L’article de madame Cooper publié le mois dernier mets le doigt où cela fait mal à un libertaire.
Avant de commenter cet excellent article de madame Cooper, je formule des remarques désabusées :
- Les travaux sur le trumpisme commencent à fleurir. La critique anglophone déterre la hache de guerre. Temps mieux ! Toutefois, je trouve que la focalisation sur Trump et ses affidés manque une étape cruciale dans l’analyse en profondeur du phénomène. En effet, la large victoire de la révolution néoconservatrice bouleverse tout l’échiquier politique américain et international. Je pense qu’il faut comprendre les causes profondes de cette réussite électorale largement sous-estimée par la presse gauloise. Le dualisme typiquement usien Républicains/Démocrates forme une entité cohérente difficilement sécable. La pseudo-gauche américaine paie ses dérives internes, son incapacité à formuler un contre-plan au projet républicain, le Projet 2025. Le wokisme a caché l’ampleur du gouffre en servant d’idéologie de rechange et a favorisé l’aveuglement des démocrates. Comme le Front-popu occulta le réarmement de l’Allemagne.Le sociétal dégénère en impuissance.
- L’Europe a purgé ses prisons, virés ses dissidents religieux ou politiques vers des terres jugées sauvages. Ainsi, elle exporta ses vices et ses idées que les déportés surent développer avant brio : expropriation des peuples natifs, génocides, (5120 millions de morts selon certains historiens), contagions, conversion forcée. Le retour du bâton fut terrible, l’Europe prétenciarde ne sut pas maintenir sa puissance, au contraire, elle s’atomisa par des guerres civiles les pires de l’histoire. L’invasion du chewing-gum précéda celle des idées. Les USA devinrent un schème de pensée et une déroute sociétale face au déferlement consumériste. Produire, extraire, vendre…la ritournelle n’en finit de se dérouler sous nos yeux fatigués.
- Pour notre malheur, l’anarcho-sphère n’a toujours pas compris le péril et végète dans une contemplation nombriliste de son passé dépassé, de ses heures de gloire fantasmée.
- Enfin, une approche géostratégique paraît indispensable afin de comprendre les interactions des phénomènes actuels. L’intersectionnalité parodie lamentablement son ethno-centrisme méthodologique.
- Au moment d’écrire ce texte, l’article de Mme Cooper n’a eu que quatre consultations en un mois. Je reste calme et réfrène mon envie de fustiger la misère ambiante.
Retour au western
Trump n’est pas un électron libre, mais l’étendard d’un mouvement profond, ignoré de nos plumitifs journalistiques et des penseurs de la suffisance sociétale. Les Démocrates ont usé jusqu’à la corde les ficelles d’une gauche bourgeoise rassisse. L’abandon des classes laborieuses enrobé de vertueux slogan du type : " Yes, we can " rejette l’électorat populaire dans les bras ouverts des néo-réactionnaires qui labourent en profondeur le terrain. Le volumineux Projet 2025 en lieu et place du feu " programme commun", l’Europe connaît la même décomposition.
L’âge d’or de l’expansion vers l’Ouest redevient un idéal mobilisateur. La liberté de conquérir, de crever de faim, mais aussi de participer au grand rêve américain confisqué par l’Etat revêt les habits neufs de Trump.
Le juridisme ou l’arroseur arrosé.
L’État.
L’architecture fédérale américaine repose sur un juridisme supérieur au droit local. La mentalité profonde des colons s’est construite contre l’emprise monarchiste perçue comme totalitaire. Cette guerre civile interne permanente entre le centre fédéral et ses périphéries constitue un paramètre fondamentale du retour de Trump.
Pour le trumpisme (raccourci facile, mais utile) l’Etat est une contre-révolution héritée de la métaphysique et de la théologie dominante. Une sorte de corpus mysticum laïc, de transcendance comparable au Veau d’or qui heurte les convictions religieuses des colons : la statolâtrie.
Le combat des pionniers incarne cette opposition farouche à un Centre honni. Le fétichisme de l’État est une maladie mentale à leurs yeux. Toute instance tend vers la dominance. Je fais ici référence à l’indispensable De l’État en quatre volumes d’Henri Lefebvre, 10/18 1976-78 dont le concept de Mode de Production Éétatique (MPE) reste une clé de lecture indispensable au monde contemporain, son oubli ma choque profondément.
L’État se justifie par l’espace, le territoire qu’il administre. Le fédéralisme implique la lutte interne systémique, stade larvé de la guerre civile. La néo-réaction refuse que l’État se transforme en espace mental, en inconscient, en fétichisme. Selon la formule de Nozick : " Les gens ont tendance à oublier les possibilités d’agir indépendamment de l’État ".
Les grandes axes du trumpisme : vers un État anti-social.
- Purger les administrations et les Agences.( Elon Musk).
- Pour la santé chacun est libre de ses choix, idem pour les retraites et l’enseignement.
- Remettre à sa place le droit des bailleurs/propriétaires et par la même occasion offrir une aubaine aux promoteurs.
- Recentrer les budgets autour du slogan " America first " largement initié par Obama.
- Dédollariser le commerce international tout en remettant en cause les droits et traités internationaux.
- Amorcer le déclin de la dette.
- L’Amérique ne sera plus le gendarme du monde.
- Abolir le sociétal sous-produit du wokisme.
Le juridisme prit à son propre piège
Mme Cooper démontre comment le trumpisme a, au fil des ans, combattu l’hydre étatique central avec les moyens offerts par le système lui-même : le juridisme.
L’empire du droit prend, aux USA, une dimension phénoménale. Le politique et le juridique se chevauche dans la construction progressive de l’État. Face au chaos westernien à la recherche d’une paix sociale et une justice souvent tenue par les notables, les pionniers ont sur-symbolisé le droit. La lente érection de l’état fédéral a impliqué la fabrication de toute pièce d’un droit fédéral à coté des droits locaux ( comme il en existe encore en Alsace). La guerre de Sécession provient de cette situation grosse d’un état de guerre civile larvée.
Le trumpisme s’appuie sur les principes du libertarianisme rejetant la gouvernance étatique y compris dans les domaines régaliens : armée, justice… Nozick constate que " Avec l’anarchie, sous la sollicitation de groupements spontanés, d’associations de protection mutuelle, de la division du travail, des pressions du marchés, des économies d’échelle et de l’égocentrisme rationnel, émerge quelque chose qui ressemble de très près à un Etat minimal ou à un groupe d’Etats minimaux distincts géographiquement. " (p. 34) [1]
La construction des USA s’est faite sous le double parrainage de droits locaux multiples puis d’un droit fédéral de plus en plus puissant érige des contraintes morales et politiques insupportables. Pour les adaptes de l’anarcho-libertarianisme : " l’anarchisme individualiste conclut que l’État est intrinsèquement immoral " ((p.75). L’usage de la force par la monopolisation étatique est tout aussi immorale en soi que la redistribution par l’appareil étatique de l’impôt obligatoire.
Ce courant de pensée (que j’appelle Chicago/Seine) reste inconnu des libertaires qui le rejettent trop vite comme étant du capitalisme individualiste. Pourtant, il a forgé pendant des décennies les bases du trumpisme. Hayek et von Mises, deux pères austro-libertariens servent de référence à ce courant de pensée extrêmement vivace et militant. Le trumpisme n’est pas un avatar, ni une horreur chromosomique, mais bien une doctrine fondamentale de la pensée politique qui commence à irradier ses ondes dans nos contrées sourdes et handicapées par un eurocentrisme nombriliste.
Le mouvement de contestation du droit fédéral va jusqu’à prévoir un changement de constitution. Cette doctrine estime que l’administration par son emprise bureaucratique est un violation de la séparation des pouvoirs. Les tribunaux et les agences fédérales servent de relais au pouvoir central. Le FBI, la CIA et la NSA tiennent le haut du pavé. Trump a fait la grande lessive avec empressement.
Depuis de nombreuses années on assiste à un renversement stratégique, les Républicains reprennent l’étendard de la lutte contre le monstre froid.
Le combat frontal se traduit par une mise en avant des avocats dont le rôle devient de plus important. La judiciarisation génère un juridisme qui ne fait que reproduire à terme l’origine de la protestation.
Le juridisme est une nouvelle forme de fondamentalisme appliquée au droit. Il faut suivre attentivement les événements amerloques, car ils représentent, depuis longtemps, l’avant-garde de la déferlante en Europe.
Affaire à suivre.
Divergences propose de garder une attention soutenue au développement du trumpisme. L’article de Mme Cooper brosse un tableau clinique à partir d’une analyse du juridisme en cours de développement. La situation mérite une surveillance permanente des événements et des commentaires critiques ou non du trumpisme.
Je voudrais terminer sur une note ironique.
Le trumpisme affiche des allures libertariennes séduisantes ou du moins convaincantes. Par contre, le Parti Libertarien obtient depuis sa fondation que des scores invisibles.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_libertarien_(États-Unis)
Ce fait cache le vrai visage du trumpisme : tromper les électeurs par endossement d’un défroque radicale. Le but réel est bien la conquête du pouvoir étatique au profit d’une caste qui travaille depuis plusieurs décennies en sous-main. Les idéologues d’un libertarianisme pur ne tarderont pas à hausser le ton.
Le 5 avril 2025
R-D M