté. Le modalisme considère que D. a trois manières de se manifester, donc une hétérodoxie dans l’Un. Cette tendance se divise en plusieurs : le monarchianisme contre laquelle lutta Tertullien, l’adoptianisme qui considère le Christ comme une créature adoptée, élue différente du P. (courant très prospère en Espagne). Le modalisme sabellien, lui, s’oppose au concile Nicée et insiste sur l’apparence des trois figures de la Tr. Le F. est consubstantiel au P.
Dans l’A.T. la nature de Dieu est mystérieuse, son nom même reste imprononçable. Dès la Genèse la Parole créatrice ou rédemptrice apparaît. L’influence hellène du Logos, oriente la Parole vers le Verbe (Paul). Pour le christianisme, la Tr. est suggérée dans l’A.T., les trois membres de la Troïka deviennent distincts (la Pentecôte…) C’est Matthieu qui formalise le mieux la doctrine trinitaire : « Allez, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du P., du F. et du S.-E. » (Mt 28, 19). Il établit ainsi une égalité entre les trois composants de la Tr. La « triplité » devient aussi un symbole dans le baptême. Dès les premiers siècles du christianisme, de nombreux arguments prolifèrent : la transcendance absolue de Dieu ne lui permet pas de s’exprimer en personne, il lui faut un porte-parole, un Verbe . L’Invisibilité implique la non-présence physique, D. s’exprime par le F. et le S.-E. Par l’intermédiaire de Philon, le Verbe (Logos) prend forme d’être vivant, assistant du P. Au mystère s’ajoute l’économie comme plan de Dieu (Irénée). Dieu est Unique, mais pas seul (Tertullien). Origène affirme que le F. est de tout temps.
- Seconde difficulté. Le modalisme considère que D. a trois manières de se manifester, donc une hétérodoxie dans l’Un. Cette tendance se divise en plusieurs : le monarchianisme contre laquelle lutta Tertullien, l’adoptianisme qui considère le Christ comme une créature adoptée, élue différente du P. (courant très prospère en Espagne). Le modalisme sabellien, lui, s’oppose au concile Nicée et insiste sur l’apparence des trois figures de la Tr. Le F. est consubstantiel au P.
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Avec Arius 250-336, le débat prend une ampleur féroce. Le père de l’arianisme affirme « qu’il y eut un temps où le fils ne fut pas ». Logique non ? c’est la limite de la métaphore filiale d’autant que dans la Trinité la figure féminine n’apparaît pas. Avons-nous à faire à une parthénogénèse, reproduction non sexuée comme chez les abeilles qui ne produit que des mâles ? Il ne fait pas bon tenter de lever le voile du mystère de la Tr. Seul Dieu est inengendré, cause première se suffisant à elle-même. La position d’Arius implique :
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- 1) la nature absolument immatérielle de Dieu, sans odeur, invisible, inaudible, impalpable et insipide, qui exclut donc toute possibilité de génération selon l’ordre de la substance.
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- 2) le F., supérieur à toutes les autres créatures, est un être parfait.
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- 3) Le F. a aussi une fonction cosmologique, c’est sa création qui permet au P., à travers lui, de créer tout le reste. Influence à Platon (Banquet 203a) d’un Dieu qui n’est plus exclusivement seul, mais s’exprime par une médiation en son sein. La crise fut profonde, car Constantin chevaucha (pour des raisons sûrement politiques) la doctrine arienne, lui donnant son onction impériale. Toutefois, le rationalisme exigeant d’Arius irrita les hiérarques du christianisme certifié.
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Le premier Concile de Nicée (325) mit les pendules à l’heure : « Nous croyons en un seul D. tout puissant, créateur de l’univers visible et invisible ; et en un seul Seigneur J.C., le F. de D. engendré « du » P. comme F. unique, c’est-à-dire « de » la substance du P. D. … engendré, non pas créé, consubstantiel au P. » Notons au passage que la tentative rationaliste d’Arius, issue de l’influence logosienne, est rejetée ; la « réaction » revient au mystère et à l’obscurantisme sous-jacent. Toutefois, au passage, les Bons Pères inventent la notion de « consubstantialité » : coup de génie. Évacuons la trop facile référence à une con-substantialité ironique digne des anti-callotards arriérés. Homo- oussion traduit par consubstantialité n’apparaît pas dans l’Écriture, le mot marque une rupture liée au passage du grec au latin de « homo » (même) à « cum » (avec). Le P. et le F. sont de la même substance. Le « cum » réintroduction un soupçon de trithéisme. On assiste aussi à l’injection d’une forme d’immanence dans la nature transcendante de D. Voir aussi la notion de circumincession (Jn 14, 10). « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jn 15, 16). Nicée I peinera à calmer les ardeurs arianistes. Le même enjeu secouera les tiares à propos de E.-S. (Concile de Constantinople 381). La question du trithéisme perdura. Augustin monta au créneau, partant de Gn 1, 26 « Faisons l’homme à notre image », il voit dans la vie intérieure de l‘homme (psychologie) le vestige laissé dans la Création qui garde la trace de la Tr. CQFD, l’unité en l’homme existe, celle de D. d’autant plus . Augustin met en place la notion de relation dont l’importance ne doit pas nous échapper : passage d’une vision figée de la relation à Dieu à une conception dynamique qu’Hegel utilisera à fond.
Les débats sur la Tr. font apparaître le concept d’hypostase, autre invention puissante. Partant de l’idée de trois personnes en une seule entité, les Pères rejoignent certains gnostiques qui les considèrent comme des « abstractions personnifiées ». La Tr. signifie à la fois l’unité et la reconnaissance de trois personnes distinctes, à condition de raisonner sur des incorporels. L’hypostase devient une méthode opérationnelle de traiter comme réalité subsistant en soi ce qui n’est qu’une abstraction. (Bien des concepts ne sont que des hypostases : liberté, amour, démocratie…) Hypostasier version érudite : de prendre les vessies pour des lanternes . C’est une manière logico-intellectuelle de postuler l’existence d’abstractions invérifiables. Une forme de substantification, de chosification ou d’ontologisation d’une relation logique en donnant une réalité à ce qui n’existe pas ou du moins n’a pas de consistance. Donc un mécanisme d’idéalisation.
Thomas d’Aquin apporte une armature solide à la Tr., comme pour beaucoup de concepts chrétiens, il systématise la notion. Il remarque qu’il y a relation du P. au F., du F. au P., du P. et du Fils au S.-E. et inversement : soit quatre relations pour trois personnes. Thomas introduit une dynamique dans les relations interpersonnelles dans la Tr. Il ouvre les portes à la modernité que nous traiterons dans le chapitre suivant consacré au théologico-politique. La Tr fera l’objet d’une théologie spécifique abondante .
Impossible d’ignorer la célèbre Querelle du Filioque : l’E.-S procède du P. et du F. Plusieurs variations sur le thème ont parcouru les stalles ecclésiales : Pour Hilaire, l’E.-S procède du P. par le F. Côté grec, l’E.-S. procède du P. et reçoit du F. Le combat des boxes dure des siècles, il se termine par le Grand-Schisme (1054). Même la nature du divin fit couler de l’encre et du sang, alors comment ne pas s’étonner que la violence soit dans le fruit. En croquant la pomme, Ève libère le savoir et ses dommages collatéraux. La lecture symbolique de l’Écriture n’a pas fini de nous surprendre.
Arrive un moment où les couches successives de la Tr. obscurcissent l’esprit du commun des mortels que nous sommes et laissent le champ libre aux théologiens endurcis. Cela démontre parfaitement les enjeux fondamentaux en cours de maturation.
Rites, Cultes, Liturgies.
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- Évidemment, le monothéisme n’a pas inventé les rites religieux. Les rites donnent à croire, valident des us sans les démontrer. Toutefois, le religieux ne peut se passer des rites, collectifs ou individuels. Créations culturelles, parfois très élaborées et subtiles, ils servent à coordonner les actes, les paroles et les représentations des groupes concernés, de plus, ils jouent un rôle primordial dans la transmission générationnelle. A la fois lien social et historique, les comprendre demande autre chose que la description ou la classification folklorisante, il faut tenter de remonter à leur origine. L’étude des « rites de passages » montre aussi leur importance dans la constitution de la personnalité. Selon certains anthropologues (Lévi-Strauss…), ils expriment une forme de détresse devant le changement, la vie, la mort, les saisons, le statut, le mariage… Enfin, ils forment systèmes d’où leur fonction déterminante dans la symbolisation religieuse et organisationnelle de la vie quotidienne. La violence de certains rites contraste avec les formes rituelles de civilité et de politesse extrêmement rigoureux. Dans ce cas, ils servent de conjuration de la violence, bref, ils laissent les armes au vestiaire. Ils délimitent un espace d’a-violence par leur formalisme exigent. L’ « étiquette » de l’Ancien Régime n’est pas un hasard comme le bushido ou la cérémonie du thé et bien d’autres pratiques.
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- Dans le monothéisme, le culte possède à la fois un aspect sacrificiel et une pratique communautaire introvertie et moralisante héritées des prophètes. Le Temple est le lieu privilégié de la cérémonie. Le christianisme élargit le sens du culte et le détourne. Le Christ devient le pivot du culte, véritable « service de Dieu » animé par l’Esprit de Jésus. Le Baptême ouvre les festivités. Les Pères s’empresseront de purger le culte chrétien des cultes romains et païens. Finis les sacrifices, les idoles, les grigris, les veaux d’or, les offrandes, place à la liturgie. Augustin et Thomas fixent le « canon » et sa signification. En fait, les cultes deviennent sacrements et la liturgie fait son apparition. La Réforme secoue le cocotier ecclésiastique et favorise la pratique intérieure : moins de folklore, de génuflexions, de fumigations et de mise en scène, retour à la Cène version épurée.
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- La liturgie apparaît plus adéquate pour désigner les pratiques cultuelles. Elle réintroduit la dimension « mystagogique de l’action célébrante ». Bien que profane d’origine, elle signifie dès le début du christianisme : célébration du culte religieux. D’emblée, elle suppose que le contact avec le sacré soit réglé et limité à un certain nombre d’élus. Qui dit mystère dit initiation, héritage bien digéré de la gnose. Bien évidemment chaque religion prétend à un monopole de gestion du sacré : question de validité du médiateur et de respect de procédures réservées. La liturgie renvoie par conséquence aux sacrements, actes indissociables du christianisme. Elle est le lieu privilégié de la théologie pratique, elle résume ce que l’on doit croire, elle est donc une répétition rythmée dans l’espace, celui de la messe ou office et des « heures » qui cadencent la journée du bon paroissien, et dans le temps, l’année liturgique, condensé des fondamentaux du christianisme. N’oublions pas que la liturgie possède une vertu doctrinale par son « unification » et son universalisme officielle. Les jésuites d’Amérique Latine et de Chine firent les frais de leurs tentatives vernaculaires . Modifier la liturgie, c’est remettre en cause le dogme officiel. Le rôle de la langue liturgique (hors d’accès du bon peuple) a partie liée avec le pouvoir. La Réforme en est une illustration parfaite, par ailleurs, Vatican II provoqua un quasi schisme. Chaque empire religieux ou politique recours à une « novlangue » (latin, grec, slavon, arabe coranique, sanskrit, mandarin, russe…). Nous verrons plus tard l’énorme travail de transformation, de recyclage (sécularisation) dont la liturgie sera l’objet.
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Dialectique et logique.
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- La dialectique n’apparaît pas en tant que telle dans l’ancien judaïsme, toutefois, l’extrême soin apporté à l’étude des textes, aux étymologies et aux commentaires (jusqu’au pilpoul ) constitue un apport fondamental du judaïsme. Le langage fait déjà partie de la Révélation, nous l’avons vu la Création passe par la parole : « Dieu dit… » et ce fut. La langue fait mémoire en même temps qu’intellection, la narration fait l’histoire. Elle se cristallise dans l’écriture pour stabiliser l’Écriture. En cela, le judaïsme forge une base fondamentale aux trois monothéismes.
Le choc civilisationnel avec la pensée grecque ouvre un nouvel espace à l’argumentation discursive. Afin de situer les enjeux, quelques remarques.
- La dialectique n’apparaît pas en tant que telle dans l’ancien judaïsme, toutefois, l’extrême soin apporté à l’étude des textes, aux étymologies et aux commentaires (jusqu’au pilpoul ) constitue un apport fondamental du judaïsme. Le langage fait déjà partie de la Révélation, nous l’avons vu la Création passe par la parole : « Dieu dit… » et ce fut. La langue fait mémoire en même temps qu’intellection, la narration fait l’histoire. Elle se cristallise dans l’écriture pour stabiliser l’Écriture. En cela, le judaïsme forge une base fondamentale aux trois monothéismes.
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- – On attribue à Zénon d’Élée (- 490 - 430) la paternité de la dialectique. A partir de paradoxes logiques (comme la flèche qui n’atteint jamais la cible) il démontre le continu et l’unité. Étape importante dans la reconnaissance de la transcendance. Sa dialectique cherche à dépister les contradictions. De son côté, Héraclite apporte un statut spéculatif à la dialectique, il introduit la notion de mouvement et de changement comme essence de toute chose. Il affirme l’unité des opposés (par exemple la vie et la mort).
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- – Les sophistes utilisent à fond et sans vergogne toutes les armes de la dialectique qui, alliée à la rhétorique, prend un essor décisif.
- – Platon donne toute sa puissance à la dialectique comme art d’interroger et de répondre en traquant sans relâche les pièges du langage : tautologie, contradiction, aporie, incohérence…Elle est une médiation discursive qui questionne et s’interroge sur elle-même. Le logos a trouvé son atout-maître, sa potion magique. La dialectique permet de dialoguer en gens de bonne éducation, entre amis. Elle substitue à la lutte ou la joute oratoire une dialogique entre égaux. Elle met en accord les oppositions, la fin et les moyens. Elle est successivement ascendante vers l’Idée et descendante pour une meilleure compréhension des choses et des Idées. A la fois technique et art, la dialectique platonicienne devient la pensée et le penser. Platon peaufine son outil au fil de ses dialogues. Désormais, la relation prévaut sur l’opposition des termes qu’elle unit. La dialectique maximise les différences au sein de l’unité qui gagne une dynamique propre. La Trinité pointe déjà son nez ; rien d’étonnant que le platonisme domine pendant des siècles la théologie et sa sœur jumelle, la philosophie. Par ailleurs, Hegel déroule le tapis rouge à la dialectique qui sous sa plume repartira à l’offensive pour une nouvelle saison du totalitarisme. Impossible de ne pas y revenir le moment voulu.
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- – Aristote ne chevauche pas le même dada que Platon. Dans l’Organon, il pourfend les faiblesses de la dialectique qui ne permet pas de parvenir à une forme rigoureuse de scientificité. Pour lui, il n’y a de science que de ce qui universelle et nécessaire, donc la dialectique est un formalisme face à la nécessité démonstrative de la science qui étudie la nature même des choses. Sus aux Idées, vive le Réel. Aristote substitue à la dialectique la théorie du syllogisme démonstratif, tout en donnant une nouvelle orientation à la dialectique qui appuie le développement de la science. Avec Platon et Aristote se formalise à la fois la méta-physique et le méta-scientifique : le discours de la méthode a trouvé sa boîte à outils, le coffre de Pandore s’ouvre et la modernité diffuse ses miasmes sans vergogne (B. Stiegler).
La logique s’inscrit dans l’ADN du monothéisme, mais elle n’est pas que mono-céphale, sa double-hélice judéo-grecque mérite quelques éclaircissements.
- – Aristote ne chevauche pas le même dada que Platon. Dans l’Organon, il pourfend les faiblesses de la dialectique qui ne permet pas de parvenir à une forme rigoureuse de scientificité. Pour lui, il n’y a de science que de ce qui universelle et nécessaire, donc la dialectique est un formalisme face à la nécessité démonstrative de la science qui étudie la nature même des choses. Sus aux Idées, vive le Réel. Aristote substitue à la dialectique la théorie du syllogisme démonstratif, tout en donnant une nouvelle orientation à la dialectique qui appuie le développement de la science. Avec Platon et Aristote se formalise à la fois la méta-physique et le méta-scientifique : le discours de la méthode a trouvé sa boîte à outils, le coffre de Pandore s’ouvre et la modernité diffuse ses miasmes sans vergogne (B. Stiegler).
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En réaction épidermique au polythéisme et par mimétisme face aux multiples dieux nationaux ou tribaux de son environnement, le judaïsme développe un monothéisme intransigeant. Les deux sources partagent une phobie du tohubohu (judaïsme) et du chaos (Grèce). L’unicité du Dieu Créateur et, par conséquence tout puissant, est le premier antidépresseur intellectuel mis au point par nos illustres et pathogènes ancêtres : le monisme, promoteur d’une doctrine du principe unique, tout ce qui est provient de Dieu. Ce monisme n’évite pas la tentation panthéiste. Si Dieu est créateur de tout, il est présent dans tout. Résumons : Un = Tout, donc Un est immanent au multiple, l’unicité est un espace super encombré autrement dit l’espace et le temps sont une extension de l’Un. Malaise dans le schmilblick, certains l’assumeront – Spinoza : « Tous est en Dieu » (Éthique I, xv). Les promoteurs du monothéisme évitent le piège en proposant le concept de Création ex nihilo et le fameux tour de magie du retrait de Dieu.
Bref , le monothéisme « Dieu est Dieu » ou « il n’y a de Dieu que Dieu » s’appuie sur une tautologie primaire D. = D.. On peut y voir une sorte de cage de Faraday capable de protéger le monothéisme des « ondes négatives ». Cette tautologie d’origine n’est pas tenable. Si la cage dorée protège de l’extérieur, elle bloque les ondes internes dissonantes. La marmite n’a pas de soupape de sécurité efficace d’autant que le monothéisme se voulant universel se trouve confronter en permanence à des « courants alternatifs » survoltés, biphasés : le dualisme, ou triphasé : la trinité.
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- Le dualisme fait corps avec le monothéisme, car [L’marron]affirmation de l’unicité, de l’Un implique nécessairement le multiple et une césure. L’Un est l’expression de la transcendance pure, mais comme, plus tard, le kantisme, il n’a pas de mains. La Transcendance pure n’est pas perceptible, elle est un narcissisme intégral voir un onanisme divin (onanistique ). La Révélation joue le rôle d’un accouchement, d’une mise à bas, d’une aliénation dans les choses et les êtres créés. Donc le Moi pur engendre le non-Moi. La négativité nait de l’affirmation, sans transcendance pas d’immanence et vice-versa. Le monde d’en-haut devient réel et vrai par le monde d’en-bas. De plus, nous le savons, le dualisme fonctionne par opposition, bien / mal, vrai / faux, amour / haine, nous / eux. Le monothéisme porte en lui une somme de contradictions et d’antinomies insurmontables, exempté par des artifices de credo officialisé, souvent douloureusement élaboré, lors de conciles houleux, du rififi sous les tiares, quoi ! La césure haut / bas est à l’origine de la querelle sur la double nature du Christ : le monophysisme en témoigne.
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Les deux termes du dualisme, réputés inconciliables, sont donc inséparables sous peine de se dissoudre dans un nouveau monisme, triste retour au Père dans l’indifférenciation absolue. Difficulté parfaitement perçue par Hegel (et ses rejetons) qui par la dialectique veut résoudre tous les dualismes. La complémentarité des termes est un truisme comme celui de la transcendance et de l’immanence. La dyade sexuelle est une illustration : sans féminin ou sans masculin, le dualisme sombre dans l’absurde. (Autre métaphore : la poule et l’œuf).
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- La Trinité, le retour. Dans un premier temps, la Trinité se joue dans la stratosphère divine. Inutile de recourir aux commentaires anticléricaux de base et aux folklores théologiques. Le monothéiste juif avait bien pressenti la tension dans l’unicisme intégral. Dès les premières lignes de la Torah, la Parole (bientôt Verbe ou Souffle) pointe. La communication entre les deux mondes reste problématique : l’invisibilité et inaudibilité du Tout-Puissant bloque les échanges. Entrent en scène les passeurs, les voyants en la personne des prophètes (nâvî’). Le monde grecque connaissait les oracles, les païens les chamans. A chacun ses médiateurs. Le judaïsme se garde bien de faire des prophètes un clergé, sage décision ! Les prophètes interviennent dans le domaine religieux, mais aussi dans les affaires politiques intérieures ou extérieures, voire même dans les questions sociales séculières. (Amos, Osée…). Retour à notre thème central du mélange spiritualité et politique. L’unicité à trois dimensions ressemble à la « valse à mille temps », elle ne sait plus où donner de la tête ! La figure du Fils fait le pont entre les deux mondes. Jésus comme prophète, le Coran n’a pas forcément tort. D’ailleurs, le ton christique « En vérité, je vous le dis… » s’y apparente. Nous l’avons déjà souligné, la logique trinitaire est monosexuée. Elle est une interface, un connecteur pré-électronique. Une logique inclusive du haut et du bas : l’élément logique nécessaire à l’épanouissement du christianisme avec son concept d’incarnation, inclusion dans la chair du Père et du S.-E.
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La Trinité est une vraie coupure épistémique et logique avec le judaïsme dont le moteur à deux temps avait des cafouillis théologiques, les trois temps de la Trinité ouvre un espace virtuel irrévocablement pour le meilleure et surtout pour le pire !
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- Pour illustrer l’importance de la logique dans les procédures de pensée, même spirituelle, prenons l’exemple du tétralemme , le moteur à quatre temps de la logique indienne et bouddhiste.
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Dans le tétralemme, on dit qu’une entité existe, qu’elle n’existe pas, à la fois existe et n’existe pas, ni n’existe ni n’existe pas. Soit A, Ā, A et Ā, ni A ni Ā. Ou, « oui, non, à la fois oui et non, ni oui ni non ». Rien à voir avec la célèbre logique normande. Dans notre vocabulaire, il est à la fois discussion et dialectique. Nagarjuna, le grand logicien indien, utilise toutes les ressources du tétralemme, au ravissement des lecteurs occidentaux amateurs de subtilités orientales. Logique formelle et sémantique en folie ! Il pousse à l’extrême le principe de contradiction cher à Aristote. Quelques exemples :
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- – « Jamais, nulle part, rien qui surgisse, ni de soi-même, ni d’autre chose, ni des deux à la fois, ni sans cause » (Stance 1.1) Décryptons :
Rien ne naît de soi-même. Pourquoi prend une réalité phénoménale, l’acte de naissance par gestation, pour une réalité métaphysique. La nature n’est pas une schéma directeur de pensée. Ainsi la question idiote de l’œuf et la poule, c’est à dire la causalité première, est un non-sens typiquement géocentré. La pensée indienne et bouddhiste parle de co-production conditionnée. A l’inverse du principe de raison, elle écarte toute causalité métaphysique entre les deux termes. Le traducteur des Stances du milieu par excellence commente : « A force de creuser le procès causal, on découvre l’absence d’identité des termes qu’il met en jeu », ou « les « êtres », les choses sont en réalité des produits…des synergies ou des coproductions. Car jamais une cause ne produit un effet, jamais un effet ne naît d’une seule cause ». Par exemple un objet n’est pas en soi, donc il n’y a pas d’ontologie. Rien n’est soi-même : un bonbon n’est pas un bonbon tout seul. Par extension, il n’y a pas d’âme substantielle, ni humaine ni divine. Le moi n’est aussi qu’un assemblage, un produit.
- – « Jamais, nulle part, rien qui surgisse, ni de soi-même, ni d’autre chose, ni des deux à la fois, ni sans cause » (Stance 1.1) Décryptons :
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- – Humour tétralemmique : « Il n’y a pas lieu de se demander de quel genre est la taille ou le physique du fils d’une femme stérile et d’un eunuque ». Attention toute ressemblance avec un personnage célèbre n’est pas fortuite. Lecture déconseillée à un certain Jésus. De plus, « il est irrationnel qu’une chose déjà naisse à nouveau » = si le Fils est issu du Père, comment peut-il renaître sous une autre forme et d’un autre procès (une vierge avec un eunuque).
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- Logique : l’apport normand. A la pensée binaire oui / non (ou 0 / 1), le sage normand apporte une nouvelle dimension « peut-être ben qu’oui, peut-être ben que non ». C’est par cette ouverture logique que les ordinateurs aux moyens de réseaux neuronaux parviennent ou parviendront à se modifier eux-mêmes en fonction du résultat de leurs actions. (Évidemment, seul l’algorithme est concerné (pour l’instant ?).
La logique est la logistique de la pensée. Le spirituel, le religieux, la mystique, la théologie, puis la philosophie n’échappent pas à cette banalité rarement évoquée, et pourtant cette approche mérite toute notre attention. A la place des théories de la violence, de toutes nature, ne vaudrait-il pas mieux réfléchir à une Logique de la violence, à la manière d’Éric Weil dans sa Logique de la philosophie.
- Logique : l’apport normand. A la pensée binaire oui / non (ou 0 / 1), le sage normand apporte une nouvelle dimension « peut-être ben qu’oui, peut-être ben que non ». C’est par cette ouverture logique que les ordinateurs aux moyens de réseaux neuronaux parviennent ou parviendront à se modifier eux-mêmes en fonction du résultat de leurs actions. (Évidemment, seul l’algorithme est concerné (pour l’instant ?).
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Nouvelles remarques intempestives conclusives .
Ce long, trop long, détour dans les méandres des premiers siècles de notre ère a pour objectif de tracer, de coller au maillot, les prémisses de notre héritage généalogico-génétique. Il ne s’agit en rien d’une déconstruction à la mode des campus depuis des décennies. Il faudra consacrer un moment pénible à décortiquer les arguties des procurateurs et des gourous de la déconstruction. L’un des papes survivant de cette piteuse dominance a, sur le tard, commis son coming out, sa « sortie du placard » du refoulé. Le pauvre chéri tombe des nues et sans repentance chevauche les thèmes de ses illustres prédécesseurs. Jean-Luc Nancy nous régale, dans son style ampoulé parsemé de tics « déconstructifs » et enrichi de vitamines d’érudition (fonctionnariat oblige) d’une « Déconstruction du christianisme » en deux volumes : 1) la Déclosion, 2) l’Adoration, le tout précédé d’une « Création du monde ou la mondialisation » . Bref, encore du pain sur la planche pour émietter les vieux croûtons post-modernes des retraités l’université et de la bien-pensance heideggerisée (Gutmensch des tenants de la morale BCBG).
Le bloc monothéiste. L’étude du judaïsme et du christianisme avant Constantin permet d’affirmer que le monothéisme constitue un bloc théologique, idéologique et politique inséparable, malgré les multiples variantes rencontrées au cours de chemin tortueux parcourus avec des bottes de sept lieues. L’un est toujours multiple, malgré sa prétention à l’unité. Même le rejet catégorique de Marcion du judaïsme reste dans la mouvance, il rejette la filiation tout en gardant les acquis de l’A.T. La constitution du corpus dogmatique démontre le processus de maturation dans sa complexité. Il s’agit d’un double procès à la fois de théologisation du moindre détail et d’un lent et sournois travail de sécularisation. Si bien que le monothéisme est par essence une sécularisation progressive de la Transcendance, le l’Absoluité de l’Un.
L’histoire du christianisme est celle de sa sécularisation jusqu’en, et surtout, dans sa négation. Athéismus im Christianismus affirme Ernest Bloch. La désacralisation de la Transcendance se double d’une déthéologisation au profit d’abord du théologico-politique, le nouveau fourre-tout des penseurs avant que ceux-ci retombent dans le « péché mignon » de la totalisation via des concepts comme celui d’Être, d’Absolu, de Totalité, de sens de l’Histoire, de Révolution, de Prolétariat…bref les nouvelles hypostases, les habits neufs de la Domination triomphante. L’étude de l’islam apportera la cerise sur le gâteau.