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Cinéma & Histoire au 54e FEMA

Le 54e Festival de cinéma (le FEMA en toute simplicité) de La Rochelle s’est achevé le 4 juillet après une semaine, comme à l’accoutumée, intense : 200 films projetés en 300 séances. La grande force du FEMA, sa qualité distinctive, réside dans son refus d’un thème défini qui le contraigne dans sa programmation et surtout le fasse dépendre de la production de l’année. Libérés de ce carcan, les organisateurs disposent de toute latitude pour composer leur programme. Ainsi chaque année, le FEMA propose des hommages, des rétrospectives, ainsi que des films de fiction inédits ou en avant-première regroupés dans la section Ici et ailleurs, ou encore des films documentaires dans la section Au cœur du doc.

Le 54e FEMA a ainsi rendu hommage à Dag Johan Haugerud, à Nanni Moretti dont tous les longs métrages ont été projetés ainsi que trois de ses courts métrages, à Léa Mysius et à Cristian Mungiu lauréat de la palme d’or 2026 avec Fjord qui a été l’objet d’une soirée en sa présence. Et il a organisé des rétrospectives autour de Youssef Chahine, de Diane Keaton ou encore de Jacques Tati. Même à raison de cinq films par jour (ce qui fait beaucoup, surtout que les films de 1h30 se font de plus en plus rares !), il est impossible de tout voir et il faut impérativement effectuer des choix forcément arbitraires. Pour ma part, 22 films m’ont donné l’occasion, sans l’avoir prévu (mais on ne se refait pas), de revenir sur la relation cinéma/histoire.

La rétrospective consacrée à Diane Keaton m’a permis de revoir sur le grand écran de la Coursive (une grande salle d’un millier de places en plein cœur de La Rochelle pleine de cinéphiles : une véritable expérience) six films que j’avais appréciés à leur sortie. Leur lecture subit une distorsion bien connue : le temps ayant fait son ouvrage.

Pour Annie Hall (1977) et Manhattan (1979), l’omniprésence de Woody Allen devant et derrière la caméra impose la prise en compte de ses démêlés avec la justice au sujet des accusations de violences sexuelles sur Dylan Farrow, une de ses filles adoptées avec Mia Farrow. Suite à leur séparation et à la procédure de divorce ouverte en 1992 par Mia Farrow, Dylan Farrow a, en effet, porté plainte contre Woody Allen pour l’avoir agressée sexuellement alors qu’elle n’avait que 7 ans. En revanche un autre fils adoptif du couple, Moses Farrow a pris la défense de son père en accusant sa sœur d’être manipulée par Mia Farrow qui aurait même été pour lui une mère abusive [1]…

Aucun procès n’ayant eu lieu, il est impossible de trancher sans accès au dossier. Cependant, l’ombre de ces accusations obère désormais toute l’œuvre de Woody Allen. D’autant que leur couple a pris fin lorsque Mia Farrow a découvert la relation amoureuse entre Woody et Soon-Yi Previn, qu’elle avait adoptée avec son compagnon précédent, le chef d’orchestre André Previn. Soon-Yi était alors âgée de 22 ans et lui de 57 ans. Woody Allen a ensuite épousé Soon-Yi en 1997 : leur couple existe toujours…

Dans Annie Hall [2] coécrit par Woody Allen et Marshall Brickman, Alvy Singer (Woody Allen) entretient une amitié très forte avec Rob (Tony Roberts, 38 ans au moment du tournage). Malheureusement Rob quitte New York pour la cité des anges et ses studios de cinéma. Ce qui contraint Alvy à quitter sa ville chérie pour rendre visite à son ami sur la côte ouest… Dans sa belle Mercédès décapotable, Rob lui raconte qu’il entretient une relation amoureuse avec deux jumelles de 16 ans : Alvy n’est pas choqué et ne réagit pas !

Deux ans plus tard, Woody Allen réalise Manhattan, un de ses films les plus accomplis, les plus réussis [3] : des images en noir et blanc et en scope (le seul film de la filmographie de Woody Allen dans ce format) accompagnée, scandée même par Rhapsody in Blue de George Gershwin. La voix-off omniprésente de Woody Allen lui-même dit l’autobiographie à peine dissimulée. Or dans Manhattan, Isaac Davis (Woody Allen) vit une relation compliquée avec Tracy (Mariel Hemingway) et en même temps avec Mary Wilke (Diane Keaton). Au moment du tournage, Mariel n’a pas encore 18 ans alors que Woody, né en décembre 1935, a déjà plus de 40 ans. Bien plus tard en 2018, Christina Engelhardt, un mannequin, a affirmé, lors d’une interview pour The Hollywood Reporter [4], avoir eu une liaison de huit ans avec le célèbre réalisateur commencée avant Manhattan quand elle avait 16 ans [5], et lui 41. Bref, la relation d’Isaac Davis avec Tracy serait la transposition cinématographique, entre autres, de la relation amoureuse entre Woody Allen avec la jeune Christina Engelhardt.

Isaac Davis (Woody Allen, plus de 40 ans) & Tracy (Mariel Hemingway, pas encore 18 ans)

Pendant près de dix ans, Diane Keaton (le nom de naissance de Keaton est Diane Hall) sera la compagne de Woody Allen et, jusqu’à son décès en octobre 2025, elle fera partie de ses plus proches soutiens… Pour autant, désormais, il est impossible de revoir ces deux grands films sans être sollicité et fortement perturbé par les accusations formulées contre Woody Allen et pour son attirance assumée envers de très jeunes filles.

Reds
Revoir Reds réalisé par Warren Beatty en 1981 ouvre d’autres perspectives. Cette superproduction de 33,5 millions de dollars [6] est consacrée à la vie de John Reed incarné par Warren Beatty, le journaliste et activiste proche de l’IWW qui prit part à la révolution russe de 1917. Son témoignage publié sous le titre Ten Days that Shook the World (Dix jours qui ébranlèrent le monde), préfacé par Lénine lui-même, fait partie désormais des grands classiques sur ce moment historique. Mort du typhus en 1920 à 33 ans dans la jeune URSS, John Reed reste à ce jour le seul Américain à être enterré sur la place Rouge, dans la nécropole du Kremlin aux côtés des plus éminents dirigeants soviétiques.

Comme il se doit, cette superproduction bénéficie d’un casting prestigieux : outre Warren Beatty dans le rôle de John Reed, sa compagne puis son épouse, Louise Bryant est interprétée par Diane Keaton et "l’ami" du couple, le dramaturge Eugene O’Neill, par Jack Nicholson. Gene Hackman joue bénévolement un petit rôle celui de Pete Van Wherry, le rédacteur en chef new-yorkais de Reed et l’écrivain Jerzy Kosinski [7] incarne Zinoviev, le leader bolchevique membre du Politburo.

Les trois stars de Reds, de gauche à droite : Jack Nicholson, Diane Keaton & Warren Beatty

Sans aller plus loin, une superproduction d’un film à la gloire d’un révolutionnaire états-unien proche des bolcheviques est, aujourd’hui, tout simplement inimaginable, une incongruité en quelque sorte. Plus, le Président des États-Unis au moment de la sortie du film, Ronald Reagan qui n’était pas précisément un progressiste, a invité Warren Beatty afin de bénéficier d’une projection privée à la Maison-Blanche. Certes le charme de Warren Beatty est de notoriété publique et Ronald Reagan l’avait connu lorsqu’il travaillait encore à Hollywood…

Enfin, le film a été fort bien accueilli par la profession. Avec douze nominations, Reds concoure à la cérémonie des Oscars 1982 en position de favori. Si l’Oscar du meilleur film lui échappe au profit du film de David Puttnam, Les Chariots de feu, Warren Beatty reçoit le prestigieux Oscar du meilleur réalisateur. Quant à Maureen Stapleton, elle est couronnée meilleure actrice dans un second rôle. Maureen Stapleton incarne une Emma Goldman fort sympathique et extrêmement lucide sur le processus révolutionnaire à l’œuvre. Emma Goldman, sûrement l’une des anarchistes les plus importantes du mouvement et une des plus célèbres avec Louise Michel : “la femme la plus dangereuse de l’Amérique” selon John Edgar Hoover. Or, on le sait, les Oscars sont attribués grâce aux votes des membres de l’Académie des arts et des sciences du cinéma qui se comptent par milliers : par conséquent, les Oscars constituent, en quelque sorte, un sondage fiable sur l’accueil des films aux USA par les professionnels de la profession.

De sa production au tout début des années 80 jusqu’à sa réception depuis sa sortie jusqu’à nos jours, Reds permet de suivre, de voir sur grand écran, la régression à l’œuvre aux États-Unis.

Gare Centrale

Avec Gare Centrale réalisé en 1958 par Youssef Chahine qui s’attribue, en outre, un des rôles principaux, nous changeons d’époque, de continent et de type de cinéma : nous quittons Hollywood pour le tiers monde et le cinéma émergeant. Que raconte aux spectateurs (d’abord égyptiens !) Gare Centrale ?
Kenaoui (Youssef Chahine) un vagabond simple d’esprit et handicapé (il boîte) est recueilli par Madbouli, le propriétaire du kiosque de journaux de la Gare Centrale du Caire, un homme vraiment charitable. Tout le film se déroule à l’intérieur de la Gare. On y croise les trains, leurs conducteurs, les voyageurs, les porteurs de valises, les vendeurs de journaux et une kyrielle de jeunes femmes qui tentent de vendre illégalement des boissons aux voyageurs et qui sont continuellement pourchassées par les agents de sécurité de la gare… Complètement frustré, Kenaoui collectionne les photos de Pin-up qu’il punaise dans son refuge. Il ne peut résister au sex-appeal de Hanuma (Hind Rostom [8]), une des vendeuses à la sauvette qu’il poursuit de ses assiduités. En vain car elle est promise à Abu Siri (Farid Chawki [9]) un porteur qui tente mettre sur pied un syndicat (ces trois protagonistes principaux sont présentés sur l’affiche égyptienne)…

Abou Siri & Hanuma dans Gare Centrale

Sorti en Égypte en 1958, le film fait scandale et sera même interdit pendant plusieurs années. L’interdiction levée, il sera ensuite programmé à la télévision. On a invoqué, non sans raison, le néo-réalisme au sujet de Gare Centrale même si la conclusion du film le fait glisser vers le fantastique. Pour autant, quelle image donne-t-il du pays ?

Simple manutentionnaire, Abu Siri tente de mettre sur pieds un syndicat et se heurte aux sbires des patrons. Cette conscience ouvrière ne lui interdit pas de battre Hanuma qui lui a désobéi alors qu’ils ne sont même pas encore mariés. Lors de ses courses pour échapper à la police de la gare, Hanuma croise incidemment une manifestation féministe contre le mariage et pour les droits de la femme. Comme Kenaoui dévisage une femme, son mari la rabroue vivement et lui met le voile sur le visage. Par cette simple notation, presque un gag, le voile est tourné en ridicule. Impossible alors de ne pas penser au célèbre discours, tenu à la même époque, de Nasser où il se moque du leader les frères musulmans qui lui a demandé de voiler les Égyptiennes, et cela devant les militants de son parti qui, ravis, éclatent de rire.

Grâce à Gare Centrale, le spectateur d’aujourd’hui peut mesurer la régression subie par les pays musulmans. Hier très dynamique et leader dans la région, le cinéma égyptien n’existe tout simplement plus. Les progressistes ont perdu la bataille culturelle et les fréristes l’ont gagnée du Machrek au Maghreb (et en Europe). Notamment grâce au financement des monarchies obscurantistes du Golfe, financement incité, sollicité par les États-Unis pour combattre le progressisme dans le cadre de la guerre froide : c’est bien connu, les ennemis de mes ennemis sont mes amis… Sans compter qu’évangélistes et cathos néo-convertis (n’est-ce pas Mister J. D. Vance ?) ne sont guère éloignés, en termes idéologiques, des freristes…
Mato-Topé

Notes :

[1] Woody Allen’s Son Moses Farrow Defends Father, Claims Mother Mia Farrow Was Abusive, Evan Real, The Hollywood Reporter, May 23, 2018

[2] vainqueur de quatre Oscars dont l’Oscar du meilleur film, celui du meilleur réalisateur, celui de la meilleure actrice pour Diane Keaton et celui du meilleur scénario.

[3] En septembre 2013, les lecteurs de Télérama placent Manhattan en premier dans la liste des dix meilleurs films de Woody Allen quand la rédaction ne lui donne que la seconde position derrière Crimes et délits. Dans Les Échos du 22 mai 2020, Laura Berny et Pierre de Gasquet classent Annie Hall et Manhattan aux deux premières places des 10 films clés de Woody Allen

[4] Woody Allen’s Secret Teen Lover Speaks : Sex, Power and a Conflicted Muse Who Inspired ‘Manhattan’, The Hollywood Reporter, December 17, 2018.

[5] L’âge légal du consentement est fixé à 17 ans aux USA.

[6] Techniquement, le film appartient à la Barclays… Selon Variety, autorisé dans le cadre de dispositions légales pour soutenir le cinéma national, le montage financier permet à la Barclays d’amortir la totalité du coût du film l’année même de sa production et ainsi faire échapper à l’impôt ses bénéfices de 1981. Pour Paramount, l’avantage est de ne pas avoir à avancer les fonds nécessaires au projet et, concrètement, de payer un taux d’intérêt inférieur de plusieurs points à celui d’un prêt bancaire classique. C’est beau le capitalisme… Cf. https://www.nytimes.com/1981/12/03/movies/british-tax-law-is-boon-to-reds-film.html

[7] Auteur entre autres de L’Oiseau bariolé (The Painted Bird, 1965) et La Présence (Being There, 1971), le court roman dont il a tiré le scénario du film Bienvenue, Mister Chance (Being There, 1979).

[8] Surnommée la Marilyn Monroe d’Arabie, la reine de la séduction ou la Marilyne de l’Orient.

[9] Acteur, scénariste et producteur de films, Farid Chawki est la star du film. Il a joué dans 361 films, 12 pièces de théâtre et 12 séries télévisées, écrit 22 scénarios de films et produit 26 films.