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Belle mouchière - Chapitre VI
La fête des Guildes

Depuis deux jours, l’Académie se remplissait de visiteurs venus de toutes les régions avoisinantes du sud. La Fête était le moment des réunions plénières compagnonniques, où l’on choisissait les nouveaux Maîtres ; on procédait aussi aux élections statutaires. Elle se doublait d’une foire pendant laquelle se négociaient les transactions annuelles. De nombreux marchands s’installaient dans toutes les rues de la ville. De grands campements dressés dans les champs tout autour d’Académie hébergeaient les visiteurs.

Un Comité de la Fête composé des représentants des corporations, d’habitants d’Académie gérait l’organisation des festivités. Un large brassard vert noué autour d’un bras ou sur les chapeaux de soleil identifiait ses membres. Un service de sécurité veillait à la circulation et au maintien d’un ordre bon enfant, mais très attentif. Sur un grand panneau, tous les étals étaient numérotés avec leur localisation dans le dédale des rues.

Un règlement en plusieurs langues l’accompagnait. Tout contrevenant était arrêté et enfermé. L’interdiction de foire menaçait les escrocs et les margoulins. La vente de boissons alcoolisées était interdite du lever au coucher du soleil. L’eau potable était gratuite aux points de distribution. Des latrines publiques ambulantes garantissaient la salubrité. Les guérisseurs, dont Emmy, assuraient un service aux quatre coins de la ville ; le dispensaire restait ouvert toute la nuit. Pendant la Fête, seuls les véhicules autorisés circulaient. Des charrettes à foin servaient de navettes entre les campements et les portes d’Académie. Un droit d’entrée d’un jeton par personne était perçu.

Cette parfaite organisation impressionna les visiteurs. Jean-Lô comprit que la vie publique était une chose sérieuse dans ce pays ensoleillé. Flo, qui officiait aux fourneaux de l’auberge, rentrait tard le soir et elle racontait le déroulement de la préparation de la Fête. Pendant ce temps, le reste de la troupe peaufinait son spectacle. Célestin et les deux fillettes, rentrés chez leurs parents, aidaient aux derniers préparatifs. Les Écuries de la Maison des Guildes bruissaient d’un va-et-vient incessant de cavaliers. Les repas collectifs étaient légers et rapides.

Dans la fraîcheur du matin, les Augeois se rendirent en Académie. Impressionnés par la foule, ils décidèrent de se séparer et de se retrouver à l’auberge à l’heure du déjeuner. Jacques accompagna Sana qui assurait une permanence à la Scola comme traductrice.

Devant chaque Maison de Corpo, les nouveaux compagnons exposaient leur " chef-d’œuvre ". Robby et ses enfants se dirigèrent (Anne et Eudes) en compagnie de Bernard, vers celle des forgerons. Ils admirèrent les œuvres et posèrent les questions pertinentes.

— Nous venons d’arriver et nous aimerions travailler en Académie. Mon ami Robby est maréchal-ferrant et moi, charron.

— Je suis le compagnon Marco. Voulez-vous vous installer définitivement ou êtes-vous de passage ?

— Pour l’instant, nous sommes avec des amis chez Diego en attendant de trouver un endroit pour nous poser.

— Ah ! Vous êtes les exilés du Nord. Venez faire connaissance. Une visite de notre forge s’impose et mes collègues seront ravis.

Les deux compères acceptèrent l’invitation. Ils entrèrent dans une cour couverte où plusieurs forges rougeoyaient, les outils parfaitement rangés le long des murs. Des enclumes de tailles et de formes diverses attendaient les forgerons aux bras musclés. Les narines de Robby frémirent à l’odeur caractéristique du métal chauffé à blanc et de l’huile brûlée. C’était bon de retrouver son milieu naturel après des mois d’errance.

Jean-Lô musarda dans la foule à la recherche d’Emmy. Il entreprit un tour nonchalant de la grande place, s’arrêtant devant les étals, pour écouter les échanges et les marchandages sans toujours tout comprendre. L’étalage des soyeux était entouré d’acheteurs affairés qui, avec une main experte, palpaient les tissus brillants. Cela captiva son attention. Les prix exorbitants l’intriguèrent ; il prit conscience de la vie économique intense qui se déroulait autour de lui. Cette région n’était pas uniquement vouée à l’agriculture ni repliée sur elle-même. On venait de loin acheter ses produits. Il continua sa promenade par la visite de l’éventaire multicolore d’un marchand de teinture, au teint très basané, qui s’adressait au public en mélangeant les idiomes du sud, mais il comptait parfaitement dans toutes les langues. Le marchandage se déroulait dans la bonne humeur. Ensuite, il se dirigea vers l’odeur puissante d’un étal de peausserie. Là encore, on vendait en gros ; les peaux exposées servaient d’échantillon. Quelques pas plus loin, il aperçut l’éventaire des mouchiers. Son cœur se mit à battre en pensant à Emmy. Des lingots de cire s’entassaient à côté des autres produits de la ruche et du matériel apicole. Une ruche aux parois de verre attirait les badauds.

— Emmy vient de réussir l’examen d’habilitation à la pratique de l’acupuncture. Le bâton représente le guérisseur terrassant la maladie symbolisée par le serpent. À l’origine, l’abeille était le seul symbole de notre profession, jusqu’à ce qu’on découvre un vieux document d’avant la Destruction où l’on voit deux serpents enroulés autour d’un bâton, symbole des praticiens ; on disait alors médecins. Nous avons repris ce caducée en le simplifiant. L’abeille représente l’habilitation à la fabrication des remèdes et les aiguilles celle de l’acupuncture. Il en existe un autre plus rare, un petit couteau au manche serpentaire, l’emblème des chirurgiens. Malheureusement, nous ne sommes pas nombreux, et notre savoir chirurgical reste primitif. Emmy est très jeune pour porter ce caducée, mais ses parents, deux grands guérisseurs, ont commencé son apprentissage très tôt. Son talent pour la récolte du venin d’insectes et de la propolis est unique.

— Je l’ai constaté de mes propres yeux, dit Jean-Lô. J’ai cru voir un spectre entouré d’abeilles descendre du flanc de la montagne.
Toutes les personnes présentes éclatèrent de rire à cette évocation, car elles connaissaient la témérité d’Emmy et imaginaient facilement l’impression que ce spectacle avait pu inspirer la première fois.

Levant les yeux vers le soleil pour vérifier l’heure, Jean-Lô demanda à Emmy si elle accepterait de déjeuner avec lui et ses amis à l’auberge. Comme le calme régnait, le responsable du poste de secours approuva.

L’ « Orgeat » se remplissait, les tables sous la tonnelle bruissaient de conversations entrecoupées d’éclats de rire. Flo leur avait réservé un espace à l’ombre dans la cour intérieure près des cuisines. Robby et les autres savouraient leur sirop d’orgeat en attendant les retardataires. Les enfants profitaient du calme pour se reposer tandis que les adultes échangeaient leurs impressions et leurs découvertes de la matinée. Marge expliquait à Pierre que sa visite à l’atelier des « soyeux » avait été très positive. Elle avait apporté quelques-unes de ses broderies. L’effet fut éloquent : personne ne connaissait le point d’Alençon, ni celui de Brugge, encore moins celui de Bayeux. Un rendez-vous fut fixé avant la fin de la foire. L’offre de prix dépassait ses prévisions. Robby et Bernard racontèrent leur visite des forges. Les perspectives étaient bonnes, surtout s’ils voulaient faire un peu de travail itinérant. La Guilde des marchands appréciait leur expérience durement acquise durant le voyage. Leur arrivée par le chemin de Peyre avec leurs roulottes et leurs chariots suffisait largement à prouver leur compétence et la solidité de leur matériel. Pierre, nettement plus détendu que d’habitude, expliqua qu’il avait rencontré des chasseurs-éleveurs de sangliers chez un coutelier et qu’il avait un peu bavardé avec eux. P’être ben, qu’y aurait du bon d’part là. Qu’il faudrait vaire à vaire (voir à voir)… Ses amis éclatèrent de rire en entendant leur dialecte avec toute sa roublardise. Josie était repassée chez le père de Célestin pour mettre au point la potence du spectacle. Son dessin et ses calculs au tableau noir avaient séduit le compagnon charpentier qui lui proposa de travailler avec lui de temps en temps aux plans et aux calculs des gros travaux déjà en commande.
Marie-Jeanne créa la surprise en annonçant son installation chez les Libertistes qui cherchaient une intendante chargée des transactions de leur Maison. Elle avait trouvé Carmen flamboyante de dynamisme et les idées libertistes pleines de sagesse. Leur conception de la femme libre de ses liens tant affectifs qu’économiques lui convenait parfaitement. Jacques et Sana arrivèrent les derniers, essoufflés mais radieux.

— Sana nous a obtenu des places au premier rang pour la corrida de cet après-midi. Les taureaux viennent d’élevages de son pays. Je les ai vus ; ils ont de longues cornes redoutables.
Aux bruits des cris et du rire tonitruant de Robby, Flo apporta un grand plateau de kokas, accompagnés de galettes de légumes et d’un volumineux saladier.

— Gwène est-elle toujours avec la dame toute noire ? demanda Pierrette en entendant Emmy parler avec Marge et Pierre de son amie.

— Oui, elle arrive demain avec Fleur et les musiciens. Elle prépare une surprise pour le concert et le bal de clôture de la fête, demain soir. Il lui faudrait une belle robe. Si vous n’en avez pas, je peux demander à des amies, dit Emmy en se tournant vers Marge.

— Merci, mais ça ira. Où sera-t-elle logée, pour que je puisse lui faire un peu de toilette et la rassurer ? La pauvre, elle sera terrorisée, répondit la mère inquiète.

— Chez Fleur, à la Maison des Musiciens dont elle est le Maître. Ne vous inquiétez pas. Fleur a l’habitude. Je me rappelle mon premier concert : j’étais plus jeune que Gwène, mais très fière et Fleur m’avait bien préparée. A cette époque, mes parents effectuaient leur première grande expédition au Nord-est.

Le repas se termina par une orgie de fruits juteux délicieusement sucrés qu’ils découvraient. Ils connaissaient les abricots, très rares chez eux, mais pas les pêches à la peau veloutée qu’ils découvraient. Emmy et Sana en compagnie de Jacques partirent les premiers rejoindre leurs postes ; un rendez-vous fut pris vers dix-sept heures aux arènes.

Ils poursuivirent tranquillement leur visite de la foire par petits groupes. Les enfants avaient repéré des marchands de friandises étranges, enfilées sur un bâton. Ils découvrirent les joies collantes de la « barbe à papa » qui orna les visages de moustaches sucrées. La foule, encore plus dense que le matin, rendait la circulation difficile. Heureusement, un léger vent frais du nord se leva. Ils s’écartèrent un peu des rues bondées et visitèrent la ville haute. Les ruelles se rétrécissaient et l’ombre apportait une fraîcheur agréable aux promeneurs. Des volets clos s’échappaient des odeurs de cuisine et des chants joyeux. Depuis le haut du village, ils appréhendèrent la véritable dimension d’Académie. La foule et les étals bigarrés formaient un ensemble impressionnant. Au sud, on voyait les campements de toile. L’ombre coupait Académie en deux masses distinctes. L’heure avançant, ils se dirigèrent vers les arènes.

Seuls les marchands et leurs derniers clients s’affairaient encore autour des étals. Certains visiteurs occupaient les terrasses des auberges tandis que d’autres, les bras chargés d’emplettes, prenaient les navettes à destination des campements. Ceux qui avaient obtenu une place se dirigeaient vers les arènes. Des files d’attente obstruaient les grandes portes. Les membres du Comité de La Fête aiguillaient les spectateurs vers leurs entrées respectives. Jacques et Sana, accompagnée de Diego, attendaient en parlant avec d’autres jeunes gens. Lentement, ils trouvèrent leur place sur les gradins en bordure de piste. Les arènes étaient pleines à craquer. Un orchestre s’installa dans la tribune située au-dessus de la porte principale. Le sable parfaitement damé sur le sol de l’arène avait été humidifié afin d’éviter la poussière. Diego tenta d’expliquer le déroulement du spectacle à ses amis ; les mots « aficionados », « torero », « picador », « muleta » leur étaient inconnus. La perspective des banderilles sur le dos du taureau ni assisté à la mise à mort leur était inconnu.

L’orchestre commença à jouer une musique tonitruante. Les cuivres vibrèrent dans l’air déjà survolté. Des chevaux caparaçonnés d’un épais manteau de cuir recouvert d’un brocart aux couleurs vives entrèrent au pas, suivis de marcheurs aux habits ajustés, pantalons de corsaire moulants et petites vestes très courtes et cintrées. Ils précédaient les toreros débutants qui allaient ouvrir la corrida. Dans un déferlement de musique et de roulements de tambour, une jeune bête brune aux longues jambes noires fit son entrée.
Sa souplesse contrastait avec celle des bovins du Nord. Ses cornes effilées parfaitement symétriques semblaient redoutables. Le jeune torero, se tenant droit, un bras dans le dos, agita devant la bête un tissu décoré. Le taureau hésita, puis il chargea, la tête baissée. Le torero suivit le mouvement de son bras et il s’écarta élégamment du taureau. Un grand « Olé ! » monta des gradins. À chaque passe, le même cri montait de la foule. Les mouvements gracieux de l’homme et de la bête se succédèrent jusqu’à ce que le taureau donnât des signes de fatigue. Des cavaliers montés sur des chevaux harnachés encadrèrent alors le taureau et le dirigèrent vers la sortie.

— La tauromachie est une survivance du passé. Son origine se perd dans la nuit des temps. On aime ou on déteste. La beauté des costumes, la musique et le danger, voire la proximité de la mort, fascinent certains, leur expliqua Diego.

— C’est un beau spectacle ; mais je dirai que dans votre pays vous n’avez pas beaucoup d’élevage bovin, car je vois mal un éleveur s’amuser avec son taureau et éventuellement le mettre à mort par plaisir. Chez nous, les bouviers côtoient la mort tous les jours. Ils n’en font pas un jeu. Est-ce que tu pourrais jouer avec un étalon et le tuer ensuite ? J’en serais incapable, dit Jean-Lô.

— Moi non plus, mais la corrida est une tradition très controversée, même chez nous. Nous ne sommes pas certains que la tauromachie d’aujourd’hui ressemble à celle d’autrefois. Je partage tes arguments et je ne cesse de les répéter à mes amis aficionados.

À grands renforts de musique, le spectacle reprit après le damage du sol par des chevaux tirant des rouleaux de pierre. Puis, un taureau adulte, plus puissant, à l’encolure musclée, entra dans l’arène. Ses cornes peintes en noir et les pointes aiguisées peintes en rouge lui donnaient un air redoutable. Un torero plus âgé bondit sur le sable, accompagné des vivats de la foule surexitée. Les choses sérieuses commençaient. À chaque passe, le torero d’un geste majestueux évitait les cornes, en prenant soin de les frôler le plus possible. Les « olé » enfiévrés suivaient le rythme de la musique. La passe suivante se déroulait juste sous les yeux des Nordistes ; ils virent la sueur sur le corps du taureau dont les naseaux écumaient. Ses yeux enfiévrés reflétaient sa folie. Le torero prenait le maximum de risques si bien qu’une corne le toucha au niveau des côtes. La force du choc le souleva du sol, puis il retomba lourdement. Le taureau, voyant sa proie à portée, se retourna et chargea l’homme à terre. Avant que les cavaliers en retrait puissent atteindre la scène du drame, Jean-Lô se précipita suivi de près par Robby et Jacques.

— Robby les cornes, Jacques la queue, je m’occupe de le distraire, cria-t-il à ses amis.

Debout dans les gradins, la foule muette vit trois énergumènes se jeter dans l’arène. L’un, grand à la carrure imposante et à la barbe rousse broussailleuse, saisit la corne opposée à l’homme gisant sur le sable et il s’arc-bouta de toutes ses forces pour détourner la tête de l’animal. Pendant ce temps, le plus jeune s’empara de la queue qu’il tira avec vigueur. Le troisième, le plus souple de toute évidence, sauta sur le dos du taureau. Un « Oh ! » de surprise fusa des gradins. Le taureau, harcelé, se détourna de sa victime et commença une série de ruades entravées par Robby qui le forçait à tourner la tête. Les cavaliers arrivèrent pour prendre le relais. Jean-Lô profita d’une ruade moins forte pour sauter ; Robby lâcha la corne en s’esquivant. Jacques fut le dernier à laisser le taureau aux mains expertes des cavaliers et de leurs montures dressées à cette manœuvre. Encadré, le taureau se laissa conduire vers la sortie. Déjà des guérisseurs étaient autour du torero. L’homme avec lequel Jean-Lô avait parlé le matin même, aidé par Emmy, découpa le vêtement du blessé avant d’évaluer la gravité des blessures.

— Est-ce grave ? demanda Robby en sueur.

— Il n’y a pas de perforation de l’abdomen ni du poumon, mais une grande plaie sur les côtes gauches et une vilaine blessure à la cuisse. Rien d’irréparable avec le temps.

— Merci de votre intervention, mais franchement c’était de la folie, dit le guérisseur.

Le blessé emmené sur une civière, Emmy fit un signe de la main à ses amis et elle suivit le brancard. Le public, un peu déçu de la brièveté du dernier combat, commençait à se lever. Jean-Lô demanda à ses amis s’ils étaient prêts à effectuer une démonstration moins « Olé ! Olé ! ». Avec leur assentiment, il demanda au picador d’envoyer un autre taureau pour continuer le spectacle.

Celui-ci, sous le coup de l’émotion, ne comprit pas immédiatement la question. Puis, ayant réalisé le défi, il s’empressa d’en informer les organisateurs. Les trois amis restèrent sur la piste et ils firent de grands signes au public pour qu’il se rassoit. Après un moment d’hésitation, le calme revint.

Pendant ce temps, les trois compères mettaient au point leur numéro. Ils se placèrent au milieu de l’arène, Robby en premier et les deux autres derrière parfaitement cachés, par le large gabarit du forgeron. Un taureau fougueux entra dans l’arène, s’arrêta, puis il s’avança au petit trot la tête haute en humant l’air. L’immobilité de l’homme ne le troubla pas. Un court instant, le taureau hésita à regagner sa stalle où du foin savoureux l’attendait. Un bras s’agita, le mouvement attira son attention et il se dirigea vers le milieu de l’arène. De nouveau, l’immobilité l’égara, car dans sa cervelle de taureau futé on ne charge pas une cible immobile au risque de se casser les cornes sur un tronc d’arbre. Le petit manège se répéta plusieurs fois. Quelques sifflets du public ponctuèrent cette valse hésitation. Puis, la chose au milieu de l’arène siffla et s’agita. Le taureau fonça vers sa cible qui soudain se divisa en trois. Jean-Lô et Jacques profitèrent du trouble pour sortir du champ de vision du taureau. Tout en courant chacun de son côté, ils convergèrent vers les flancs de l’animal et ils exécutèrent en même temps une chandelle en s’appuyant sur le dos de l’animal. Celui-ci interrompit sa charge vers Robby et se dirigea vers Jacques, courant le plus vite possible vers le mur en bois tout en surveillant d’un œil la course du taureau. Au dernier moment, il effectua un saut gracieux avec appui d’une main sur le mur et passage des jambes groupées bien parallèles au sommet. Une salve d’applaudissements et des cris enthousiastes accueillirent le jeune homme. Le taureau emporté par son élan heurta violemment les planches. Il se dirigea ensuite vers les deux autres cibles.
Jean-Lô attendait le retour du taureau en sautillant sur place tandis que Robby décrivait un cercle pour se mettre un peu en retrait. Jacques revenait lentement vers le centre de la piste. Soudain, Jean-Lô se précipita à la rencontre du taureau qui chargeait tête basse. Il prit appui d’un pied sur le front de l’animal et profitant de la force de la rencontre, il exécuta, dans un silence de mort, un magnifique saut périlleux arrière. Sa réception ne fut pas parfaite, mais réussie et sans blessure. Le taureau meugla de rage et se précipita vers Robby en attente. Jacques et Jean-Lô se succédaient pour faire tourner en bourrique le taureau qui commençait à souffler. Jean-Lô commença une partie de saute-mouton délirante sur le dos du taureau en alternance avec Jacques. La fatigue de l’animal les enhardit et ils tentèrent quelques figures équestres. Jacques sauta par l’arrière sur le dos du taureau, se rétablit à pieds joints en faisant le balancier avec ses bras. Jean-Lô le suivit et Robby ajouta sa masse en enfourchant le taureau à son tour. Les trois acrobates ne purent rester que quelques secondes sur le dos de la bête furieuse, mais à bout de force. Les rires accompagnèrent crescendo les cabrioles des trois surprenants toreros. Enfin, ils firent signe aux cavaliers d’approcher. Le taureau quitta les arènes entre les deux montures.
Dans les gradins, le délire se déchaîna. Des fleurs, des pièces de monnaie, des chapeaux volaient dans les airs. Les gens du Comité empêchèrent le public de descendre. Les héros hilares attendirent le calme avant de rejoindre leur famille et leurs amis. L’accueil fut glacial. Les premières paroles échangées en témoignent. Flo, arrivée sur le tard, demanda à Robby s’il aurait un jour le comportement d’un adulte. Marie-Jeanne, en compagnie de Carmen, traita son fils adoptif d’irresponsable, de tête brûlée et elle finit sa diatribe par : « Tu n’auras pas toujours autant de chance. »

Marge et Pierre rappelèrent à leur fils qu’il n’était pas obligé de suivre ces deux têtes de mules qui lui servaient d’amis et de mentors. Carmen crut bon de préciser à ces dames que, pour une fois qu’il y avait des hommes qui étaient des hommes et pas des lavettes en paillettes, juste bonnes à faire l’épouvantail devant un bovin, il ne fallait pas bouder son plaisir. Elle acheva sa harangue par un baiser sonore sur les joues des trois matadors d’occasion. Sana se précipita au cou de Jacques en lui disant que ses amies seraient vertes de jalousie.

— Qu’est-ce qu’ils sont bêtes, les hommes ! Conclut Marie-Lou, l’aînée des filles de Josie, provoquant une crise de fou rire qui réconcilia tout le monde.