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Belle mouchière chap V - Installation

Avec l’aide des deux apprentis et de Sana, le premier voyage se déroula sans difficulté. Les percherons, dont la taille impressionna les Académiens, étonnèrent par leur calme. Jacquot resta aux Écuries de la Maison des Guildes pendant que Jean-Lô remontait effectuer le second voyage. Tous les enfants, à l’exception de Gwène, étaient revenus à Peyre en compagnie de leurs trois compagnons de jeu. La fameuse promenade en « quétounousses » a donc eu lieu. Elle se transforma en équipée triomphante, un tantinet braillarde et chahuteuse. La carrure et la voix grave de Robby ne gardèrent pas longtemps leurs vertus calmantes, car il se mit au diapason des enfants. Sa verve de boute-en-train trouva à s’exprimer sans retenue. Marie-Jeanne supporta des dialogues d’une portée universelle suivis d’un concours de braiments particulièrement tonitruant que remporta, haut la glotte, un Robby survolté. Le vainqueur, bien sûr, se gaussa du titre de roi des ânes. Célestin raconta plus tard à ses parents qu’il avait fait une « quétonnade » géniale.

Jacquot était heureux de passer du temps avec des jeunes de son âge. Il précisa bien son prénom. C’est un Jacques particulièrement attentif à sa mise et qui ne quittait pas des yeux l’étrange Sana. La rudesse de son vocabulaire de palefrenier se transforma très vite en un mélange pittoresque d’augeois mâtiné de cataloccitan. La belle nièce de Diego, d’abord froide et distante, se laissa amadouer par le sourire candide de cet échalas blond débordant de bonne volonté et serviable.

Deux jours plus tard, la descente oubliée, les événements s’accélérèrent.
Les Augeois ont pris possession de leur territoire très vite. La mobilisation générale ne rencontra aucune opposition. La perspective d’une virée dans Académie avec, à la clé, aux dires de Célestin, une dégustation de nougat et de gâteaux au miel, chez son oncle, compagnon boulanger renommé dans toute la Cévenne, ne laissa personne indifférent chez les petits comme chez les grands. L’énigme du nougat rendit encore plus attractive la description enthousiaste faite par les jeunes académiens. Le mot « nougat », à lui seul, fit saliver les arrivants.

Ils prenaient leur repas dans la grande salle commune des Écuries en compagnie des hommes de la Guilde. L’ambiance chaleureuse, l’excitation de la Fête prochaine facilitèrent l’intégration des nouveaux. Certains plats, mais surtout la manière de manger avec des baguettes les déroutèrent. La dextérité des plus jeunes stimula les adultes. La découverte d’une céréale inconnue, blanche aux grains longs ou ronds, fut une surprise qui, immédiatement, inspira la grande cuisinière qu’était Flo. Le lendemain, une première tentative presque parfaite de ce qui deviendra le plat national des Augeois en exil sortit du four de la boulangerie. La teurgoule de riz, sorte de riz au lait entier cuit au four à pain pendant quatre heures dans un grand pot de terre, eut un franc succès. La deuxième fournée plus crémeuse accompagnée de gelée de pommes trouvée dans la cambuse provoqua des applaudissements ; la confiture de lait « made in Flo » acheva de convaincre les dîneurs qu’un brin d’exotisme soufflait dans leur marmite quotidienne.
Jean-Lô s’informa auprès de Diego sur le système d’échange en vigueur, car leur réserve pécuniaire était à marée basse, le plat-gousset de l’arrivant. Ils ne souhaitaient pas dépendre trop longtemps de l’hospitalité généreuse de leurs hôtes.

— Notre monnaie est le seston qui vaut dix pesons, dix jetons font un peson. On dit souvent « marques » pour désigner les jetons, car ils sont en bois teinté avec le sceau de la Maison des Guildes. Les pièces en étain sont les pesons et celles en laiton les sestons. Toutes ses monnaies sont émises par la Maison des Guildes qui fixe le taux de parité avec les autres monnaies utilisées dans les échanges avec nos voisins. Les sommes importantes s’échangent avec des billets émis et garantis par la Maison des Guildes. Mais le troc et l’échange de services sont " monnaies courantes". C’est un peu compliqué. Par exemple, un cheval de qualité vaut entre 400 et 500 sestons ,ce qui représente une fortune pour la plupart d’entre nous. C’est pourquoi certains biens sont achetés en commun. Les corporations et les guildes financent les gros achats ou louent à un prix raisonnable les instruments nécessaires à leur métier. Donc, votre cavalerie vaut une fortune. Vous pourriez vivre uniquement grâce aux saillies de vos étalons. Je vais vous prêter quelques sestons pour vos dépenses courantes. Nous discuterons du reste plus tard.
Mais lors de votre première sortie ,demandez à Sana et au lascar Célestin de vous accompagner pour ne pas vous faire estampiller. Si tes amis ont autant de talent que toi ou que Flo pour la cuisine, je pense que votre installation sera un succès.

— Vraiment, nous ne savons pas comment vous remercier de votre gentillesse. Merci. J’aimerais pouvoir faire une démonstration de dressage à la foire, crois-tu que cela soit possible ? Nous avons même quelques petits numéros rôdés en cours de route , car nous nous présentions comme des saltimbanques. Ce sera une façon de nous faire connaître et de vous remercier tous.

— Je sais comment organiser cela. De toute façon, à chaque fête, il y a toujours plein d’attractions sur la place du marché et dans l’arène. Tous les ans, on y organise des courses de taureaux appelées corrida. Venez voir les lieux en vue de votre carrousel.

La matinée du troisième jour fut consacrée à un entraînement intensif des chevaux et des artistes. Ils mirent tous un point d’honneur à fournir une prestation de qualité à l’occasion de cette fête. Jean-Lô et Jacques s’occupèrent des chevaux. Robby ressortit son arbalète et son arc. Il reprit son entraînement au tir dans lequel il était un champion reconnu.
Les écuyères vérifièrent leur tenue de spectacle et participèrent aux entraînements avec enthousiasme. Les enfants se joignirent à eux selon leur rôle respectif. Les chevaux apprécièrent la reprise de la routine en caracolant des quatre fers.

Il fut décidé à l’unanimité que le repas de midi serait pris sur le pouce en visitant l’Académie. Les Augeois et leurs trois jeunes amis partirent à la découverte de la ville. Ils firent la route dans une roulotte tirée par un magnifique cob alezan à la crinière tressée, la queue nattée et montée en chignon. Les autres suivaient dans une charrette tractée par un percheron pommelé, elle arborait une grande pancarte sur chaque ridelle où l’on pouvait lire « HARAS DE BELLOU » en lettres gothiques.

Robby menait le petit convoi en suivant les instructions de Célestin fier comme Artaban. Le jeune Académien leur fit emprunter la route principale afin que les habitants, qui s’activaient en plein soleil, ne manquent pas le défilé. Très habilement, il les mena dans la cour ombragée de la grande boulangerie de son oncle qu’il présenta à ses nouveaux amis. Flo, intriguée par les tourtes dorées qui garnissaient les comptoirs de la boulangerie, se renseigna auprès de l’oncle de Célestin sur la sorte de « chaussons » aux pommes qu’elle voyait en quantité impressionnante.

— Pendant la fête, nous en vendons des milliers. Ce sont des kokas, à base d’une pâte à l’huile d’olive fourrée d’une piperade de tomates, d’oignons et de poivrons rouges, le tout rehaussé d’aromates du pays. C’est notre spécialité, avec le nougat. Goûtez-en une encore tiède, elle exhale toutes ses saveurs.
Flo dégusta à petites bouchées, elle apprécia la finesse et l’équilibre des saveurs. Elle se promit d’enrichir sa palette de cuisinière avec ces merveilles aromatiques aux noms pleins de soleil. Elle acheta un panier de kokas. Yvon, l’oncle de Célestin, leur offrit un assortiment de pâtisseries, plusieurs barres de nougat et un pain d’épices à la croûte dorée.

— Vous verrez, c’est une merveille, tonton Yvon est le meilleur, s’exclama Célestin.

Ils sortirent de la boulangerie. Le garnement les conduisit sur la Grand-Place où ils s’installèrent sur des bancs à l’ombre des platanes centenaires. Après les kokas, ils savourèrent le nougat dont Célestin leur expliqua, avec fierté, le « secret de fabrication » : des amandes, du miel, du blanc d’œuf et le tour de main irremplaçable de son oncle. Autour de la place légèrement surélevée par rapport à la route qui l’entourait, de multiples étals étaient en cours de construction. Le bruit des coups de marteau et le chant aigu des scies en action s’ajoutaient à la fébrilité ambiante.
Tout le monde s’affairait. Malgré le passage régulier d’une charrette arroseuse tirée par une mule, la poussière vibrait dans l’air surchauffé. Toutes les maisons, de trois à quatre étages, étaient ornées de fanions de couleurs. Célestin leur apprit que chaque couleur représentait une guilde. Le vert était celui de la Guilde des corporations du Bois à laquelle ses parents appartenaient. Toutes les constructions étaient anciennes, et portant aucun matériau d’avant la Destruction n’était visible. Plusieurs fontaines incluses dans le mur de soubassement de la place coulaient régulièrement et leur eau fraîche attirait les travailleurs en sueur.
Une fois le repas terminé, Célestin les emmena à l’auberge située dans la partie ombragée de la place. Une grande tonnelle couverte d’une végétation dense d’où émergeaient des fruits oblongs d’un vert tirant sur le marron les accueillit. L’aubergiste en personne vint prendre leur commande, en voyant Célestin, il s’adressa à lui :

— Alors, tu es revenu avant ta mère, à ce que je vois.

— Oui, je suis avec de nouveaux amis. Ils viennent du Nord. Ils ont des ânes géants et des chevaux mahous.

— Je sais, ton père nous a prévenus de leur arrivée à sa descente de Refuge et Diego est passé hier en coup de vent.

— Les nouvelles circulent vite, dit Jean-Lô, en présentant tout le monde.
— Je vous offre une tournée d’orgeat, car vous êtes à l’ « Auberge de l’Orgeat » et je viens de terminer une fabrication de sirop d’amandes, une boisson désaltérante sans alcool. Par cette chaleur, elle est recommandée.

Il les servit dans de grandes moques en terre cuite semblables à celles utilisées dans leur pays pour le cidre, puis il vint s’attabler avec eux.

— Les jeunes apprentis des Écuries m’ont parlé des merveilles de la cuisine de dame Flo, je m’excuse d’être aussi direct, mais mon cuisinier vient de tomber gravement malade, comme la fête approche, c’est une véritable catastrophe. Est-ce que cela vous intéresse de le remplacer ? Demanda-t-il à Flo ?

Prise au dépourvu, mais flattée par la proposition, l’intéressée répondit :

— Je ne pensais pas m’enquérir d’un travail si tôt. Mais pourquoi pas, dit-elle en se tournant vers Robby qui acquiesça de la tête. Puis-je voir vos cuisines et en discuter un peu avec vous ?

L’aubergiste et Flo se dirigèrent vers l’intérieur de l’auberge qui s’étendait en profondeur.

— Célestin, indique-nous le chemin des arènes ?

— Bien sûr, c’est tout près de l’atelier de mon père.

À son retour, Flo, ravie de la visite, se déclara prête à se lancer dans l’aventure. Ils suivirent Célestin, qui, volubile, les guida . Très vite, tous les noms de rues se confondirent, tant le débit verbal du jeune garçon était rapide. Dans la partie basse d’Académie des rues assez larges pour laisser passer deux charrettes de front desservaient une succession de petites places d’où partaient d’étroites ruelles ombragées. Des échoppes et des ateliers de toutes sortes occupaient les rez-de-chaussée. Les façades des maisons aux volets clos débordaient sous les fleurs ornementales dont les fragrances masquaient la légère odeur des caniveaux. Un système ingénieux de récupération des eaux usées évitait les pestilences qui sévissaient dans certaines villes. Célestin s’arrêta devant un atelier aux portes grandes ouvertes.

— C’est le petit atelier de mon père, dit-il, entraînant ses amis à l’intérieur.

L’homme en train de dessiner à la craie sur le tableau noir qui garnissait un pan de mur, se retourna et dit :

— Tiens, tiens, tiens…Célestin, mon lascar, j’espère que tu n’as pas assailli les oreilles de nos amis.

— Bonjour Julien, ton fils nous a guidés et son entrain fait plaisir à voir, et surtout à entendre, dit Jean-Lô avec un sourire complice. Merci d’avoir prévenu Diego de notre arrivée. Nous voilà, enfin, dans ton merveilleux pays. Nous allons visiter les arènes en vue de repérer les lieux propices à notre démonstration de dressage accompagnée de quelques surprises.

— Je vous accompagne. Les plans du lavoir peuvent attendre.
Quelques rues plus loin, ils arrivèrent sur un vaste espace dégagé où se dressait un immense bâtiment aussi large que la grande place du marché. Une partie en bois s’ajoutait à une très vieille construction en pierres hors d’âge. Des gradins sur une dizaine de niveaux occupaient toute la hauteur du monument. Des sculptures rongées par le temps ornaient la partie en pierre. Quatre grandes ouvertures servaient de portes. Ils pénétrèrent dans l’aire centrale dont le sol, recouvert de sable, était parfaitement plat. Une palissade en bois massif entourait complètement le terrain.
— Ces arènes servent aux corridas, aux démonstrations d’arts martiaux, aux différents jeux de balle mais, surtout, elles accueillent les foires aux bestiaux et les cérémonies importantes, expliqua Julien.
— C’est l’endroit rêvé pour un carrousel. Même Jolie-Belle pourra faire une démonstration de sa spécialité, dit Jean-Lô approuvé par Jacques qui regardait
attentivement la largeur des ouvertures menant à la piste.
Tous arpentèrent l’espace sablonneux en testant le sol et en prenant des repères nécessaires à leurs différentes exhibitions. Robby demanda au charpentier s’il pouvait réaliser une potence à partir d’un dessin.
— Bien sûr, en peu de temps, mais elle ne sera pas très décorative.
— Elle doit juste être solide et stable. Josie dessinera le modèle sur ton grand tableau noir.

Ils finirent leur inspection, remercièrent le père de Julien puis décidèrent de se promener encore un peu en se donnant rendez-vous deux heures plus tard dans la cour de la boulangerie.

Depuis le départ des autres enfants, Gwène et Fleur étaient devenues inséparables. Du matin au soir, elles ne quittaient plus la Maison de Musique. Emmy venait les chercher à l’heure des repas et les forçait à prendre l’air afin qu’elles se détendent. La jeune blessée devait marcher. Fleur avait commencé à former sa nouvelle élève prodige. Le deuxième jour, Fleur constata les lacunes, voire la quasi-absence de connaissance en théorie musicale de la jeune fille. En lisant le cahier que Marie-Jeanne avait fait descendre de Peyre, elle estima le niveau de Gwène. Si les tablatures étaient justes et suffisantes pour apprendre et progresser dans l’apprentissage des doigtés et des rythmes, la théorie restait succincte et surtout floue. Fleur perçut en Gwène une violoniste précoce qu’un bon maître ferait progresser rapidement, mais surtout le compositeur à l’inspiration spontanée pleine de passion pour la musique. Sa capacité à imiter les sons, à les transformer en musique, à dérouler des variations, à jouer et déjouer les rythmes et les modes convainquit Fleur de concentrer ses efforts sur le développement de ce talent rare. Elle décida de commencer l’étude de la théorie à partir du morceau incroyable imitant le chant des oiseaux . Elle reprit thème après thème avec Gwène, en essayant de trouver l’instrument qui convenait le mieux pour les exprimer. Le hautbois s’avéra idéal pour le canard, le basson hérita du cochon et les flûtes se répartirent les oiseaux. Les cuivres, les cordes, les percussions entrèrent progressivement dans l’univers sonore de Gwène. L’épinette et le violon convinrent parfaitement au duo de rossignols. L’orgue amena sa majesté et son amplitude à l’ensemble.

Gwène improvisait un thème au violon, Fleur le transcrivait au clavier, puis elles le jouaient et le rejouaient. Une fois satisfaite, Fleur copiait le résultat sur une partition tout en expliquant à la jeune Augeoise la signification des notes et des signes utilisés. Il devint très vite évident pour Fleur qu’elle pourrait ajouter la composition de Gwène au concert de la Fête, ce qui stimulerait son élève et permettrait de faire découvrir aux Académiens une œuvre naïve, mais fraîche, pleine de possibilités insoupçonnées. Elle respecta la musique de son élève, elle ne combla pas les vides entre les morceaux par des transitions, mais elle proposa d’assembler les différents thèmes sous forme d’une histoire illustrée en musique. Un chanteur déclamerait un texte entre les morceaux.

Des musiciens vinrent à Refuge répéter avant le concert, Fleur leur présenta sa nouvelle élève. Tous furent enchantés de voir leur Maître de Guilde retrouver son dynamisme. Ils acceptèrent de travailler la partition de la jeune violoniste. Gwène découvrit à cette occasion la signification des mots « orchestre » et « orchestration ». Le choc fut encore plus grand qu’avec les orgues. Les encouragements des musiciens la comblèrent, mais surtout leur affection sincère lui donna de l’assurance. Pendant les repas, Gwène découvrit le monde de la musique à travers les conversations des musiciens et leur réel respect envers Fleur qu’ils admiraient. Fleur demanda à la jeune fille de jouer quelques morceaux de danse de son pays.
Emmy aida Gwène à retrouver la mobilité de sa cheville. Elle joua le rôle de la grande sœur, car la musicienne souffrait de la séparation d’avec ses parents et ses amis.