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L’Autonomie nationale culturelle, une réponse juive au nationalisme.
Jean-Marc Izrine

L’histoire du Bund est connue grâce à l’Histoire générale du Bund d’Henri Minczeles1 dont on ne peut que conseiller la lecture.
Cet article se veut une mise au point destinée à un lectorat de militant.e.s qui s’intéresse à l’articulation entre le socialisme et la question nationale ainsi qu’à l’histoire du mouvement ouvrier.

Le Bund est généralement mis en avant par les forces progressistes uniquement pour ses positions antisionistes. Ces militant-e-s campistes utilisent ce parti comme une caution facile, un faire valoir, pour opposer de manière simpliste les bons juif-e-s aux mauvais. Il ne s’agit pas de nier la pertinence des prises de position du Bund contre le projet sioniste, mais de rappeler que leurs positions à l’égard du sionisme n’ont pu exister que parce qu’elles étaient nées des ambitions constructives et des réalisations concrètes de ce mouvement socialiste visant à offrir au prolétariat juif un avenir sur un territoire trans national, le Yiddisland. Ce mouvement était porté par une idéologie qui visait l’émancipation d’un groupe pensé comme une classe sociale possédant des particularités trans nationales au travers d’espaces géopolitiques étatiques dominants. En tant que parti prônant une organisation de classe, le Bund mérite un retour glorieux au panthéon des organisations socialistes.

Loin de se borner à la production de textes théoriques, le BUND a mis en place dans le Yiddishland un ensemble de pratiques sociales militantes en lien avec une théorie précise appelée l’Autonomie nationale culturelle. L’antisionisme est plutôt la conclusion logique d’une théorie positive articulée à des pratiques concrètes. Passer sous silence cette démarche, c’est oublier les propositions du Bund en faveur d’une solution fédéraliste originale à l’épineux problème des nationalités : une théorie et des pratiques qui nous semblent constituer un héritage historique éclairant pour penser de nos jours des solutions concrètes à des situations géopolitiques actuelles.

Le Bund « Der Algemeyner Yidisher Arbeter Bund in Rusland un Poyln  » soit l’Union générale des ouvriers juifs de Russie et de Pologne (le pays de « Lituanie » sera ajouté en 1901) prend naissance 9 octobre 1897, à Vilna lorsque se réunissent 13 délégué-e-s dont deux femmes, de groupes locaux et sections ouvrières représentant 3500 adhérent-e-s. Les ouvrier-ère-s au nombre de 8 y étaient majoritaires.

Le Bund se développe dans une période où le pouvoir tsariste, son administration, par des lois discriminatoires et la promotion d’une idéologie antisémite ont fait des juifs des parias, menacés par des progroms réguliers.
La théorie du Bund s’est formée en se confrontant au terrain social propre au Yiddishand. Alors que le socialisme se développe dans l’empire russe, des militant-e-s juifs cherchent à construire un mouvement socialiste « du bas vers le haut » : l’ouvriérisme est profondément encré dans leur mentalité. Ces militants, majoritairement issus du prolétariat se retrouvent en contact avec des ouvriers et ouvrières qui ne maîtrisent que le yiddish et dont la vie est rythmée par les us et coutumes communautaires. S’affirme, alors, une aspiration à voir les juifs et juives reconnus comme un groupe national distinct.

– La théorie de l’autonomie nationale culturelle se développe dès lors en trois phases :

– La théorisation : elle s’élabore à partir du vécu du prolétariat juif dans l’Empire tsariste.

– Le reflux : durant la révolution russe de 1917, le Bund, est d’abord noyé dans l’immensité du mouvement révolutionnaire. Son influence décroît. Il est combattu par le pouvoir bolchevique qui ordonne sa dissolution en 1924.

– Une mise en pratique de l’Autonomie nationale culturelle dans la Pologne indépendante de l’entre deux guerres : le Bund met en place un panel impressionnant de structures sociales, éducatives et culturelles yiddishistes.


Une réponse originale au problème des nationalités

Le Bund se veut socialiste et internationaliste. Dès les premiers congrès, les délégués bundistes tombent d’accord sur le fait que le prolétariat juif constitue un ensemble spécifique, distinct des autres nations de l’empire russe (polonaise, russe ou autre). Ils se sentent enracinés dans la Yiddishkeit, cette culture de la diaspora juive d’Europe orientale dont le vecteur est la langue yiddish, déclarant que « les travailleurs juifs en Russie ne souffrent pas seulement en tant qu’ouvriers, mais aussi en tant que Juifs ».

La revendication de l’autonomie culturelle vient s’ajouter à celle de l’égalité des droits civils par l’abrogation de toutes les lois discriminatoires contenues dans l’ordre juridique de l’Empire russe à l’égard des Juifs.

Dès le XIXè s, le socialisme est confronté au double problème des nationalités et de la monté des nationalismes qui prônent la création d’Etats nations brimant les minorités nationales. En réponse, le Bund élabore un cadre théorique spécifique par une lente maturation au fil des congrès. Lors VIème congrès en 1905, le Bund entérine la revendication de l’Autonomie nationale culturelle. Ce parti des ouvriers juifs associe l’égalité des droits et le combat contre l’antisémitisme, à des revendications sociales : « Ni l’assimilation, ni l’émigration, mais la lutte sur place avec les travailleurs et les socialistes des autres groupes nationaux qui vivent en Russie ». L’autonomie nationale culturelle devient une revendication phare du mouvement. Les travailleur.euses juif.ves. doivent pouvoir dans des espaces politiques, culturels et sociaux propres en tant que minorité extraterritoriale puisqu’ils.elles vivent de part et d’autres de territoires revendiqués par telle ou telle nation. Le Bund se définit comme anti nationaliste, nationalitaire et internationaliste. La langue yiddish devient un vecteur indispensable de la propagande qui met en avant pour mot d’ordre : « Doy kaït », que l’on pourrait traduire aujourd’hui par : « On vit, on lutte ici et maintenant ».

Ainsi, les bundistes « détérritorialisaient » la nation
.2

Ses dirigeants ont développé un humanisme hors du commun dans un milieu révolutionnaire où les tenants du sectarisme étaient légion. Au Bund, l’empathie et la tolérance faisaient force d’idée.
Ainsi, Vladimir Medem, l’un de ses principaux théoriciens, s’exprimait, en 1919 ; sur la signification du Bund : « Écoutez attentivement le mot « bund ». Il vient du mot « lier ». Lier ensemble en une entité complète toutes les choses séparées par un lien. Unir les énergies faibles en une seule force immense3 »

Expériences pratiques sur le terrain

La solidarité active primant sur l’idéologie, il n’y a d’exclusive à l’égard de personne, mais plutôt le choix du socialisme et de la laïcité pour œuvrer à l’émancipation concrète, ce qui signifie alors pour les plus déshérités, d’accéder à une existence viable du point de vue matériel et du point de vue moral.

1/ Le Bund s’est employé à initier et soutenir des sections syndicales dans les divers métiers « juifs ». Il s’est impliqué dans de nombreuses grèves. Certaines sections, directement affiliées au Bund pouvaient être représentées lors des congrès.

Le 1er mai devint un rituel systématique célébré par le mouvement ouvrier juif sous tous les régimes. « Pour l’ouvrier juif , « A Ertche May Akadèmiè » avait presque autant d’importance que Yom Kippour pour un hassid »4. Le Bund joue également un rôle structurant et moteur lors de la révolution de 1905 dans les espaces là où il était implanté et même au-delà.

2/ Le BUND a aidé des ouvriers à créer leurs propres caisses de solidarité pour rompre avec la collaboration de classe qui prévalait dans les guildes professionnelles où siégeaient aussi les patrons. La solidarité s’exprimait encore par des cantines sociales et l’aide aux précaires.

3/ Le Bund a été pionnier dans la mise en avant de revendications féministes. Il a prôné l’égalité des sexes et a créé des sections féminines (Yidisher arbeter froyen) pour faire avancer la cause des femmes en son sein comme dans la société. Le terme neutre de « camarade » comme mode de communication interpersonnelle, fut considéré comme un élément important de l’égalité des sexes. Des jardins d’enfants ont été mis en place pour soulager les femmes de leur contrainte familiale.

Le Bund servait couramment de médiation face à des agressions virilistes aussi bien dans les couples que dans l’espace public. A la sortie de la Première Guerre mondiale, les militants ont fait la chasse aux proxénètes qu’ils considéraient comme exploiteurs de la condition des prostituées.

Ainsi, le chant du BUND le Serment, commence par « frères et sœurs de labeur et de misère » prenant ainsi en compte l’unité ouvrière au féminin comme au masculin. Durant la période polonaise, les militants parlaient de « compagne » ( khaverte) et réfutaient le terme « ma femme ».

4) Le Bund a œuvré pour l’établissement d’un système scolaire laïque basé sur le yiddish et des pédagogies alternatives.

Lorsque est créé le CISZO5, le Bund y prend une place centrale. Il créé le SKIF6 une structure d’animation destinée aux enfants jusqu’à l’âge de 15 ans. Grâce au dévouement hors norme des enseignants, ces institutions accueillent les enfants les plus démunis, du jardin d’enfant jusqu’au secondaire. Une école normale forme par ailleurs pédagogues, écrivains et poètes, intellectuels et militants politiques. Adeptes de pédagogies nouvelles, ces établissements sont gérés avec le concours d’enseignants et de parents d’élèves.

5) Des dispensaires sont créés dans plusieurs villes. Dans les alentours de Varsovie, sont construits un camp d’été pour aérer les jeunes et un sanatorium.

La pratique sportive est favorisée par le Morgnshtern7. Devenu une organisation nationale, des discussions s’engagent avec le mouvement sportif ouvrier polonais au sujet d’une unification, conforme au principe du Bund : chaque nation doit bénéficier à l’intérieur du mouvement ouvrier uni, d’organisations autonomes.

6/
Il est arrivé que le Bund intervienne à propos du droit au logement.

– des élu-e-s municipaux intervenaient pour améliorer les quartiers ou des rues insalubres, à dominance juive.
– D’autre part , les militant-e-s pouvaient se poser, de façon informelle, soit en médiateur-trice-s, soit faire pression, suivant les cas, lors de conflits entre locataire et propriétaire.

7/Le domaine culturel

L’intelligentsia yiddishiste qui émerge à cette époque entretient souvent des liens étroits avec le Bund. Sholem An-ski, auteur de la célèbre pièce de théâtre Le Dybbouk, composa l’hymne du Bund, le Serment.

8/ Un athéïsme tolérant
Pour le Bund la religion fait partie intégrante du Judaïsme. Même si le mouvement s’affiche comme athée mais son projet de société s’inscrit dans une démarche laïque intégrant le fait religieux (respect du Shabbat et des fêtes religieuses rythmant le calendrier).

9) Le Bund encontre des succès notoires en organisant des équipes d’autodéfense armée pour protéger les communautés contre les raids des pogromistes encadrés par une organisation antisémite tsariste, les Cents noirs. Plus tard en Pologne, une milice d’autodéfense est mise en place pour lutter contre plusieurs menaces : les pogromistes antisémites, les hooligans fascistes et plus étonnamment, la pègre instrumentalisée par le Parti Communiste polonais. Cette milice protégeait aussi des militant-e-s repéré-e-s, les meetings et les manifestations.

Avec l’Autonomie nationale culturelle, le projet et les pratiques du Bund en un sens, rappellent, anticipent, l’intersectionnalité matérialiste actuelle.

Les relations avec la Social-démocratie

Lorsque le Bund développe sa théorie, de nombreux maxistes en Europe réfléchissent à la question nationale. Dans l’empire austro-hongrois, Otto Bauer et Karl Reiner ont déjà élaboré le concept politiquue d’autonomie nationale cultuelle. Toutefois, leur théorie rejoint la pensée sociétale dominante qui voit les juifs comme une entité étrangère à l’Empire. Les juifs n’ont pas de territoire propre, leurs rites religieux sont considérés comme archaïques. Leur langue est étrangère, leur alphabet vient d’orient. Pour ces socialistes qui ne sont pas antisémites, il s’agit de permettre l’assimilation de ces étrangers apatrides dont la culture n’est pas européenne.

Bien qu’en désaccord sur ce point, le BUND s’approprie cette théorie : les juifs font parties du concert des nations,il s’agit de faire entend faire reconnaître leurs droits dans l’Empire russe.

En 1898 à Minsk, des marxistes de l’empire russe se réunissent et fondent le POSDR 8. Des militants du Bund sont présents : ils représentent alors l’organisation marxiste la plus nombreuse et la mieux structurée. Elle est la seule capable de mettre à disposition les infrastructures matérielles qui permettent la tenue de ce congrès. Le POSDR se dote d’une plateforme politique acceptée par tous les courants, y incluant le principe d’auto-détermination des peuples.

Cependant, la théorie de l’Autonomie nationale culturelle du BUND, est combattue par les tenants d’une certaine orthodoxie marxiste (de différentes tendances) : Rosa Luxembourg, Lénine, Trotsky ou encore le menchevik Martov. Pétris d’un internationalisme intransigeant ces leaders ne reconnaissent pas le caractère inclusif de cette proposition. Seule leur importe l’hégémonie d’une classe ouvrière, une et indivisible, menant à l’assimilation des juifs et juives au sein d’une société socialiste. Voulant garder son autonomie politique, le Bund répondra qu’il ne sera jamais « la traduction de la social-démocratie en yiddish. Le Bund est l’expression organisée et consciente des courants puissants et décisifs de la vie juive ».9

En Pologne,

Le Parti socialiste polonais (PPS) reprochait au Bund de ne pas suffisamment soutenir le projet déterminant et non négociable de l’indépendance de la Pologne. Pour ces patriotes, le Bund apparaissait d’une part comme séparatiste De plus, les bundistes semblaient participer aux conceptions russificatrices de l’Empire lorsqu’ils ignoraient la revendication de l’indépendance polonaise.

L’autoritarisme bolchevique :

L’autonomie nationale culturelle ne fut pas le seul point de clivage avec Lénine et ses affidés. Le rôle du Parti auprès de la classe ouvrière était aussi une source d’affrontement. Dès 1903, Medem percevait en Lénine une figure autoritaire et décrivait Trotski comme « imbu de sa personne ». De son côté, Lénine traitait les bundistes de « sionistes qui avaient le mal de mer ».

Face au centralisme autoritaire bolchevique, le respect du pluralisme politique et de la démocratie était inscrit au cœur de leurs valeurs du Bund. Après le coup d’état d’octobre 1917, Vladimir Medem s’exprime alors :
«  Le socialisme est la loi- la véritable, non la fictive de la majorité. Seule la majorité peut prendre son destin dans ses propres mains. Un socialisme basé sur la volonté de la minorité est inhumain et absurde  »

La modernité de l’autonomie nationale culturelle

L’autonomie nationale-culturelle constitue une proposition utile dans le monde contemporain : dans de nombreuses régions du monde, elles pourrait apporter un complément de réflexion pour régler des questions sociétales entre majorité et minorité nationales/ethnique notamment dans un contexte de plurilinguisme.
Malgré une forte distance temporelle comme géographique, le projet politique du Front National de libération Kanak Socialiste (FNLKS) peut s’identifier à la revendication bundiste.

Au Mexique, les militants indiens zapatiste du Chiapas, paraissent s’être directement inspiré du Bund. Au Kurdistan syrien, appelé le Rojava, le PKK, développe une forme similaire à la revendication bundiste : le Confédéralisme démocratique. L’héritage serait également utile dans des régions dont les frontières ont été artificiellement crées par les pays colonisateurs occidentaux.Nombreux sont les peuples à être répartis dans plusieurs États voisins les uns des autres où ils forment chaque fois des minorités qui méritent et réclament des droits spécifiques. L’autonomie nationale culturelle pourrait également inspirer des solutions là où vivent les Berbères (implantés du Maroc à la Libye et unis par leur langue le Tamazig) ou encore pour défendre la culture amérindienne des Indiens Mapuches du Chili et d’Argentine.

Dans les années 1960, la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, fait écho au violences subies dans le Yiddishland. La discrimination d’État, le racisme ambiant de la population blanche, les pogroms perpétrés par les suprémacistes du Ku Klux Klan ont un effet miroir pour les militant-e-s bundistes et leur descendance, voire plus largement, qui vont s’engager clairement au côté des afro- américains. Cependant, dans cette situation où la solidarité antiraciste s’exerce concrètement, l’autonomie nationale culturelle comme alternative politique ne sera pas mise en avant. Pourtant, encore aujourd’hui, les bases de l’autonomie nationale culturelle pourrait être une réponse politique alternative à la discrimination positive , bien trop élitiste qui laisse des pans importants de cette communauté dans la marginalisation sociale comme politique.

Le Bund était bien antisioniste.

Oui ! Les militant-e-s bundistes furent d’authentiques antisionistes quand il mettaient en pratique et théorisaient l’Autonomie nationale culturelle. Pour ceux et celles qui vivent ou observent les événements actuels qui se déroulent en Palestine ou au Liban, ils apparaissent comme des visionnaires. Mais, la gauche révolutionnaire n’a pas toujours encensé le bund. Les léninistes de notre temps adoptent une attitude révisionniste en passant sous silence la répression menée par les dirigeants historiques du bolchevisme, dont le point d’orgue furent les purges staliniennes.

Il serait donc, de bon aloi, de regarder dans le rétroviseur de l’histoire en remettant dans son contexte historique les positions antisionistes du Bund et non s’en saisir comme un argument démagogique… Oui ! Le Bund était antisioniste parce que : « l’Autonomie nationale culturelle »...

Pour preuve laissons s’exprimer le leader Bundiste, Henryk Erlikh10, en 1938 :« Si un État juif devait voir le jour en Palestine, son climat spirituel serait le suivant : une peur éternelle de l’ennemi extérieur (les Arabes) et une lutte éternelle pour chaque mètre carré de terre et pour chaque travail avec l’ennemi intérieur (les Arabes). . . . Est-ce un climat propice à la liberté, à la démocratie et au progrès ?  »

Jean-Marc Izrine auteur des libertaires dans l’Affaire Dreyfus