Il remonta la rue pour déboucher sur la Vogesen qu’il traversa en direction de la Manteuffel Strasse. Les appartements de ce quartier construits sous le IIème Reich étaient confortables, disposant aussi bien d’une salle de bain que de toilettes. Il monta jusqu’au troisième étage du numéro 23. C’était chez lui et il avait retrouvé ses affaires comme il les avait quittées. Tout était en ordre dans son trois pièces. La cuisine, excentrée, ne lui servait guère. Il cuisinait peu, préférant se nourrir dans les restaurants et bistrots du quartier où il avait des habitudes qui engloutissaient une partie de son salaire. Et il n’y avait pas meilleur endroit pour glaner des informations et capter l’air du temps.
Il avait habité l’appartement plusieurs années avec Simone, une Française pur jus qui travaillait dans le commerce en gros à l’importation de matériel destiné à la cuisine.
– Je te préviens, avait-elle dit à Germain en 1936, quand les Allemands avaient remilitarisé la Rhénanie, si ce Hitler fait encore un pas en direction d’un pays, n’importe lequel, je pars. Je n’ai aucune vocation à me réveiller Allemande un beau matin.
Germain l’avait calmée. Hitler ne voulait pas la guerre. Il vengeait simplement l’affront du traité de Versailles, c’était tout.
– N’importe quoi ! Le traité de Versailles a aussi acté le retour de l’Alsace-Lorraine à la France et ça, il ne doit pas l’avoir oublié !
Quand les accords de Munich firent espérer une prolongation de la paix, elle fit ses valises. - Désolée Germain, vraiment, mais je ne peux pas rester à attendre l’idiot moustachu et si tu avais un tant soit peu de bon sens, tu me suivrais sans discuter.
Il opposa sa confiance dans les traités, la difficulté d’obtenir une mutation.
– Bref, c’est la fin de notre histoire, ça ne te fait rien de plus ? Je vais retourner à l’intérieur, comme vous dites, et on va se quitter comme ça ? Tu sais pourtant que je tiens à toi, mais visiblement ça n’a pas l’air de te remuer beaucoup.
– On se retrouvera Simone, c’est toi qui veux t’en aller ! Moi je ne peux pas partir pour l’instant. Et ce n’est pas parce que je ne suis pas en pleurs que je ne suis pas triste et que tu ne vas pas me manquer.
Il restait d’une placidité désarmante et quand il l’accompagna à la gare elle était en larmes, sa main dans la grosse patte de Germain qui la serrait à l’écraser. Ce fut la manifestation la plus tangible de son émotion.
C’était deux ans auparavant. Ils avaient correspondu, mais écrire n’était pas l’occupation favorite de Germain. Quand il avait été évacué, il avait cherché à la revoir. Elle ne répondait plus à l’adresse qu’il connaissait et semblait s’être dissoute dans le chaos ambiant. De retour à Strassburg, il avait espéré trouver un mot. Mais aucune lettre ne l’attendait.
Il se changea avant de redescendre en ville. Tout son quartier respirait une influence germanique, particulièrement l’Alt-Sankt-Peter-Kirche, une des églises que les Allemands avaient édifié au Roseneck pour leurs troupes et la population après la victoire de 1870. « Que serait la ville aujourd’hui sans tous ces immeubles, ces places, ces bâtiments publiques qui datent de cette époque ? On peut dire ce qu’on veut, Strassburg c’est d’abord une architecture allemande. C’est elle qui donne sa singularité à cette ville. »
Il se dirigea vers la Bismarck Platz, littéralement cernée de bâtiments imposants dont la Kommandantur et la grande bibliothèque. L’animation tranquille des rues l’apaisait. C’était le monde tel qu’il se l’imaginait, organisé et ordonné, avec une tâche précise à remplir pour chacun, et une organisation qui assurait confort et sécurité, même si tout n’était pas parfait.
On ne pouvait pas encore se nourrir librement. Il fallait toujours présenter ces tickets d’alimentation, à renouveler toutes les quatre semaines, et qui limitaient l’achat de nombreuses denrées. Les Allemands avaient adopté ce système depuis un certain temps et l’Alsace en avait hérité. Ça allait forcément s’arranger avec les prochaines récoltes et tous les efforts entrepris pour que les paysans se remettent au travail des champs, maintenant que les prisonniers alsaciens étaient de retour, libres, dans leurs fermes. La nuit tombait déjà comme un avant-goût de l’hiver alsacien qui pouvait être rude et précoce selon les années. Il se dit que dès que la neige serait tombée en quantité suffisante il irait faire un tour dans les Vosges où la couche pouvait atteindre plusieurs mètres.
Il traversa le bras de l’Ill, la rivière qui délimitait le véritable centre de la ville, longea le Stadttheater et déboucha sur Adolf Hitler Platz. Elle était quasi déserte. Il bifurqua un peu plus loin en direction de la cathédrale dont les rues adjacentes regorgeaient de winstubs, ces lieux qu’il aimait tant pour leur particularisme local. Si certaines devaient toujours être fermées, il ne douta pas de trouver un endroit où il pourrait manger un de ces plats alsaciens qui réchauffent et tiennent au corps.
Il prit la Jungfern Gasse et s’approcha de la cathédrale par la Brüderhof Gasse. Le Meiselocker était bien ouvert comme il s’y attendait. L’intérieur était à moitié vide et parmi les présents, on entendait presque exclusivement parler allemand. Normal, les détenteurs de marks bénéficiaient d’un pouvoir d’achat bien supérieur à la plupart des locaux tant le taux de change était peu favorable à ces derniers. Cela provoquait un afflux de clients venus de l’autre côté du Rhin et qui achetaient à tout-va dans les commerces alsaciens, tant la différence de prix était importante entre les deux côtés du fleuve.
Certains magasins se retrouvaient quasiment vidés de marchandises à la grande satisfaction de leur propriétaire pour qui l’arrivée des Allemands engendrait une nouvelle prospérité.