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Voici comment les médias ont couvert unilatéralement la guerre de Gaza
Ernst Gräub

Origine Infosperber 8.04.2026 Une analyse réalisée par le journaliste et spécialiste de l’islam Fabien Goldmann révèle de nombreuses incohérences.

« Depuis le 7 octobre 2023, les professionnels des médias violent continuellement les principes journalistiques. La plupart des grands médias présentent régulièrement des informations erronées, un manque d’équilibre et omettent les contextes historique, politique et juridique international. » Telle est la conclusion à laquelle parvient Goldmann dans son ouvrage « La radiodiffusion d’État : les médias allemands et le génocide à Gaza ».

Goldmann a lu à peu près tout ce qui existe en allemand et en anglais. Il a accompli à lui seul ce qui devrait être la tâche des instituts d’études médiatiques : l’enquête empirique sur la réalité médiatique.

Il a analysé 11 125 articles publiés en ligne dans les sections Moyen-Orient de « Spiegel », « Bild », « Die Zeit », « taz » et ARD Tagesschau entre le 7 octobre 2023 et le 19 janvier 2025 (début d’un cessez-le-feu de courte durée) ; les mots-clés de plus de 300 quotidiens et hebdomadaires ; et la diversité des points de vue exprimés dans les émissions de débat des chaînes de télévision publiques.

Ces données empiriques, recueillies auprès de différents médias et publics, constituent le fondement de son ouvrage.

Goldmann entend évaluer le journalisme à l’aune de ses propres normes et examiner son impact (coresponsabilité). Le champ thématique est vaste. Le chapitre 2, intitulé « Perspectives directrices », aborde la question « Évasion de prison ou effondrement de la civilisation ? » et introduit la notion de contextualisation. Viennent ensuite : « L’information et ses sources », « Récits et motivations » et « Le langage de la violence » (incluant un glossaire utile du génocide). Enfin, l’ouvrage traite des « Destins » (bonnes victimes, mauvaises victimes) et des « Contextes et origines » (qui justifient notamment l’emploi du terme génocide).

Le deuxième point du rapport cite ce qui est probablement la raison la plus importante : « Les déclarations du gouvernement et de l’armée israéliens constituent de loin la source d’information la plus fréquente pour les Allemands concernant le Moyen-Orient. » Goldmann fournit des dizaines d’exemples à l’appui de cette affirmation. Après deux ans et demi de guerre, certains événements ne sont plus frais dans les mémoires, d’où un exemple flagrant de ce parti pris : « Près de trois mois, 83 émissions, 1 248 minutes d’antenne et 59 interventions de personnalités militaires et politiques israéliennes se sont écoulés avant que les téléspectateurs de Tagesschau ne voient pour la première fois un homme politique palestinien, le 3 janvier 2024 » (p. 58-59).

Pourquoi une « radio sanctionnée par l’État » ?

Goldmann qualifie cette situation bien réelle de « radiodiffusion cautionnée par l’État ». Son raisonnement s’articule autour de ce qui est « peut-être la question la plus importante », mais aussi la plus difficile à résoudre : quelles sont les causes de l’échec journalistique (et de l’échec de la critique des médias) ? Sur plus de 69 pages, il aborde tout le spectre des causes : proximité avec le pouvoir, contraintes économiques, préjugés orientalistes, etc. Il est impossible de toutes les résumer ici. Deux points clés qui m’ont particulièrement marqué devraient suffire. Bien qu’aucun ne traite des causes profondes, ils n’en demeurent pas moins pertinents.

Premièrement, le « climat de peur ». Pour moi, qui ai travaillé pendant de nombreuses années pour un syndicat de journalistes, cette peur est également liée à la passivité consternante des associations de journalistes (Goldmann partage cet avis). Deuxièmement, le « cercle vicieux de l’obstination journalistique ». C’est ainsi qu’un journaliste a décrit le vice largement répandu qui consiste à ignorer la plupart des médias internationaux.

Goldmann cite de nombreux exemples. Le plus connu concerne l’affirmation de Tsahal selon laquelle un « centre de commandement du Hamas » se trouvait sous la clinique Al-Shifa. Les médias internationaux ont enquêté et cette affirmation a été réfutée. Les médias allemands, cependant, ont perpétué la légende (p. 127-135). Son constat amer : « (…) à quelques exceptions près, les médias allemands ne se sont pas intéressés à la vérité derrière la propagande israélienne, même lorsque leurs confrères étrangers avaient déjà effectué les recherches à leur place » (p. 134). Ce qui soulève la question : en était-il de même ailleurs ?
Le livre de Goldmann est la partie la plus importante d’une documentation sur Gaza , dans laquelle on peut trouver presque tout sur la couverture médiatique de l’offensive israélienne à Gaza : le chapitre 7.3 établit des liens entre les textes sur la couverture médiatique allemande.

Critique des médias en France

Dans un article consacré à un événement sur le thème « Médias et Gaza », Silvia Henke mentionnait récemment que le seul point de désaccord portait sur la question de savoir si l’aveuglement en Suisse était dû à la naïveté et à l’ignorance, ou s’il s’agissait d’une dissimulation politique délibérée ( Infosperber, 9 février 2026 ). Remplacer l’ignorance par la connaissance : cela aurait été tout à fait possible. Le chapitre 5 de la documentation sur Gaza renvoie à des articles, provenant principalement des États-Unis, d’Angleterre et du monde arabe, qui ont très tôt mis en évidence des distorsions, etc. Ces articles n’ont eu aucune influence sur les médias allemands. Quelle était la situation dans le pays voisin ?

Malgré toutes les différences ancrées dans l’histoire (notamment concernant le conflit israélo-palestinien), le paysage médiatique français est similaire à celui de l’Allemagne, régi par la raison d’État. La couverture de Gaza, du moins, n’était pas fondamentalement différente dans les grands médias. Ce qui la distingue du discours dominant en Allemagne, c’est l’existence de voix dissidentes. On peut citer l’excellent « Le Monde diplomatique », « Mediapart », « Arrêt sur Images » et « Médiacritiques ».

« Médiacritiques », publication d’Acrimed (Observatoire des Médias) indépendante de toute publicité et de tout financement public, a très tôt analysé la couverture médiatique de Gaza. Les titres des analyses approfondies, publiées sur le site internet à partir du 12 février 2024, sont éloquents : « Un cadrage médiatique verrouillé », « Deux poids, deux mesures et compassions sélectives », « Invisibilisation de Gaza et déshumanisations des Palestiniens ». Ces articles figuraient dans le numéro 49 de « Médiacritique », paru à la mi-février et entièrement consacré à la couverture de Gaza (disponible sur le site internet d’Acrimed ).

Il apparaît d’emblée que des questions clés étaient au cœur du débat dès le départ : le cadrage, la contextualisation, la déshistoricisation, le double standard, les angles morts, la dépolitisation, le choix des mots, les biais et la déshumanisation. Ces concepts sont restés centraux dans les études ultérieures, que ce soit dans « Framing Gaza » (mediabiasmeter) ou dans l’ouvrage de Goldmann. Ce que j’apprécie particulièrement – outre l’immédiateté de la critique – c’est la diversité des formats. On y trouve pratiquement tout ce qui rend la lecture instructive et captivante : transcriptions de débats en studio ou d’émissions de débat (principalement avec des experts autoproclamés, dont, bien sûr, Bernard-Henri Lévy), extraits de commentaires et d’articles, analyses de unes et de titres, évaluations de publications sur « X », et articles sur la couverture médiatique internationale. Tout est soumis à une critique éclairée, compétente, et parfois même sarcastique. Le verdict préliminaire de cet important numéro 49 de Médiacritique était radical : Le naufrage du débat public. La « radio d’interférence » pouvait-elle changer quoi que ce soit ? Ce serait un sujet important pour les études médiatiques…

Salviamo il giornalismo

L’Italie, pays qui a connu les plus importantes manifestations pro-palestiniennes, mérite également qu’on s’y attarde. « Professione Reporter », association fondée en 2019 par Vittorio Roidi et dirigée par Andrea Garibaldi, a une audience limitée, mais pratique une forme pertinente de critique des médias. Les articles du site web, rédigés par des journalistes retraités possédant une vaste expérience (dont Alberto Ferrigolo, ancien rédacteur en chef de Manifesto), abordent des questions essentielles au journalisme. Ils s’appuient généralement sur des articles de presse, des dépêches d’agences ou des titres d’actualité. Près de 100 articles ont été publiés sur la couverture médiatique de Gaza, le premier, paru le 14 octobre 2023, traitait des fausses informations. Je recommande vivement ce site.

Enfin, mentionnons deux ouvrages à paraître sur le sujet : « The Complicit Lens » de Robin Andersen et « How to Sell a Genocide » d’Adam H. Johnson. Preuve supplémentaire de la persistance d’une « média cautionnée par l’État », un titre de la Süddeutsche Zeitung (30 mars) : « La ZDF adopte les sanctions de l’administration Trump ». L’introduction de l’article peut être interprétée comme le signe que les médias s’examinent plus attentivement entre eux quant à cette approche « soumise à l’État » : « Les collaborateurs des programmes de la ZDF sont parfois tenus de s’engager à ne pas collaborer avec des personnes figurant sur les listes de sanctions et de terrorisme. Les critiques accusent la chaîne de devenir ainsi un instrument des États-Unis. »