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Belle mouchière III Accident et musique

CHAPITRE 3

ACCIDENT ET MUSIQUE

Dès les premières lueurs du jour, une activité bruyante anima les ruelles du village. En premier, un troupeau de chèvres a défilé sous les fenêtres de la maison de passage. Le tintement aigrelet des clochettes réveilla Jean-Lô. Ensuite, le pas ferré d’un cheval a achevé de le convaincre que la journée commençait. Par la fenêtre ouverte, protégée par une moustiquaire de voilage aérien, une fraîcheur agréable pénétrait dans la chambre, accompagnée de senteurs inconnues à son nez nordiste. L’arrière de la maison bénéficiait d’une orientation à l’est. D’ici, il put observer l’étagement des terrasses qui descendait jusqu’au pied d’un torrent réduit à de simples flaques d’eau. Chaque terrasse abritait des plantations différentes aux multiples couleurs. Une fine rosée brillait sous les caresses du soleil naissant. La journée s’annonçait torride et éprouvante. Jean-Lô s’aventura dans le village afin de découvrir ce que la nuit lui avait dissimulé.
En descendant la rue pavée, il arriva au pied d’un escalier qu’il grimpa lentement. En haut des marches, un grand édifice surmonté d’une tour sans toit dominait le village. Il constata que celui-ci était construit exactement dans l’axe de la vallée nappée dans une brume de chaleur.

Une route suivait le cours du torrent. De petits ponts enjambaient des rus asséchés. Régulièrement, des chemins bifurquaient à droite en direction de maisons isolées. Un cyprès signalait par sa sveltesse chaque hameau. Sur le côté gauche de la vallée, un sentier suivait la crête. Partout, des cultures en terrasses occupaient tout l’espace fertile. Il voulut entrer dans le grand bâtiment ressemblant aux églises rencontrées lors du voyage. Les murs étaient faits de gros blocs de pierre blanche ou noire en damier. Des sculptures rongées par le temps encadraient un impressionnant portail de bois aux ferrures noires. Il souleva le loquet et pénétra dans l’édifice. La pénombre l’empêcha de distinguer les détails. Les murs étaient nus et le sol était couvert de grands tapis de paille tressée. Il continua son chemin. En bas des marches, la route passait sous une arche rocheuse. Elle continuait vers la gauche dans la vallée ; en face, un sentier partait vers la montagne et des hameaux visibles au loin ; à droite, un escalier taillé dans la roche regagnait le village. Il le grimpa d’un pas vif et déboucha sur une grande place. Au centre, dans une sorte de halle couverte, mais sans murs, plusieurs personnes en veste et pantalons noirs se livraient à une danse très lente. Leur regard lointain et leur concentration lui rappelèrent Emmy qui descendait la falaise. Cela devait, sans doute, être une activité du pays. Soudain, leurs mouvements s’accélérèrent de façon incroyable et par deux ils tentèrent de se saisir. Avec une grâce, une souplesse étonnante, deux d’entre eux roulèrent au sol recouvert de tapis de paille, puis ils se relevèrent prestement. Intrigué, Jean-Lô s’attarda.

Ensuite, il traversa la place en longeant un gros rocher servant de soubassement à des maisons. Tout le bas du rocher était magnifiquement sculpté de scènes représentant divers métiers ou des combats avec des armes étranges. Cette fresque datant du XXe siècle rappelait que ce village fut un haut-lieu de la Résistance lors de la Seconde Guerre mondiale. La place se terminait par un porche surmonté d’un toit de bois en forme d’accent circonflexe. Il se dirigea vers le terre-plein des écuries. Il constata que les chevaux avaient eu de la visite, du foin frais occupait leur attention et l’eau des abreuvoirs était changée. Après l’avoir bridée, il sortit la petite jument qu’avait chevauchée Emmy. Il l’enfourcha sans selle et en guise d’échauffement, il la fit marcher au pas. Ensuite, il lui ordonna un petit trot enlevé, puis toutes les figures de base du dressage en commençant par le « de pied ferme à ferme », alternant un petit galop à gauche et un galop à droite. À chaque arrêt, Jean-Lô surveillait la position de l’ « assembler » de sa jument ; il la corrigeait en l’encourageant d’un simple claquement de langue. Ensuite, il enchaîna plusieurs exercices de « reculer ». Les figures de base achevées, il enchaîna celles plus compliquées, que seules les meilleures montures pouvaient exécuter sous la conduite de cavaliers émérites. « Changements de pied rapprochés », « passages » suivis de « piaffers » impeccables. Tout à ses exercices et à l’écoute des sensations de sa jument, il tenta sans selle une ruade.
Des applaudissements enthousiastes saluèrent sa performance. Il tourna la tête et aperçut les quatre hommes en noir qui s’étaient entraînés sous le préau. Il se dirigea vers eux, il les salua.
— Bonjour, je suis Jean-Lô, la personne arrivée tard hier soir avec Emmy.
— Nous sommes au courant. Très joli cheval et quel numéro de dressage ! Je n’ai jamais vu une telle perfection.

Confus, Jean-Lô a ignoré le compliment.

— Belle est une jument de quatre ans très douée, sa mère a gagné beaucoup de concours dans notre pays. Hélas, je n’ai pas pu l’amener avec nous.

— As-tu déjeuné ? Viens avec nous, notre échauffement du matin ouvre l’appétit. Nous ferons connaissance en déjeunant.

— Quelle est donc cette danse bizarre que vous faisiez sous le préau ?
Des rires amusés lui répondirent.

— Ce n’est pas de la danse, mais un vieil art de combat originaire de Chine, dit la tradition de nos maîtres. Dans ce pays, les gens ont la peau jaune et les yeux bridés comme Emmy. Le hasard a voulu que des personnes originaires de cette partie du monde soient présentes dans la Cévenne au moment de la Catastrophe, c’est du moins ce que l’on pense. Tu verras que nous avons presque tous une couleur de peau très nuancée. Il y a même quelques personnes à peau noire. Plusieurs langues ont survécu.

— Décidément, depuis deux jours, j’ai l’impression d’être dans les étoiles. Tout est nouveau et rien n’est comme dans le nord. Le mal du pays me taraude déjà.
— Bien dit ! Je m’appelle Julien Compagnon Charpentier. À côté de moi, Maître Truong, notre professeur de T’Chi. Son nom est chinois, son grand-père était un métis. Justin est élève du Maître et Compagnon herboriste. Joan, le barbu, est venu parfaire sa technique du sabre. Il vient des montagnes du sud-ouest où l’on parle une langue très ancienne connue uniquement par les lettrés d’Académie. Il est là pour les perfectionner en basque. Sinon, il parle cataloccitan, comme beaucoup ici.

— J’ai tellement de questions à poser qu’elles se bousculent.

— Ne t’en fais pas, ici, nous recevons beaucoup de visiteurs venant de partout et certains s’installent pour de bon. La diversité est une richesse qui se cultive comme le reste. Pour l’heure, place au déjeuner des affamés.

Le repas se passa dans une ambiance joyeuse pleine de questions aux réponses trop courtes. Les grandes explications viendraient plus tard. Pour l’instant, chacun faisait de son mieux pour rendre ce moment agréable avant une longue journée de travail. À la fin du repas, Julien débarrassa la table et lava rapidement les quelques couverts, puis il dit à Jean-Lô :

— Je descends dans la vallée préparer la Fête des Guildes, j’y organiserai votre hébergement. Combien êtes-vous ?

— Huit adultes, autant d’enfants, le plus âgé a dix-sept ans.

— Cela ne vous dérangerait-il pas de vous séparer pendant les premiers jours, car à cause de la Fête nous avons beaucoup de visiteurs en Académie ?

— Non, mais on a des roulottes et des chariots, un terrain ombragé nous irait parfaitement. En plus, nous avons quarante chevaux et neuf ânes. Nous envisageons d’ouvrir un haras avec une école de dressage.

— Eh bien ! J’en connais un qui bondira de joie. Ce matin, Emmy a dit que vos chevaux étaient magnifiques et même certains incroyables. Je verrai Diego. Le plus simple est de vous installer directement à la grande écurie de la Maison des Guildes. On avisera ensuite. Je me sauve, car le cagnard va sévir. J’ai pitié de ma pauvre monture. Ne vous pressez pas de descendre, il faudra deux ou trois jours pour organiser votre campement. Avez-vous des urgences ?

— Non, juste de l’eau. D’où l’on vient, il y en a parfois trop. Notre réserve d’avoine est à sec, et notre nourriture s’épuise. Merci pour tout.

Avant que ses nouveaux amis ne partent , Jean-Lô leur demanda où il trouverait Emmy. Il se dirigea vers la ruelle de la maison de passage et descendit un petit escalier arrivant dans une courette. D’une fenêtre ouverte s’échappaient des sons inconnus. Les aigus se mêlaient aux graves dans un rythme passant du rapide au très lent. Intrigué, il s’approcha sans faire de bruit. Emmy jouait d’un instrument posé devant elle sur une table basse. Sa main droite égrenait les notes avec les doigts munis de grands ongles artificiels, pendant que sa main gauche restait immobile ou glissait sur la partie gauche des cordes. L’instrument tout en longueur avait sept cordes. La caisse ,d’un noir brillant ,scintillait par endroits d’incrustations nacrées. Un long moment passa avant qu’Emmy finisse son morceau de musique et qu’elle s’adresse à un interlocuteur invisible. Une courte conversation s’engagea dans une langue au débit un peu haché et rauque. La revoir concentrée lui rappela son étrangeté, sa vivacité, son aisance qui, la veille, l’avait autant ému que sa beauté fragile. Le souvenir de son corps aérien entre ses bras, pendant leur courte chevauchée, ne l’avait pas quitté. C’était la première fois qu’il ressentait une telle attirance. Elle se leva pour ranger l’instrument, Emmy aperçut Jean-Lô.

— Bonjour, dit-elle d’une voix chantante. Entre, j’ai fini ma leçon de qin. Je te présente notre maître de musique.

La porte de la salle de musique était ouverte. Jean-Lô, intimidé, entra dans une grande pièce dont les murs s’ornaient d’instruments qu’il ne connaissait pas. Chaque table était encombrée de grandes feuilles de papier couvertes de lignes verticales ou horizontales surchargées de caractères et de dessins mystérieux. Il ne vit pas la personne assise sur un tapis richement orné, qui le salua d’une voix pure et légèrement tremblante. Quand il se retrourna, il découvrit une femme âgée, aux cheveux crépus presque totalement blancs et à la peau noire. Il resta quelques secondes pantois. Ne sachant comment cacher son trouble, il s’inclina simplement en se contentant d’un « Bonjour, Madame » embarrassé.

— Je fais souvent cette impression, dit-elle, détendant l’atmosphère. Je suis une vieille femme dont la couleur de peau étonne toujours les gens. Je n’ai pas la maladie de la noirceur. Je sais que peu de gens de « couleur », sans métissage, ont survécu sous nos latitudes et encore moins dans le nord d’où tu viens. Merci d’avoir ramené Emmy,car tous les matins du monde, sa musique berce mon cœur. Elle est la dernière élève douée que je formerai, mais elle a tant d’autres dons. Je ne peux pas la monopoliser pour l’art délicat et cérébral du qin (elle prononçait t’chin).

— Fleur, tu exagères. Tu es ma deuxième mère, dit-elle en l’embrassant sur le front. Je dois finir mes préparations, car la Fête va, comme tous les ans, être le théâtre de grandes liesses et de petites misères. Mes granules et mes baumes seront utiles. Tu viendras et Académie écoutera tes dernières compositions.

— Viens, Jean-Lô, j’ai du travail à terminer avant de remonter avec toi à Peyre rassurer tes amis.

Ils sortirent et Emmy se dirigea vers un petit bâtiment isolé du reste du village. Une épaisse tenture blanche dissimulait la porte.

— C’est mon antre, tout à la fois miellerie, cirerie, apothicairerie. À cette époque de l’année, j’ai beaucoup de travail. Si tu veux bien m’aider, j’irai plus vite et nous partirons avant le zénith.
La pièce était sombre ; des rideaux épais occultaient les fenêtres. Emmy expliqua à Jean-Lô qu’ils masquaient l’odeur de miel qui attirait les abeilles, mais surtout les frelons abondant en cette saison où tous les mûriers croulaient sous leurs fruits. L’odeur forte de la miellerie intrigua Jean-Lô, un mélange de miel, de cire et d’une note inquiétante.

— Il y a une odeur de brûlé, s’alarma-t-il.

— Ce sont les enfumoirs. Ils servent à l’enfumage des ruches lors de certains travaux, comme la récolte du miel, le prélèvement de la propolis ou de gelée royale. Cela écarte les abeilles obligées de ventiler la ruche et de se regrouper autour de la reine pour la protéger ; instinctivement, elles jouent aux pompiers et certaines se gavent de miel.

— Chaque fois que je pose une question, j’en ai dix qui arrivent au grand galop. Je me tais. Que dois-je faire ? Quelque chose de simple, à la portée d’un pauvre palefrenier dépaysé.
— Hier, sur la falaise, j’ai recueilli du venin destiné à la fabrication de granules Apis, qui permettent de soigner les piqûres. J’ai soigné ta lèvre avec cette préparation. Chaque année, la principale intervention de la Guilde de Santé consiste à distribuer de l’Apis avec des paroles rassurantes. Regarde comment je fais : le venin se trouve dans cette fiole. Je prends quatre-vingt-dix-neuf gouttes d’alcool, puis j’ajoute une goutte de venin. Tu sais compter jusqu’à cent ? … Bon, alors tu prends quatre petites fioles et tu verses quatre-vingt-dix-neuf gouttes d’alcool dans chacune. Ensuite, tu prends une goutte dans la première fiole que tu verses dans la deuxième. Tu la fermes et tu la secoues en faisant une croix rapide, tu répètes le mouvement cent fois. Tu obtiens ainsi une dissolution numéro deux dynamisée par le secouage. Ensuite, tu prends une goutte du mélange obtenu que tu mets dans la fiole numéro trois puis tu secoues de la même manière. Et ainsi de suite jusqu’à la quatrième et dernière. La solution finale est très diluée, mais fortement énergisée. Nous la prescrivons en cas de piqûre d’abeille, soit sous forme de trois à quatre gouttes directement dans la bouche, soit sur un morceau de sucre. Tu as obtenu de l’Apis 5C, c’est-à-dire à la cinquième dissolution par centième. Cette pharmacopée appelée C-pathie est une technique que l’on trouve dans les anciens livres sous le nom d’homéopathie. Il s’agit d’une pharmacopée à la fois très simple et extrêmement complexe à reconstituer, car peu de cette science a survécu à la Catastrophe. J’ai commencé à l’apprendre avec mon père quand j’étais encore enfant et ma mère m’a enseigné une autre technique de soin avec des aiguilles que l’on enfonce dans la peau à des endroits précis appelés « points ».

J’utilise ces deux sciences pour améliorer nos méthodes de soins.

Complètement éberlué, Jean-Lô exécuta les gestes demandés sans chercher à comprendre. Après tout, le cheval a-t-il besoin de savoir pourquoi il saute ou tourne à droite ? Non ! il suffit qu’il saute au bon moment. Alors, diluons, secouons, diluons, secouons. Ce sera notre principale occupation dans les semaines à venir. À cette pensée, il sourit et imagina Robby dans sa situation. Soudain, il eut hâte de retrouver ses amis et son univers familier et rassurant.
Après plusieurs opérations aussi ésotériques, Emmy estima que ses réserves étaient suffisamment renflouées.

— Je prends quelques pots de miel et un gros pain d’épices, dit-elle. Faut-il monter des provisions ? Vous devez manquer de denrées fraîches vu votre itinéraire. Nous passons par le potager prendre quelques légumes. De plus, il doit y avoir plein de framboises et de mûres ; je suis certaine que nous serons bien accueillis.

Ils se rendirent dans les jardins en terrasses où Jean-Lô découvrit un ingénieux système d’escaliers dont les marches en pierres plates encastrées dans les murs évitaient de perdre un pouce de terrain. Emmy fit une large provision de salades, de blettes tandis que Jean-Lô ramassait des haricots. Ils descendirent trois niveaux de terrasses pour faire une ample récolte de framboises encore fermes. Sur une terrasse proche, Jean-Lô découvrit des arbres couverts de fruits noirs attirant une nuée de très grosses guêpes. Il se renseigna auprès de sa compagne.

— Tu ne les connais pas ? Ce sont les mûriers dont je te parlais tout à l’heure. Ces insectes sont des frelons. Plusieurs piqûres peuvent être mortelles, même pour un homme aussi costaud que ton ami Robby. Nous les tuons partout, sauf ici où je récolte leur venin. Quand je fais ce travail, je suis obligé de porter une veste et un pantalon matelassé. Mais, en fin de compte, ils n’attaquent pas. Si un jour tu as un frelon dans les cheveux, il suffit de ne pas bouger. Je te montrerais comment on fabrique un piège à frelons avec une bouteille remplie de vinaigre. Ici, le mûrier sert à l’élevage du ver à soie dont les fils des cocons servent à la fabrication de l’étoffe de nos plus beaux vêtements. Ma blouse est en soie, dit-elle, en lui tendant le bras pour qu’il touche la matière. Tous les hameaux dans la vallée sont des magnaneries où l’on pratique cet élevage. Les chenilles mangent uniquement les feuilles de mûrier. Cet arbre et ce papillon inséparables viennent de Chine, mais on ne sait pas à quelle époque ils sont arrivés dans cette contrée. Si tu veux, on peut cueillir une gamelle de mûres pour impressionner tes amis. Elles sont comestibles, mais moins savoureuses que les mûres de ronce que vous connaissez certainement dans le nord.

— Oui, d’accord, mais il nous faut des paniers.

— Il sera plus simple de mettre nos affaires dans des hottes, une sorte de panier que l’on utilise au moment des vendanges dans les vignes en terrasses.

— Très bien, après avoir eu l’impression d’être un âne depuis deux jours, je veux bien faire l’âne bâté, dit-il en riant, car chez nous une hotte sert à mettre les bidons de lait sur le bât des ânes.

Emmy éclata de rire à son tour. Elle le rassura en lui disant que ses connaissances équestres dépassaient de loin les compétences locales, et qu’il fallait bien un âne pour que les histoires racontées aux enfants soient drôles. On est toujours l’âne de quelqu’un.
Leur récolte terminée, ils regagnèrent le village. Ils s’arrêtèrent au réfectoire, où Emmy prit quelques miches de pain, une provision d’œufs, ainsi qu’un assortiment de pots de miel et de confiture. Après avoir chargé les hottes en lamelles de bois tressé, ils se dirigèrent vers les écuries. Emmy a souhaité mettre des oreillettes aux chevaux,pour les protéger des abeilles lors de la traversée du rucher.

Le court voyage vers Peyre se fit en silence. Jean-Lô ne parvenait pas à détacher son regard de la natte d’Emmy qui se balançait au rythme de son cheval. Dans sa tête, les idées tournaient à vive allure. Il était à la fois satisfait d’avoir entrepris cette folle aventure, et ravi et étonné par les sentiments que lui procurait la présence de la jeune femme.

Peyre apparut rapidement, où une joyeuse animation se déroulait sur l’aire devant la ferme. Entre les roulottes, du linge séchait accroché à des fils de fortune ou étendu à même le sol. Le bruit du marteau de Robby résonnait avec entrain sur l’enclume. Les enfants gardaient les chèvres tout en jouant à escalader les rochers, ils les accueillirent avec des cris ravis. Les deux cavaliers démontèrent et ils posèrent leur hotte. Tout le monde était là, un grand sourire aux lèvres. Les enfants se pressèrent autour de Jean-Lô l’assaillant de questions.

— Rentrons, dit-il. Avec tout ce que j’ai à raconter, nous grillerons au soleil avant la fin de mon histoire.

Quand tout le monde eut trouvé refuge dans la grande pièce, Emmy vida les deux hottes sur la table. À la vue des framboises et des mûres, de petites mains chapardeuses se tendirent. Pour éviter la bataille rangée, Marge et Marie-Jeanne organisèrent une dégustation accompagnée des commentaires de Jean-Lô et d’Emmy. Les mûres furent rapidement englouties, malgré le récit alarmant sur les dangereux frelons. Ensuite, les frimousses barbouillées quémandèrent un petit morceau de pain d’épice qu’Emmy s’empressa de distribuer. Elle expliqua qu’il était fabriqué avec un mélange de farines de seigle et de châtaignes séchées et de miel de callune. Devant l’air interrogatif de son auditoire, elle décrivit la fleur et tout le monde comprit qu’elle parlait de la bruyère d’automne qu’ils connaissaient. Elle précisa que c’était la dernière miellée de la saison et qu’il fallait transhumer les ruches sur les plateaux de la montagne couverts de bruyères.

— Comment transportez-vous les ruches en troncs d’arbre que j’ai vues ? Demanda Jean-Lô.

— Le rucher que l’on croise sur le chemin de Refuge est fixe. Il y en a partout dans les montagnes et dans les vallées. Ici, le miel coule à flot. À la fin de l’été, la falaise où je t’ai vue hier ruisselle de miel, car le soleil ramollit la cire. Sinon, nous avons des ruches
plus légères en paille tressée ou en bois que l’on transporte à dos de mulet ou de cheval.
Dans les endroits où les chemins sont suffisamment larges, nous mettons les ruches sur des chariots à plateaux et nous les amenons de nuit jusqu’aux aires de bruyères. Les mouchiers jouent un rôle important, car nous avons rarement du sucre ; le miel le remplace. Au printemps, les ruches transportables descendent dans le sud, pour servir à la pollinisation des arbres fruitiers. Elles remontent ensuite par étapes en passant par les cultures de colza, de tournesol, de luzerne et finissent dans les montagnes parmi les châtaigniers et la callune. Avec une récolte de miel à chaque floraison, nous obtenons des miels presque purs. Les abeilles produisent aussi de la propolis qui est un remède extraordinaire pour traiter les blessures infectées et les brûlures. Il faut toujours en avoir avec soi, on peut même l’utiliser en cas d’une rage de dents. Je vous en donnerai à ma prochaine visite. La cire, que vous devez connaître, est une ressource essentielle de la région. Enfin le venin et la gelée royale, qui sont des remèdes contre la fatigue.

— Mais elles doivent piquer pendant le transport, remarqua Jacquot.

— La nuit, toutes les abeilles rentrent dans la ruche, car sans soleil, elles sont incapables de se diriger. Il suffit de boucher l’ouverture de la ruche avant de la transporter. De préférence, on transhume à la lune noire et sans torche, par sécurité.

— Les enfants, rentrez les animaux, puis vous pourrez jouer dehors. Le pain d’épices et les bonnes choses d’Emmy ne vont pas s’envoler.

Jacquot préféra rester écouter la conversation des adultes et glaner des informations. Étant l’aîné des enfants, il souffrait un peu de son rôle de grand frère, malgré l’attention de Marie-Jeanne et l’amitié de Jean-Lô. D’ailleurs, son diminutif lui pesait de plus en plus, mais il ne savait pas comment exprimer son envie d’être reconnu comme Jacques à part entière. Jean-Lô raconta ses découvertes déroutantes et précisa que leur arrivée dans la vallée se préparait : ils allaient camper sur un herbage près des écuries de la Maison des Guildes. En raison d’une grande fête annuelle, leur installation dans une ferme destinée à devenir leur futur haras n’était pas possible. Mais l’idée avait été favorablement accueillie. Le responsable des écuries était Diego, le voyageur qu’il avait rencontré l’année dernière. Les femmes du groupe posèrent des questions plus personnelles sur l’organisation de la vie dans cette région. Emmy leur répondit et le visage des mères de famille se détendit.

— Que font les femmes plus âgées et sans mari ? Se renseigna Marie-Jeanne ?

— Ici, toutes les femmes ne sont pas mariées. Chaque femme peut avoir son métier indépendamment de celui de son mari ou de son compagnon. Si elle le souhaite, elle peut élever seule ses enfants. Il existe même, depuis trente ans, une nouvelle confrérie qui regroupe des femmes indépendantes : les « Libertistes ». Elles refusent le lien du mariage définitif et préfèrent conclure des contrats de travail ou d’union libre avec un homme ou une femme. Elles dirigent des Maisons dans les grands bourgs. Elles exercent tous les métiers, certaines sont spécialistes des arts de combat et beaucoup sont des guérisseuses.Leur compétence est unanimement reconnue, mais
leur excentricité prête à plaisanterie. Toutefois, gare aux répliques cinglantes. Ne t’inquiète pas, tu auras tout le temps de trouver une occupation. Que faisais-tu dans ton pays ?
— Mon père était roulier, colporteur si tu préfères, avec le temps il avait mis sur pied un système de relais et d’entrepôts en s’associant avec des collègues. J’ai beaucoup voyagé avec lui, car ma mère est décédée très jeune. Il m’emmenait ainsi que mon frère dans ses longs voyages. C’est ainsi que j’ai vécu, en Flandrie, où j’ai appris la langue. Nous sommes restés longtemps dans une île au large de nos côtes où mon père avait un comptoir important. Son association était très prospère. Il eut jusqu’à cinq grands voiliers qui traversaient la mer du Nord. Mon mari, un habitant de cette île, que l’on appelle Grande-Bretagne, est mort jeune lors d’une forte tempête. Mon père se trouvait sur le même bateau avec dix matelots. Ils disparurent tous. Mon frère a repris l’entreprise familiale. Je suis rentrée dans notre maison en Auge qui servait de point de rencontre de tous les associés. Ma connaissance écrite et parlée des langues m’a beaucoup servi. J’aime la musique sans pour autant être une musicienne. Puis, lorsque la mère de Jean-Lô est décédée, je suis devenue sa tutrice. Quel garnement ! Son père vendait beaucoup de chevaux dans les pays du Nord. Voilà, tu sais tout.

— Alors tu n’as aucun souci à te faire. Si tu le souhaites, la Scola de la Maison des Guildes sera ravie de te confier l’enseignement des langues nordiques, car nous ne les maîtrisons pas. Nous voyageons vers le sud et l’est, nos marchands seront ravis de faire du commerce avec les pays que tu connais.

Soudain, Luc, le fils aîné de Bernard et Josie, entra en criant que Gwène était tombée, que sa cheville était enflée et qu’elle saignait beaucoup. Marge se précipita la première, suivie des autres adultes. Emmy prit sa trousse de guérisseuse avant de les suivre.
Ils trouvèrent les enfants au pied d’un rocher près de Gwène, très pâle, allongée sur le sol caillouteux ; elle s’efforçait de ne pas pleurer. Emmy écarta l’attroupement et elle aida Marge à soigner la jeune fille. Marie-Jeanne ramena tout le monde vers la ferme pour mettre à bouillir de l’eau par précaution. Pendant que sa mère rassurait Gwène en essuyant son front ensanglanté, Emmy se pencha sur la cheville enflée.

— C’est juste une légère entorse, la cheville n’a pas l’air cassée. Avant de la transporter, je vais lui donner quelques granules calmants, ils empêcheront le gonflement. Le reste n’a pas l’air grave.

Une fois l’adolescente transportée dans la ferme, Emmy demanda si on pouvait lui apporter des planchettes pour confectionner une attelle et immobiliser la cheville. Jean-Lô rappela qu’Emmy était guérisseuse et que ses granules faisaient des miracles. Emmy prépara ses aiguilles qu’elle plongea dans l’alcool, puis elle les stérilisa au-dessus des braises. En guérisseuse avertie, elle expliquait ses gestes.

— Afin de soulager la douleur, mais surtout de résorber l’entorse, je vais te faire des points d’acupuncture, ensuite j’immobiliserai ton pied. Tu ne pourras pas marcher pendant plusieurs jours. Tout ira bien, sans séquelles.

— Gwène, quel âge as-tu ?
— Presque quinze ans, lui répondit une voix fluette.
— Je vais te piquer avec des aiguilles à des endroits précis, ce qui accélérera ta guérison. Tu es une grande fille, tu n’as pas peur de sauter ; mes aiguilles te piqueront un peu, mais moins qu’une piqûre de guêpe. Tu ne bougeras pas pendant un quart d’heure. Après tu pourras t’asseoir sans problème.
Emmy posa ses aiguilles dans le lobe d’une oreille, sur le dos de la main, et la dernière sur le ventre au-dessus du nombril.

— Tu vois, ce n’est pas terrible. À quoi jouais-tu quand tu es tombée ?

— A chat perché. J’ai voulu me percher en sautant sur le rocher, mais j’ai glissé de l’autre côté.

— Alors comment va ta cheville ?

— J’ai moins mal. Tes aiguilles sont magiques comme dans les histoires. Es-tu une sorcière ?

— Non, tu trouves que j’ai une tête de sorcière avec mes yeux bridés et ma peau jaune ?

— Non, mais tu n’es pas comme nous.

— Tu verras dans ce pays, il y a plein de gens comme moi et d’autres qui ont la peau foncée. Ce matin Jean-Lô a vu Fleur, mon maître de musique, elle a la peau toute noire et les cheveux blancs. Tu peux lui demander.

— Moi, aussi, je joue d’un instrument, Marie-Jeanne dit que je devrais jouer plus souvent.

— De quel instrument joues-tu ?

— De la flûte et du violon, mais je préfère le violon. Depuis que j’apprends à en jouer, il chante dans ma tête. Il me raconte des histoires drôles, il imite les animaux et quand j’étais plus jeune, cela me faisait rire.

— C’est très bien. Maintenant, je vais immobiliser ton pied, il guérira plus vite. Ensuite, je soigne ton front et ton genou. Tu verras, le miel et la propolis sont de véritables potions magiques et les abeilles sont de magnifiques sorcières. J’aimerais t’entendre jouer de la musique. Es-tu d’accord ?

— Oh oui !

— As-tu toujours mal ?

— Non, mais j’ai l’impression que mon pied est tout léger.

— Mes aiguilles ont fini d’agir, je les enlève, tu pourras t’asseoir. Plus de peur que de mal. Maintenant, tout va bien.
Emmy embrassa Gwène et elle la félicita d’être une patiente aussi calme. Marge la remercia vivement, puis l’interrogea sur les soins à suivre.

— Trois jours de repos et changer les pansements.

Pendant ce temps, Marie-Jeanne avait apporté la flûte et le violon. Robby et Jean-Lô inspectaient les chevaux. Bernard aidait Pierre en compagnie des autres enfants à la traite du soir. Flo préparait le repas tandis que Josie reprisait des vêtements.
Un air de berceuse emplit la pièce de sa mélancolie. L’oreille attentive d’Emmy perçut la profondeur des sons, la parfaite justesse et le subtil vibrato des notes graves. Elle se tourna vers Gwène qui, les yeux fermés, jouait avec passion. La qualité du jeu dissimulait presque les imperfections de l’instrument.
Toutes les personnes présentes se tournèrent vers la jeune musicienne. Gwène enchaîna alors un morceau plus vif, ses doigts tricotant les notes à une vitesse étonnante. Gwène rouvrit les yeux et elle demanda à Emmy l’autorisation de continuer. Un signe de tête l’encouragea. Alors, Gwène se lança dans une sarabande de notes où les passages lents alternaient avec des rythmes endiablés. Emmy fixa la jeune violoniste et son visage s’éclaira d’un grand sourire. Les doigts raidis par l’effort, Gwène posa son violon sur ses genoux. Un long moment de silence suivit.

— Magnifique, tu n’as jamais aussi bien joué, précisa Marie-Jeanne.

— En premier, j’ai reconnu « Au clair de la lune » dans une variante différente de la nôtre, une danse de ton pays certainement, mais qu’as-tu joué ensuite ?

— Le violon me parle dans la tête et je joue sa musique comme je l’entends.

— Tu as vraiment beaucoup de chance d’avoir un violon aussi intelligent et des doigts agiles, sinon tu ne pourrais pas suivre le rythme. Aimerais-tu apprendre à jouer avec un maître et à composer comme fait le violon dans ta tête ?

— Oui, beaucoup, mais je n’en connais pas. Et de toute façon, nous ne resterons pas là.

— Ne t’inquiète pas. Je crois que tout est possible. Profite de ne pas pouvoir marcher pendant plusieurs jours pour jouer. Te rappelles-tu de tous les airs que te chante ton violon ?

— Oui, toutes, je les garde dans ma tête et je les joue chaque fois que je peux. Des fois, je les chante toute seule avant de m’endormir.

— Continue comme cela, c’est très important. Repose-toi un peu maintenant.

Elle fit signe à Marge et à Marie-Jeanne de sortir avec elle.

— Gwène est une musicienne née et surtout une compositrice précoce. Sa musique est encore simple, mais d’une puissance, d’une expressivité exceptionnelles. Évidemment, ce n’est pas le violon qui lui parle, mais elle qui compose sans aucune formation théorique. Un professeur développerait son talent. Mon maître se désespère que je ne devienne pas musicienne. J’aime la musique savante, mais je préfère le métier de guérisseuse. Mon choix brise le cœur de Fleur. Une nouvelle élève aussi douée la fera revivre et lui rendra le plaisir d’enseigner. Je vous propose d’emmener Gwène avec moi et de la faire auditionner par Fleur. Ne vous inquiétez pas, quand vous serez dans la vallée, Fleur nous rejoindra. Elle ira au bout du monde avec une élève aussi douée.

— Marge, ne laisse pas passer cette chance unique. Je t’ai toujours dit qu’elle avait l’oreille absolue, un talent fou, une mémoire incroyable, insista Marie-Jeanne.

— J’en parle à Pierre avant de décider. Trouvons une astuce motivante, sinon elle refusera de nous quitter.

— Ce n’est pas un problème, comme elle doit changer ses pansements et elle serait mieux avec moi. Et puis, d’autres enfants peuvent l’accompagner avec l’une d’entre vous. Ils auront des camarades avec eux et ils s’adapteront avant d’arriver à Académie, en pleine Fête des Guildes. Refuge n’est pas loin, si vous voulez, nous pouvons organiser une rotation entre les enfants. Qu’en pensez-vous ?

— Rentrons organiser ce projet et calmer les esprits.

La traite des chèvres terminée, l’assemblée au complet se regroupa autour de la grande table, Marge prit la parole avec un clin d’œil aux adultes, elle résuma la situation.

— Emmy propose de soigner Gwène au village. Voyant les larmes aux yeux de sa fille assise à côté d’elle, elle la serra contre sa poitrine puis poursuit :
— Jean-Lô a déjà dormi dans une grande maison où logeront tous les enfants qui souhaite accompagner Gwène. Marie-Jeanne propose de les accompagner. Qui veut aller au village et voir les enfants du pays ?

— Moi ! Moi ! Moi !

— Mé itou, j’va où qu’Eudes y dort, cria Pierrette, la dernière fille de Bernard et Josie.

— Oust, tout le monde à la toilette, tempérèrent les mères, émues mais ravies de la conclusion heureuse du voyage et de cette journée mouvementée.

— Je les accompagne, dit Jean-Lô. Les ânes bâtes transporteront la marmaille. Les chemins sont assez larges et les chevaux ne sont pas très adaptés à la montagne. Gwène chevauchera avec moi. Si Jacquot vient, nous erons deux à connaître le chemin. Nous remonterons au lever du jour et nous descendrons ensuite aux écuries de la Guilde pour organiser notre hébergement. Combien de temps faut-il, Emmy, pour d’arriver à destination ?

— Sans les roulottes, deux heures à l’aller et le double au retour, avec de bonnes montures. Il y a peu de passages difficiles, juste des virages en épingle à cheveux très raides. Si vous avez de bons freins à vos chariots, rien d’impossible, répondit-elle.

— D’accord, tout le monde ? Hop, au galop !