Divergences Revue libertaire en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Belle mouchière - chapitre 11
Centro - le choc temporel.

CHAPITRE 11 – Centro, le choc temporel.

Deux heures plus tard, la boîte sonore émit un appel en plusieurs langues : « Les visiteurs sont priés de se présenter à la porte principale ». Académiens et Hzongs se précipitèrent vers l’entrée, un silence tendu s’installa. Avec un bruit de ventouse, le sas d’entrée glissa sur un côté, un mélange d’odeurs de renfermé et de détergent les assaillit. Marie-Jeanne, Maître Xiang, Jean-Lô, Emmy, Yeeb Ly et Juan Mi-fen en tête du cortège entrèrent prudemment. Un vaste hall, aux murs nus éclairés par une mystérieuse lumière tombant du plafond, les accueillit. Des machines sur roulettes œuvraient à des tâches inconnues. Subitement, une sculpture lumineuse ayant une figure humaine, vêtue d’une blouse et d’un pantalon blanc, se matérialisa devant eux. Un instant de panique suivit cette apparition qui prit la parole : « Bienvenue dans le Centre de recherches Apicoles des Cévennes, je suis votre guide, je me présente à vous sous la forme d’un hologramme. Depuis sept siècles, le Centre est abandonné. Je vous conduis à l’amphithéâtre par groupes de dix personnes, une conférence vous attend. Suivez-moi sans crainte. »

Les premiers volontaires se joignirent au guide dont la silhouette flottait au ras du sol. Ils s’arrêtèrent devant des portes métalliques qui coulissèrent. Ils pénétrèrent dans une cage éclairée, les portes se refermèrent. Soudain, le sol se déroba sous leurs pieds avant de s’arrêter en douceur. En sortant, ils arrivèrent directement dans une vaste pièce hémisphérique garnie de gradins délabrés. Des fauteuils dont il ne restait que les cadres imputrescibles voisinaient avec des bancs de pierre visiblement incongrus dans cet espace. Emmy et Jean-Lô préférèrent remonter avec leur guide pour rassurer ceux qui attendaient. L’idée fut judicieuse, car l’inquiétude était à son comble. Leur présence calma les esprits ; Emmy redescendit et Jean-Lô resta avec les autres.

Quand ils furent tous installés dans l’amphithéâtre, la forme humaine se dirigea vers une estrade en bas des gradins d’où elle prit la parole.

— « Je suis l’hologramme, c’est-à-dire, l’image tridimensionnelle du dernier habitant de ce centre de recherches. Malheureusement, je suis unidirectionnel : vous pouvez me voir et m’entendre, mais je ne peux pas répondre à vos questions. J’ai enregistré à destination de nos descendants un bref résumé des évènements qui engendrèrent la Destruction et une chronique du Centre jusqu’à sa fermeture. Ensuite, vous assisterez à une projection sur les travaux de clonage du frelon et l’apithérapie mise au point par l’équipe du professeur Ly Mjen Maiv Kiab. »

L’énoncé de ce nom provoqua des murmures dans les rangs des Hzongs présents ; Yeeb réclama le silence. L’archiviste distribua à ses aides des feuilles de papier pour noter les informations précieuses annoncées.

« Selon l’horloge de la centrale informatique, nous sommes le samedi 28 octobre 3015. L’alimentation électrique a été maintenue opérationnelle par les cellules héliosensibles du bâtiment et la centrale à hydrogène. Les risques d’erreur sont minimes jusqu’en 3150 ; au-delà, tout le dispositif de maintenance sera définitivement paralysé ou détruit.
« L’ère spatiale débuta dans la deuxième partie du XXe siècle, mais sa véritable extension vers 2075 avec la colonisation et l’exploitation de la Lune et de Mars. Cette période correspond à la découverte d’un nouveau mode de propulsion permettant d’atteindre des vitesses infraluminiques de 0,2 AL/h (0,2 année-lumière par heure) et d’explorer l’espace au-delà du système solaire. De cette époque datent les villes spatiales en orbite autour des principales planètes solaires et les astéroïdes habités qui permirent de diminuer la pression démographique sur Terre et de pallier la raréfaction des matières premières terrestres. L’Organisation Mondiale Pour la Colonisation Spatiale (O.M.P.C.S) dirigea l’ensemble des recherches et des réalisations spatiales qui furent l’enjeu de batailles politiques intenses entre les grands États mondiaux. En 2134, une équipe d’exploration découvrit, dans la galaxie « Sigma du Dragon », à plusieurs années-lumière de la Terre, une planète habitable par les humains : Terra-Nova. L’euphorie fut immense. Cinquante ans plus tard, lors d’une expédition vers une galaxie lointaine, les colons de Terra-Nova entrèrent en contact avec une autre civilisation spatiale : les Doxiens, proches de notre morphologie et de notre physiologie. La race doxienne est plus petite, plus nerveuse, caractérisée par une pilosité abondante. Leur développement technologique était très en avance sur le nôtre surtout dans le domaine de la physique fondamentale. Depuis plus d’un millénaire, ils connaissaient et maîtrisaient les voyages intergalactiques à des vitesses ultra-luminiques. L’événement suscita de grandes discussions, des cérémonies et des spéculations. Après une rapide période d’observation, les échanges commerciaux et scientifiques commencèrent. Les Doxiens apportèrent la propulsion ionique et les champs de force qui permirent aux humains de supporter les déplacements intergalactiques sans hibernation et ainsi d’alléger considérablement les vaisseaux spatiaux. Les Terriens offrirent leurs connaissances avancées en génétique et en biologie. Le docteur Ly Mjen venait de maîtriser les techniques du clonage mutagène qui lui valurent un prix Nobel. Ses travaux furent très vite utilisés à des fins de manipulation génétique de la race humaine en vue de produire des individus spécialisés. Elle s’opposa au dévoiement de ses découvertes et les institutions politiques et religieuses la persécutèrent. Elle choisit alors de disparaître, elle se réfugia dans les communautés Hzongs des Cévennes en changeant d’identité. Elle prit le nom de Ly Hméo Tsin Neej, elle entra comme technicienne de laboratoire dans ce centre où elle reprit clandestinement ses travaux. Face aux maladies nouvelles et mutantes qui apparaissaient depuis deux siècles, elle entreprit des recherches en vue de trouver une solution simple, évolutive, adaptable à la biologie doxienne et humaine, mais surtout économique et indépendante des grands trusts industriels. Elle mit dix ans à mettre au point avec son équipe l’apithérapie qu’elle qualifia avec humour de " Hméopathie en signe de proximité phonétique avec l’homéopathie ».

(L’hologramme avait jusqu’à présent parfaitement fonctionné, mais il commença à vaciller et à tressauter.) Plus grave, la voix était, par moments, inaudible ou absente.

— « …très vite, la tension entre la Terre et ses colonies spatiales culmina. La Fédération des Mondes Humains se constitua et lutta contre la tendance hégémonique des États terriens. La Fédération déclara son autonomie au début de l’année 2192. La Terre menaça de représailles et elle prépara la première guerre galactique de l’Histoire… Avec l’aide des Doxiens, la Fédération réussit à paralyser le système économique terrien par un gigantesque… magnétique qui bloqua la production électrique dans le noyau des générateurs. Croyant à une trahison au sein de l’Alliance terrestre, les États se livrèrent une guerre conventionnelle, mais destructrice……………famines, épidémies, massacres, représailles…en trois mois, la population mondiale s’effondra… états disparurent et des bandes de pillards survécurent quelque temps sur les réserves alimentaires… L’industrie disparut et l’agriculture automatisée périclita… En 2195, ne subsistaient que de petites communautés traumatisées et démunies. Les communications hertziennes disparues, les techniques sophistiquées devinrent inutilisables. Chacun groupe réapprit la survie ou disparut………………………………………………………………………………. »
(Un silence de mort régnait dans l’amphithéâtre.) Blême ou les larmes aux yeux, l’assistance resta prostrée.)

— « …… survivants du Centre de Recherches Apicoles des Cévennes (CRAC) tentèrent de préserver les connaissances d’avant la Destruction… De père en fils cela devint de plus en plus difficile… enfants…… choisirent de rejoindre les communautés rurales des montagnes, soit celle des Hzongs, soit celle du Refuge crée par des scientifiques du Centre et par des descendants de spéléologues …… et …… musiciens…chin ……… de quitter le centre, j’ai programmé l’ordinateur central pour la maintenance minimale de cette salle et de certains laboratoires où vous trouverez dans des emballages sous vide du matériel et des documents qui………… Cet enregistrement peut être réécouté en appuyant sur les boutons du pupitre, des versions sont disponibles en anglais et en espagnol…… Maintenant, je cède la parole à Ly Hméo Tsin Neej qui nous a laissé un résumé de ses travaux………… Avant de vous quitter, quelques renseignements sur le fonctionnement des rares appareils encore disponibles… ascenseur pour descendre et monter………boutons…… étages… Électricité par panneaux solaires dans les murs et les toits…… centrale électrique…quatrième sous-sol…DANGER… ne pas toucher. J’espère que ce message parviendra à nos descendants. La tristesse d’un monde perdu permet d’espérer un monde meilleur… »
Serge Roux Automne 2260.

L’hologramme disparu, le mur face aux gradins s’anima sous l’effet d’une lumière interne. L’éclairage artificiel de la pièce baissa. Quelques parasites scintillèrent, puis une grande image animée apparut, occupant tout l’espace disponible. Une femme âgée d’origine asiatique vêtue comme l’hologramme prit la parole en anglais. Une traduction en sous-titres s’afficha en français, en espagnol et en idéogrammes chinois sur les côtés de l’écran. Les rares Hzongs sachant lire la transcription complexe de leur langue en caractères latins visibles en bas de l’écran s’exclamèrent de surprise.

« Je m’appelle Ly Hméo Tsin Neej, au moment de l’enregistrement de ce message, en 2245, j’ai cent quatorze ans. Ma vie a été remplie de gloire, de fureur et de honte. En quelque sorte, ce document est mon testament scientifique. J’espère que vous comprendrez sa portée et que vous l’utiliserez avec sagesse.

Je suis née au Laos, en Asie du sud-est, dans une communauté montagnarde Hzong du clan Mjen. Mes parents s’installèrent dans la capitale du royaume comme commerçants. J’ai commencé à fréquenter régulièrement l’école à dix ans. Mes facilités scolaires me permirent d’obtenir une bourse et de continuer mes études en Europe Unifiée où j’ai suivi des études éclectiques, d’abord de biologie et de philosophie, puis les langues et la littérature. Mon doctorat de biologie me permit de poursuivre un cursus complet de médecine dans les grandes universités européennes. À trente ans, je devins chercheuse dans le Laboratoire de Clonage et de Thérapie Génique à l’Institut Pasteur (Paris). En 2171, mes travaux aboutirent à la mise au point de nouvelles techniques de clonage et de greffe cellulaires restructurées et polystructurantes dans le corps humain. Ces travaux eurent un retentissement mondial et j’obtins le Prix Nobel de biogénétique en 2179. La découverte dans l’espace d’une race intelligente engendra une vive émotion dans le monde scientifique. J’eus l’honneur de diriger le groupe de savants chargés de l’étude comparée des deux espèces. La langue doxienne étant tonale, ma connaissance du chinois et du Hzong-Mjen m’a permis d’apprendre rapidement à communiquer avec eux. »

(Sur le mur, des images accompagnaient les paroles de Ly Hméo.) Celles des Doxiens provoquèrent un cri de surprise. Ils mesuraient une tête de moins que les humains. Leurs bras plus longs se terminaient par des mains à six doigts. Leurs visages aux traits fins ne semblaient pas très différents de ceux des humains avec lesquels ils parlaient. Leur pilosité soyeuse dissimulait les ressemblances. Leurs nez étroits en forme de truffe et leurs yeux légèrement bridés renforçaient l’harmonie naturelle de leurs silhouettes. Sur l’écran Ly Hméo discutait avec deux Doxiens dans une langue qui oscillait au rythme des tons.

— « Une grande page de la galaxité s’ouvrait. Hélas, elle se solda par un échec catastrophique. Mes chers descendants, les mondes perdus avaient atteint un degré de sophistication, de connaissance et de richesse qu’il vous est impossible d’imaginer. Au XXe et au début du XXIe siècle, les auteurs d’un grand courant de littérature appelée Science-Fiction ont tenté d’imaginer le futur. La réalité les dépassa, la chute se transforma en destruction, une apocalypse laïcisée. Les pleurs et le sang remplacèrent les mots dans le grand livre de l’histoire. Les membres de ce centre passèrent les dernières années de leur vie à mémoriser et à mettre en forme les bribes des savoirs humains et doxiens afin de rendre possible ce jour. Vous trouverez dans les archives, qui, j’espère, auront résisté au temps, tous les documents nécessaires à la compréhension des techniques perdues et du savoir que la cupidité, la bêtise et la dérive morale des dirigeants politiques soutenus par une population confite dans la facilité, le luxe, vous dérobèrent. L’or de l’aisance côtoyait la misère, la déchéance physique et morale.

Avant de vous exposer nos découvertes, j’aimerais vous ouvrir mon cœur et celui de mes amis chercheurs. Vous le découvrirez : de grands penseurs et des philosophes de toutes origines ont, depuis la nuit des temps, réfléchi à la destinée de l’homme, à sa finitude, à sa volonté de vivre et de dominer le monde et ses semblables. Leurs réponses multiples mirent la recherche de la vérité et les méthodes pour y parvenir au centre de leur pensée. Sachez que cette quête n’est jamais terminée, qu’elle reste même interminable. Certains objectèrent que la science et les techniques étaient la cause de notre déchéance et qu’il n’y avait pas de vérité dans les connaissances objectives, dans les raisonnements scientifiques et dans l’exploration infinie de la nature. Si nous avions partagé cette opinion défaitiste, nous n’aurions pas consacré nos derniers instants à vous transmettre ces outils et ces savoirs. La plus grande catastrophe de tous les temps n’anéantit pas notre volonté de comprendre et de transmettre. La connaissance et les techniques sont des outils et uniquement des outils destinés à aider au bien-être, à la quiétude de chacun et par conséquent de tous. Un couteau sert à couper la nourriture, mais il est aussi l’arme du crime. L’art de fabriquer le couteau nécessaire à la production des denrées alimentaires dissimule l’art de la guerre et de la haine. C’est au cœur de l’acte créateur des objets techniques qu’il faut chercher la signification, la maîtrise de la vie humaine et sociale. Les idées comme les objets sont produits en vue de satisfaire nos besoins. Elles aussi contiennent des germes pathogènes que vous devrez dompter à votre tour. Nous vous livrons les éléments de la mémoire des siècles, car sans elle la culture et la civilisation demeurent impossibles. En leur absence, la barbarie tisse sa toile comme une araignée. L’ancien monde reposait sur des fondations contradictoires : le substrat judéo-chrétien, avec son mythe de la création par un Dieu tout-puissant, empoisonna et finit par gangrener les sciences. En parodiant Dieu, les hommes (les scientifiques en tête) caricaturèrent l’acte créateur. Ces démiurges crurent que comprendre, mesurer, découvrir les lois de la nature suffisaient. Ils s’aveuglèrent et ils oublièrent la question primordiale : « Pourquoi ? ». La vérité se cache dans le questionnement et non pas dans la compulsion à faire pour faire. Nos erreurs ne sont pas vos erreurs. Il n’y a pas de fatalité originelle, mais vos erreurs vous appartiendront de plein droit. L’avenir sera ce que vous en ferez.

Les sciences de la vie restèrent longtemps dans l’obscurantisme, il fallut que la religion dominante décline avant que la vie devienne un sujet d’études à part entière, malgré des précurseurs souvent persécutés. Au milieu du XIXe siècle, Gregor Mendel initia la génétique, puis Friedrich Miescher fonda la biologie. Les progrès se succédèrent ; les premiers clonages sur les vertébrés datent de 1952. La découverte de l’ADN, les marqueurs génétiques, le génome humain, les cellules-mères constituèrent les pas de géant de nouvelles sciences épaulées par une technologie de plus en plus sophistiquée et onéreuse. Les vaccinations, les sulfamides, puis les antibiotiques domptèrent les grandes épidémies. Le XXe siècle amplifia les progrès, mais le fossé entre les bénéficiaires et les laissés-pour-compte du progrès se creusa. Les technologies géniques permirent la correction des maladies héréditaires directement dans le génome. La prolifération des techniques sous l’emprise des pouvoirs économiques et militaires généra de nouvelles maladies : « vache folle » transmissible à l’homme, armes chimiques et bactériologiques, radiations et pollutions nucléaires, électromagnétiques… Les virus pathogènes devinrent résistants aux traitements classiques et les rétrovirus se multiplièrent. Les démiurges du toujours plus s’adonnèrent à leur passion, la domination. Mes travaux théoriques sur la mémoire génique des enzymes et des bactéries puis sur les techniques de transfert transgénique ouvrirent de nouveaux horizons. Les OGM (organismes génétiquement modifiés) se généralisèrent. Le clonage industriel des animaux domestiques (ovin, bovin...) devint adaptable à l’homme grâce à mes recherches. Après les honneurs, la fureur. Des laboratoires les utilisèrent pour « améliorer » et « spécialiser » la race humaine. L’eugénisme sélectif d’autrefois devenait un eugénisme progressiste et productiviste. La science-fiction définitivement dépassée, l’homme-machine devint réalité. Des laboratoires et des éprouvettes sortirent les travailleurs génétiquement modifiés, adaptés à des environnements « spécifiques ». Les recherches destinées à créer les Surhommes se multiplièrent. L’humanité pouvait enfin s’émanciper de sa contingence naturelle et se recréer plus forte, plus belle, plus puissante. Le vieux démon de l’éternité (réservée à une élite) ressurgit de son mausolée poussiéreux. Avec quelques scientifiques de toutes disciplines soutenus par la révolte viscérale d’une minorité d’ « honnêtes hommes », je me suis opposée au dévoiement et au détournement de mes travaux et de la science. L’enfer se déchaîna sur nos têtes, pour finir par la confiscation de mes biens, la privation de mes droits civiques et la persécution de tous mes amis. L’interdiction de travailler décapita notre mouvement qui passa dans la clandestinité.

Profondément déprimée, je me suis réfugiée dans une communauté Hzong à l’écart du monde, les Hméos m’accueillirent et me redonnèrent la volonté de me battre. J’avais changé d’identité afin d’échapper aux contrôles policiers et à la restriction de mes déplacements. Après plusieurs mois d’abattement et de réflexions, ma conviction était arrêtée. Non, les sciences ne sont ni une catastrophe ni une malédiction. Non, l’Homme n’est pas intrinsèquement mauvais. La vie est un combat. Continuez-le !

En regardant un apiculteur Hméo traiter ses rhumatismes articulaires au moyen de piqûres d’abeilles, je me suis souvenue d’un roman de science-fiction dans lequel une femme chaman soignait avec des morsures de serpents, « le serpent du rêve » accompagnait le mourant. La proximité d’un centre de recherche apicole me permit de travailler comme technicienne de laboratoire spécialisée dans la fécondation artificielle des reines. J’eus de nouveau à ma disposition des instruments et je repris mes recherches. L’appareillage rudimentaire ne permettait pas d’avancer rapidement. Le directeur du Centre, Jeanjean Roux, amicalement surnommé « J2 », un scientifique méticuleux et passionné par les hyménoptères, lors d’une conversation au cours d’un traitement expérimental des essaims sauvages, me confia son profond écœurement face à l’évolution du monde scientifique. Puis, il me parla d’un ami ayant perdu son emploi de chercheur après avoir soutenu le professeur Ly Mjen. Progressivement, il évoqua ses recherches personnelles sur les enzymes et les levures du jabot des abeilles qui permettent la transformation du nectar en miel et l’élaboration de la gelée royale. A son avis, les abeilles pouvaient devenir une aide précieuse à la production économique d’antibiotiques à large spectre. À mes questions de plus en plus précises, il répondit avec enthousiasme. L’une d’elles sur la possibilité de cloner l’enzyme « télomérase », puis de corriger ses effets sur les cellules pathogènes avant de la greffer dans le gène du jabot le fit se taire une longue minute.

— « Mais qui êtes-vous ? » me dit-il avec un peu d’angoisse dans la voix.

J’enlevais ma perruque de cheveux gris, les lentilles changeant la couleur de mes iris et les différents artifices cosmétiques qui transformaient mon visage trop connu, il pâlit et s’exclama :

— « Professeur Ly Mjen, pardonnez mes spéculations hasardeuses. Mais…que faites-vous dans ce centre perdu, au fond de la montagne, dont tout le monde se contrefiche ? ».

— Les mêmes recherches clandestines que vous, avec les moyens du bord, lui répondis-je.
C’est ainsi que débuta l’aventure de l’Apis Manderriana Cevenna, une grande amitié, puis plus tard mon unique amour.

Il fallut d’abord définir notre projet et déterminer les techniques à employer. Hélas, l’équipement du centre apicole ne nous permettait pas de réaliser toutes les manipulations complexes nécessaires à la réalisation de notre projet. Les autorités avaient certes mis sous séquestre ma fortune accumulée grâce aux revenus de mes brevets et de mes inventions. Heureusement, j’avais confié à des amis sûrs et courageux une grande partie de mes liquidités et les archives de mes travaux. Prudemment, par l’entremise du clan Ly dont les membres à l’époque voyageaient beaucoup entre les petites communautés et les familles Hzong dispersées dans le monde entier, je repris contact avec mes anciennes relations et, progressivement, les appareils et les produits nécessaires à nos recherches nous parvinrent discrètement. Pendant ce temps, Jeanjean Roux réussit à promouvoir à l’extérieur du centre les chercheurs dont il était certain des sentiments à mon égard. Il recruta des amis et même un de mes anciens assistants.

Le projet de départ se transforma rapidement tant les possibilités nous semblaient prometteuses. L’apithérapie traditionnelle attira notre attention. Nos travaux et nos expériences se concentrèrent sur le miel, la gelée royale, la propolis et le venin. Très vite, l’abeille noire de nos régions se révéla trop petite pour permettre des productions importantes. Alima Ifriqiyya proposa d’intégrer les gènes d’apis mellifera (qui a 16 chromosomes) à un autre hyménoptère de taille plus grande. Notre choix s’arrêta sur le plus gros frelon de la planète, Vespa Manderriana (originaire du Japon), deux fois plus grand que notre frelon local (70 mn et 80/85 mn pour la reine). À partir de ce choix, le travail s’organisa. Alima et moi eurent la charge des transferts de gènes et des clonages expérimentaux ; J2 supervisa les recherches sur la production des antibiotiques naturels, Pierre-Louis Xiang se consacra aux études du venin et à sa transformation en vaccin poly-recombinant. Notre éthologue Claude Hugon prit en charge l’éthologie comportementale des prototypes avec la collaboration de l’apiculteur Hméo du centre.

La fusion des gènes d’Apis et du frelon connut plusieurs échecs successifs. Les premiers spécimens étaient d’une agressivité telle qu’il fallut les détruire. La diversité des transformations nécessaires à notre projet s’avéra impossible à synthétiser en une seule race recombinée. Deux races sortirent de nos manipulations génomiques : l’une proche de l’abeille dédiée aux produits de la ruche et l’autre spécialisée dans le venin. Nous évitions les complications inutiles. Les spécimens stabilisés reçurent comme identité AAF pour la race butineuse et AFF pour la race non mellifère. Nous profitâmes de ces manipulations génétiques pour prémunir AAF et AFF contre le varroa. Cet acarien originaire de l’île de Java en Asie est un parasite naturel de l’abeille « Apis cerana ». Il vit sur son dos. Apis cerana, au fil des millénaires, s’adapta à son locataire par l’apparition progressive d’une faculté nouvelle de grattage et d’épouillage. Au début du XXe siècle, l’accroissement des échanges économiques par bateaux et par avions dispersa le varroa sur les autres continents où les abeilles locales n’avaient pas développé cette mutation. Varroa se reproduisant dans le couvain des essaims, il causa une mortalité importante qui mit, un moment, en péril l’apiculture mondiale, imposant un traitement chimique annuel des essaims avec des produits de plus en plus forts dont les résidus néfastes pour la santé humaine se retrouvèrent dans le miel. Nous avons recherché le gène porteur de cette adaptation d’ « apis cerana » et nous l’avons greffé dans le génome de nos spécimens, nous avons introduit dans les ruches environnantes des reines et des bourdons portant le nouveau gène. Ceci est un exemple des possibilités raisonnées d’utilisation des organismes génétiquement modifiés.

Claude Hugon rencontra d’énormes difficultés à stabiliser la cohabitation des deux espèces. La greffe d’un gène « parabiosis » d’un insecte social permit la cohabitation dans le même espace entre AFF et AAF. Notre éthologiste constata que AFF gardait une tendance à nidifier à l’écart, mais sans agressivité envers AAF. La reine AAF pond autant que son ancêtre Apis mellifica, mais le couvain nécessite une chaleur constante légèrement supérieure, ce qui nous a obligés à l’incorporation d’un gène de Vespa vexator à la capacité de réchauffement des alvéoles, entourant chaque ouvrière, de 21 à 31 degrés en 6 minutes. Chez AFF,nous avons supprimé l’hibernation des reines tout en conservant la capacité de produire le glycérol qui leur permet de vivre au ralenti en cas de grand froid prolongé.AFF reste moins prolifique ; son activité nocturne protège parfaitement les essaims AAF des papillons de nuit, des teignes cirières et des insectes attirés par l’odeur du miel.
Jean-Jean Roux identifia les antibiotiques naturels produits par les abeilles, il découvrit leur source de production dans les glandes pharyngiennes de la tête. Après de nombreux essais, il réussit à les stimuler, mais surtout, à leur faire synthétiser des antibiotiques spécialisés et adaptés aux bactéries, virus et microchampignons de toutes provenances. Il suffit donc de nourrir AAF avec un sirop infecté pour qu’elle synthétise d’elle-même l’antibiotique approprié qui se retrouve dans le miel et en plus forte concentration dans la propolis . La production nécessite bien sûr que les essaims soient en milieu confiné et l’objet d’une surveillance rigoureuse.

Pierre-Louis Xiang, un virologue mondialement connu, eut moins de difficultés à mettre au point les transformations du venin, les glandes le produisant étant plus circonscrites ; les tests prirent moins de temps. En partant du principe que le venin est un moyen de défense contre les agresseurs, Pierre-Louis imagina que l’ingestion d’un ennemi contaminé pourrait déclencher la production d’un produit immunisant AFF qui se combinerait avec le venin normal. Ainsi, en cas de réingestion, AFF se trouverait protégée par son propre venin. Le principe était simple, la réalisation plus délicate, le vaccin devait aussi agir contre les rétrovirus et s’adapter aux mutations inévitables. Pierre-Louis Xiang, s’acharna nuit et jour et il découvrit la solution, digne d’un prix Nobel si ses travaux n’avaient pas été réalisés en ma compagnie. Alima et moi, nous remodelâmes le génome d’AFF et nous incorporâmes les gènes et les enzymes découverts par Pierre-Louis. Il suffisait de nourrir AFF avec un peu de sang ou d’urine porteurs d’un virus pour qu’AFF agisse en synthétiseur-catalyseur du vaccin. Nous n’avons pas supprimé la toxicité naturelle du venin de frelon, car il fallait préserver sa capacité de défense. Les analyses poussées montrèrent que le venin d’AFF est 5 fois moins virulent que celui d’apis. De plus, la concentration du vaccin est telle que la technique de dissolution homéopathique de 2 à 5 D suffit à rendre actif le produit.

L’ensemble de nos travaux à peine fini, la Destruction frappa. Pendant trois mois, la centrale électrique fut bloquée ; les ordinateurs restèrent en état de fonctionnement minimum en utilisant la seule production électrique des cellules solaires des façades et des toits du bâtiment central. L’essentiel de nos travaux fut sauvé. Nous réapprîmes à vivre simplement, et nous avons réinventé les techniques anciennes de subsistance. La préservation du maximum des connaissances acquises par l’humanité et un peu des sciences doxiennes s’acheva en quelques années.

Au soir de ma vie et après la mort de vieillesse de mon époux Jean-jean, vous êtes les enfants que je n’ai jamais eus et pu prendre dans mes bras. Cette consolation me suffit. Adieu et bonne chance. Pendant l’exposé de Ly Hméo, des images illustraient ses propos. La ressemblance de Jeanjean Roux avec son descendant Flavien, le Maître des Guildes, provoqua un vif étonnement. L’image de la tête du frelon Manderriana projetée en trois dimensions sur toute la surface du mur provoqua un début de panique dans l’assistance. Emmy et Xiang ne quittèrent pas des yeux l’écran afin de mieux comprendre les explications. Marie-Jeanne tenta de traduire avec des mots simples certains termes techniques ; la tâche s’avéra souvent impossible.

À la fin de la projection, un long silence prostré s’installa. Une profonde émotion se lisait sur tous les visages. Certains ne pouvaient retenir leurs larmes. Jean-Lô rompit le recueillement en laissant échapper un « Hé !ben, dit-gars ! » qui lui valut un coup de coude de Marie-Jeanne assise à sa gauche. Xiang se leva lentement et se tourna vers ses amis.

— Quelle surprise ! Quel choc de contempler son ancêtre ! Notre vie vient de changer, nos petites certitudes sont définitivement balayées et nos projets prennent une autre dimension.

— J’aimerais que nous réécoutions cette intervention, dit l’archiviste, car si les documents ne sont pas accessibles, ces informations seront les seules à notre disposition.

— Sage précaution, confirma Marie-Jeanne. Dès que la nouvelle sera connue, tout le village d’Hméo arrivera. Il faut absolument organiser les visites et commencer l’exploration des autres pièces afin d’éviter des dommages irréparables. Restreignons l’accès aux salles explorées et canalisons les visiteurs vers l’amphithéâtre. « La pièce qui descend », un ascenseur, si j’ai bien compris, deviendra une attraction. Oncle Yeeb, peux-tu demander à Toog de servir de guide ? Jean-Lô, essaie de trouver des escaliers ; il est préférable de ne pas utiliser ces vieilles machines.

— Bien sûr, répondit Jean-Lô. Avertissons Flavien Roux par pigeon et demandons-lui de venir rapidement avec des représentants des Guildes ; des travaux importants s’imposent avant l’hiver.

— Serait-il possible, demanda Emmy, d’amener une autre roulotte, car j’aimerais redescendre un essaim et un nid ? La Guilde des mouchiers procédera à de longues observations et à des tests dans le but d’apprendre à connaître ces « mouches » géantes.

— Les événements se précipitent, dit Jean-Lô. Je m’occupe de la reconnaissance des étages. Emmy, la roulotte arrivera dans quelques jours, mais en attendant, installez une enceinte autour des essaims. Txoov et toi, délimitez un périmètre de sécurité.

Sous l’impulsion du Maître des Écuries, habitué depuis son enfance à gérer le haras de son père, les équipes se constituèrent avec entrain. Le travail redonna une énergie nouvelle ; il occupa l’esprit des plus émus. L’escalier trouvé, les portes grincèrent ; certaines, trop vétustes, ne résistèrent pas aux tentatives énergiques d’ouverture. L’étage de la salle de conférence comportait plusieurs pièces où ils ne trouvèrent que des débris informes. La lumière artificielle ne fonctionnait que dans l’amphithéâtre. Le deuxième et le troisième sous-sol se composaient de plusieurs salles dont l’aménagement rappelait les images vues pendant le discours de Tsin Neej. Un fatras de poussières et de machines délabrées encombrait les plans de travail. Les Hméos en compagnie de Jean-Lô n’arrêtaient pas de parler de Tsin Neej. Au dernier sous-sol, une porte blindée portait une tête de mort et l’inscription : « Centrale électrique. Entrée interdite ». Le rez-de-chaussée parut incroyablement propre, sans débris et même sans trace de poussière. Les pièces étaient totalement vides, la mystérieuse lumière s’allumait à leur entrée et s’éteignait à la sortie du dernier visiteur. Après les « ascenseurs », une double porte en bois ouvragé attira son attention. Jean-Lô l’ouvrit avec précaution, ils entrèrent dans une vaste salle immaculée à l’éclairage modéré. Le long des murs se succédaient des piliers de pierre souvent artistiquement sculptés, tous surmontés d’un coffret en métal ou en pierre. Lentement, Jean-Lô s’approcha d’un pilier ; il aperçut une plaque portant l’inscription : « Jeanjean ROUX, Paris 2140 – Cévenne 2231 » lisible malgré la patine des ans. Comprenant la signification de ce lieu, il se précipita sur la stèle suivante : « LY HMEO Tsin Neej, District de Pak Lay (Laos) 2129 – Cévenne 2249 », ce qui lui confirma qu’il était dans le cimetière des rescapés de la Destruction. Dès que Toog eut traduit les propos de Jean-Lô, les Hméos se mirent à psalmodier un long chant que Jean-Lô considéra comme une prière funèbre.

— Toog, cours chercher Yeeb. Vite, c’est très urgent, dit Jean-Lô.

Tout le monde arriva précipitamment. Yeeb, entendant les paroles du chant qhia kev, expliqua à ses amis que la cérémonie « conseiller le chemin » n’était pas la plus appropriée et qu’il fallait attendre que tout le village soit présent avant de procéder à une grande cérémonie. Après une pause de recueillement, il perçut la portée extraordinaire de la situation et il chercha du regard Xiang profondément incliné devant l’urne de son ancêtre. Respectant sa solitude, il fit signe à Emmy et son ami de le suivre hors de la pièce.

— Cette découverte est tout aussi importante que la précédente. Je tente de retarder le plus possible les cérémonies Hzongs. Il est indispensable que chaque communauté ne célèbre pas séparément l’événement. L’avenir de nos différentes sociétés dépend de ce moment unique de souvenir.

Marie-Jeanne les rejoignit en compagnie de Prosper Xiang, doublement bouleversé par cette journée. Elle demanda à Emmy de traduire les propos de Yeeb.

— Remercie ton oncle, Emmy, dit Marie-Jeanne.

— Nous ne pouvons pas continuer sans la présence de Flavien Roux et des autres communautés Hzongs sans oublier les représentants religieux d’Académie. Je propose de cesser nos recherches et d’envoyer un message immédiatement avant la nuit, dit Jean-Lô.
— Dès demain, je redescends, ajouta Prosper ; les messages par pigeon ne décriront pas le récit complet de cette journée inouïe. Préparons le message, ensuite commençons l’inventaire de nos réquisitions.

La proposition de Maître Xiang simplifia la rédaction du message. Jean-Lô le rédigea sur un papier très fin, car un pigeon voyageur ne peut porter que quelques grammes surtout sur une longue distance. Jean-Lô utilisa les abréviations et les codes en usage chez les « pigeonneux » du Nord.

« U U U (pour Urgence absolue)D : Flavien Roux Découverte site Destruction + Fondateurs de Refuge. Héritage x 2 . Présence FlRx + Mtrs Guildes UUU Pr Xiang arrive 2j Préparer lg séjour »
le sam 28 Oct 3015 \ Village Hzong Hméo\ J.L.B UUU”

— Cela risque d’être obscur, s’inquiéta Prosper Xiang.

— Le pigeon rentrera le plus rapidement possible dans son boulin [1]. Son arrivée déclenchera le tintement d’une clochette dans la maison de Robby, qui connaît très bien les pigeons et les codes. Celui-ci est très simple. Le message parviendra aussitôt au domicile du destinataire, expliqua Pierre Minquier.

Ensuite, il prit dans sa trousse de pigeonneux un morceau de tige de plume d’oie marquée de lignes de couleurs identifiant l’expéditeur. Il roula soigneusement le morceau de papier fin, le glissa dans le cylindre qu’il obtura aux deux extrémités avec de la cire à cacheter. Il sortit un pigeon d’un panier tout en le montrant aux curieux qui l’entouraient.

— Il s’appelle « Flèche Augeronne » ; il a gagné plusieurs concours au long cours (de 1000 à 2000 km), c’est un mâle « Messager Liégeois » écaillé bleu. Ces morilles au-dessus du bec sont assez développées car il a du sang de « Bleu d’Anvers » dont c’est une caractéristique. Je fixe le message avec des fils de soie à une patte au-dessus de sa bague d’identification. Sur de courtes distances, le pigeon ne se pose pas et le message ne risque rien. On peut aussi accrocher les tubes sous les pennes rectrices (queue) ou sous les ailes. Pierre caressa avec une paille le bréchet du pigeon qui roucoula. Il se tourna vers le sud-ouest et il le libéra. Celui-ci partit droit en montant et au bout de quelques battements d’ailes, il s’orienta, décrivit un arc de cercle gracieux et prit un cap est-est-nord dans la direction d’Académie, mais surtout de sa femelle. Pierre démontrait ainsi les capacités fabuleuses d’orientation dans l’espace du pigeon voyageur et sa grande utilité dans les échanges d’information.

Ils regardèrent le pigeon disparaître rapidement. Les surprises de la journée marquaient les visages. Les préparatifs du soir se firent sans hâte. Quelques Hméos en compagnie de Yeeb Ly regagnèrent le village pour préparer les cérémonies, mais surtout faire circuler la nouvelle dans les autres communautés. Les pigeons des Nordistes firent des envieux. Pierre expliqua qu’ils étaient prolifiques et que chaque village devrait construire un pigeonnier avant de les accueillir. Il promit même d’offrir à chaque communauté le premier couple dès le printemps à condition que le futur pigeonneux vienne se former en Académie. Ce soir-là, le repas s’anima de mille conversations ; les plus bavards restèrent longtemps autour des feux emmitouflés dans leur couverture de laine ou leur peau de mouton. Certains peinèrent à s’endormir.

Un autre événement, tout aussi important, se déroulait dans le silence de l’éther pendant qu’ils discutaient avec exaltation des découvertes du jour. En effet, les derniers résidents de Centro avaient programmé l’ordinateur central de sorte qu’après la conférence un message radio fut émis à destination des éventuels groupes de survivants.

« Ici, le Centre de Recherches Apicoles des Cévennes \ France \ Europe Unifiée (suivi du Numéro de code d’identification datant d’avant la Destruction et des coordonnées en longitude et latitude). Aujourd’hui, le centre vient d’être réactivé. Merci d’accuser réception et de transmettre vos fréquences radio et coordonnées pour des contacts ultérieurs. Le 28/12/3015. »

Ce message se répéta en boucle dans toutes les langues humaines connues par les survivants, y compris en morse.

Les Hméos en provenance du village atteignirent le Centre très tôt dans la matinée, impatients de découvrir à leur tour les images du passé. Les Augeois et les charbougnats reprirent leurs travaux d’aménagement et d’exploration de Centro. Toog et Yeeb organisèrent la visite. La brève descente par l’ascenseur suivie par les deux exposés fit le même effet aux nouveaux visiteurs. Le columbarium connut un va-et-vient incessant ; les offrandes et les bougies encombrèrent rapidement l’espace. Les groupes de villageois se succédèrent toute la journée.

Thaiv et Emmy continuèrent la clôture de sécurité autour des bâtiments contenant les frabeilles et les abeillons (les deux noms adoptés spontanément, AAF et AFF manquaient nettement de poésie). Une palissade improvisée de poteaux et de rondins en bois isola le site. Pendant les travaux, les deux mouchiers étudièrent attentivement les essaims. L’absence de porte fonctionnelle constituait un handicap auquel ils remédièrent en proposant l’ouverture d’une entrée par rucher. Ensuite, ils étudièrent avec Pierre Minquier la possibilité de remplacer les toitures effondrées pour protéger les essaims des intempéries. La valeur des insectes, maintenant attestée, justifiait toutes les précautions concernant leur sauvegarde, même s’ils avaient résisté à des siècles d’intempéries.
Jean-Lô et Marie-Jeanne, accompagnés des Académiens présents et de quelques Hméos, poursuivirent l’exploration méthodique du centre. L’archiviste et ses acolytes prenaient autant de notes que possible. Ils commencèrent par le premier étage dont l’accès nécessita un nettoyage complet des escaliers encombrés de poussières et de plâtras dus aux ravages de l’humidité. La porte d’accès à l’étage leur demanda un long travail, elle assurait une étanchéité parfaite avec l’escalier. Paradoxalement, l’intérieur de cet étage était sec et sans poussière. À l’ouverture de la porte des machines sur roulettes, identiques à celles entrevues lors de leur premier accès dans Centro, s’empressèrent d’aspirer les traces de poussière. Ils regardèrent sans comprendre leur ballet saccadé. Le vrombissement aigu s’arrêta de lui-même et les machines regagnèrent leur lieu de rangement. Ils virent alors une lumière rouge s’allumer sur chaque appareil au-dessous d’une inscription « En Charge ».

— Ce doit être ce que l’on appelait des machines-outils, supposa Mi-fen.

Jean-Lô aperçut le message inscrit sur le mur :

« VISITEURS, LIRE ATTENTIVEMENT LE MANUEL D’UTILISATION DES ROBOTS-NETTOYEURS ».
Une pochette noire accrochée à proximité attira l’attention de Jean-Lô. Effectivement, un petit livret avec, en première page, une image de l’appareil permit de découvrir un mode d’emploi en quinze langues. Toutefois, le mot « SINGER » en lettres capitales intrigua Marie-Jeanne.

— Restons très prudents dans la lecture, car « Singer » veut dire « chanteur » en grand-breton (ils disent anglais) et « imiter comme un singe » dans la vieille langue. Nous ne pouvons pas dire que la sonorité du « chanteur » soit très musicale, alors nous avons devant nous un « singer » qui n’est pas un instrument de musique mais un ustensile qui « imite » le balai, dit Marie-Jeanne avec un grand sourire. Les linguistes de la Scola s’échineront pendant des années. Heureusement, les dessins à l’intérieur paraissent parfaitement clairs. Ce document sera notre « Pierre de Rosette » dont nous parlent les vieux livres recopiés découverts en Grande-Bretagne.

— Je numérote nos découvertes avec un descriptif des endroits où nous les trouvons, sinon nous risquons de tout mélanger, proposa l’archiviste.

Le premier étage se composait d’un long couloir entouré de grandes baies transparentes obscurcies par le temps. Un groupe se chargea du nettoyage, un autre entreprit de pénétrer dans les salles. La clé du mystère leur apparut au second lessivage sous la forme d’un message : « Pour entrer, appuyer ici ». Incrustée dans la matière transparente, une marque verte attira leur attention, Jean-Lô s’empressa d’appuyer et dans un bruit de ventouse, une baie vitrée coulissa. Aussitôt, une odeur de renfermé assaillit leurs narines et la poussière provoqua des éternuements. L’ouverture de la porte mit en action les « singers » qui se précipitèrent pour faire le ménage. Jean-Lô observa l’un d’eux attentivement pendant ses déplacements. Une série de petites manettes sur le couvercle l’intrigua. Toujours aussi téméraire et avide de comprendre, il actionna celle marquée « Marche/Arrêt On/Off ». Immédiatement l’engin s’arrêta.

— Jean-Lô, évite de toucher sans comprendre, lui lança Marie-Jeanne, un tantinet mère-poule.

— On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, lui répondit-il avec son grand sourire espiègle qui avait le don d’exaspérer sa mère adoptive. J’ai découvert comment désactiver ces balais à roulettes. Je pense qu’à l’avenir nous devrions chercher le moyen de les stopper ; ils consomment sûrement une énergie quelconque qui sera plus utile autrement. L’huile de coude reste à notre portée.

— Évidemment, il faut que tu aies toujours raison, finit-elle par capituler.
Le nettoyage terminé, les robots se dirigèrent vers les autres salles ouvertes. Les visiteurs pénétrèrent dans la pièce et les baies vitrées polarisantes laissèrent passer la lumière du soleil. Sur de grandes tables longeant les murs, de grandes caisses attendaient depuis des siècles. Chacune portait un numéro à côté d’une pochette noire contenant un inventaire complet. La première indiquait : « 5 microscopes de campagne grossissement de 50x à 10 000x, trois batteries solaires rechargeables et du matériel de prélèvement, 2 tensiomètres, 2 compteurs « Geiger », 10 jumelles à amplification, 3 télémètres, …. »

— Les legs dont parlait le professeur Tsin Neej, dit Mi-Fen. Je propose que nous n’ouvrions aucune caisse aujourd’hui, mais que nous fassions l’inventaire de toutes les salles pour déterminer celles que nous pourrons laisser ouvertes à la circulation des curieux.

— Je laisse mes mains dans mes poches, promis, plaisanta Jean-Lô, rendu euphorique par les richesses qu’ils mettaient au jour. Mais j’ai les doigts qui fourmillent…

Son humour fit un contrepoint au sérieux de l’archiviste qui sourit de la boutade. Toutes les salles de l’étage recelaient des trésors de la technologie du passé. Au fur et à mesure de leurs découvertes, ils comprirent les propos de Tsin Neej : « le savoir qui vous a été dérobé… ». Ensuite, ils gagnèrent l’étage suivant. Le parfait état des lieux les étonna, mais ils eurent très vite l’explication. Une voix les avertit qu’ils pénétraient dans la centrale informatique dont l’accès était restreint. Elle leur expliqua que l’étage était uniquement accessible aux personnes ayant étudié le manuel de procédures à leur disposition sur l’étagère dans la pièce des robots d’entretien. Effectivement, une petite caisse hermétique les attendait. Mi-fen l’ouvrit avec des gestes quasi religieux, il en sortit une série de gros livrets parfaitement conservés. L’un, intitulé « Procédures de mise en marche de la salle des ordinateurs à l’usage des visiteurs », était sur le dessus. Les autres, plus volumineux, semblaient être des manuels de maintenance et de formation aux ordinateurs I.M.Ctm 800/5 neuronaux et à stockage optique. À l’exception du premier, rédigé en français, parsemé de mots anglais incompréhensibles, tous les autres étaient entièrement en anglais ésotérique.

— Eh bien ! Eh bien ! fut tout ce que Mi-fen réussit à dire à la lecture de la première page destinée aux visiteurs.

— À ce point ?, interrogea Jean-Lô.

— Pire, répondit l’archiviste en tendant le livret à Marie-Jeanne dont les connaissances linguistiques étaient d’un grand secours.

— Effectivement, se contenta-t-elle de répondre.

— Vous me faites peur, voulut poursuivre Jean-Lô qui fut interrompu par des cris venant du bas.

Ils se précipitèrent dans l’escalier ; ils découvrirent un spectacle de panique. Les « singers » entraient en action pour nettoyer le rez-de-chaussée que les visites incessantes avaient sali. Les offrandes apportées par les Hzongs jonchaient le sol ; en conséquence, les robots s’acharnaient à les rassembler puis à les saisir avec des bras artificiels sortis de leur carapace pour les jeter dans un chariot qui les suivait en stridulant. Une lumière rouge tournoyante achevait de créer la confusion. Yeeb et Toog, pas très rassurés, tentaient de garder leur calme. Jean-Lô se précipita et mit le bouton « sur arrêt » du premier robot à sa portée. Il répéta la manœuvre jusqu’à l’extinction du dernier foyer de panique. Il éclata d’un rire qui se communiqua à toutes les personnes présentes.

— Tu vois, Marie-Jeanne, l’utilité de « toucher sans comprendre ».

L’incident mit fin à cette journée. Yeeb profita de l’hilarité générale en calmant les esprits et, avec l’aide de Jean-Lô, il tenta d’expliquer les prouesses techniques du passé dont les machines-balais n’étaient qu’un exemple domestique. Jean-Lô montra le mode d’emploi qu’il déchiffra avec eux. Le bouton « manuel » leur réservait une dernière surprise sous la forme d’un long manche télescopique qui permettait de diriger l’appareil selon le bon vouloir du balayeur. Cette possibilité d’allier l’huile de coude à la force motrice mystérieuse de l’engin ravit Jean-Lô qui remisa, par prudence, tous les robots en prenant soin de les déconnecter. Yeeb organisa un rangement général et il suggéra que les visiteurs ne déposent plus d’offrandes.

— Le Centre devient déjà un lieu de pèlerinage des communautés Hzongs et, bientôt, académiennes constata Emmy, mais il n’est pas vraiment adapté avec d’un côté les essaims et de l’autre tous les instruments incroyables qu’il contient. Une solution appropriée s’impose.

— Demain, nous terminerons l’exploration des derniers étages avant de commencer la construction de maisons d’accueil autour du centre, précisa Jean-Lô. Ce bâtiment n’est pratiquement pas habitable et je ne suis pas certain que nous comprenions un jour toutes les techniques utilisées : l’éclairage, les baies vitrées filtrantes, le chauffage, l’alimentation en eau, la circulation de l’air. La meilleure solution reste de nous installer à l’extérieur et la mauvaise saison ne nous laisse pas beaucoup de temps.