Divergences Revue libertaire en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Les « salles d’intervention d’urgence » du Soudan
Leena Shibeika

Origine Qantara.de
10.04.2025
Nées de la révolution soudanaise de 2018-2019, ces « salles d’intervention d’urgence » gérées par des bénévoles sont devenues une bouée de sauvetage pour des millions de personnes, coordonnant l’aide là où les efforts internationaux ont échoué. Leur modèle décentralisé offre un modèle pour l’aide humanitaire locale.

« Depuis le premier coup de feu jusqu’au moment où j’écris ce tweet, aucune agence gouvernementale ni aucun autre organisme n’a prêté attention aux Soudanais des zones de conflit, à l’exception des salles d’urgence des comités. Des jeunes hommes et femmes ont risqué leur vie pendant un an et demi pour fournir de la nourriture, des médicaments et des services sociaux à des milliers de Soudanais. » - Moe Faisal, via X.

Une cuisine gérée par des bénévoles au nord-ouest de Khartoum, le 23 avril 2024

Le samedi 15 avril 2023, le peuple soudanais s’est réveillé au son des coups de feu, marquant le début de ce qui est devenu une guerre urgente et brutale et la pire crise humanitaire au monde.

Les événements qui se déroulent au Soudan sont le résultat d’une lutte de pouvoir entre le général de l’armée soudanaise Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide, une milice paramilitaire dirigée par le général Hemedti. Ce conflit a provoqué l’une des plus grandes crises mondiales de réfugiés : plus de 14,6 millions de personnes ont été déplacées dans un contexte de famine généralisée.

Quelques jours après le début de la guerre, les réseaux sociaux soudanais ont été inondés d’appels urgents à l’aide pour évacuer les personnes des zones de conflit à Khartoum. Ces appels se sont rapidement transformés en une réponse collective venue de la base, visant à répondre aux besoins fondamentaux des personnes piégées dans ces zones.

Des réseaux de bénévoles connus sous le nom de « salles d’intervention d’urgence » (ERR) se sont mobilisés en réponse à cette crise, tandis que citoyens et militants s’organisaient pour fournir une aide humanitaire vitale.

Organisation de base : de la résistance à l’aide humanitaire

Les ERR sont apparues pour la première fois lors de la révolution de décembre 2018 au Soudan, sous la forme d’une structure de soutien informelle et spontanée. Au départ, elles ont bénéficié des réseaux communautaires déjà créés par des groupes connus sous le nom de « comités de résistance de quartier » (NRC Neighbourhood Resistance Committees ), qui avaient joué un rôle central dans la révolution : diriger la dissidence politique, mobiliser les quartiers, organiser des manifestations et des campagnes communautaires, y compris des initiatives visant à nettoyer et à réhabiliter les espaces locaux.

Les ERR sont devenus le bras opérationnel des NRC. Ils ont fourni une aide d’urgence dans des circonstances extrêmement complexes, confrontés à une surveillance extrême, à des mesures de ciblage et à des coupures d’Internet et des médias.

Le rôle des EER s’est encore précisé à la suite de la répression violente de juin 2019 contre le grand sit-in organisé près du quartier général de l’armée soudanaise à Khartoum. Les manifestants occupaient cet espace depuis le 6 avril et avaient assisté, depuis ce sit-in, à la destitution d’Omar Al-Bashir le 11 avril ; par la suite, ce lieu est resté un espace important de résistance jusqu’à sa dispersion violente.

Les NRC autour de Khartoum ont mobilisé les ERR locaux pour apaiser les tensions, fournir un soutien logistique et, surtout, prodiguer des soins médicaux aux victimes de la répression.

Lorsque la guerre a éclaté en avril 2023, les ERR ont commencé à se coordonner à l’échelle nationale pour fournir une aide humanitaire, soutenir les hôpitaux locaux, mettre en place des centres d’urgence de quartier et créer des cuisines communautaires afin de répondre aux besoins fondamentaux des citoyens soudanais.

La principale motivation des ERR et des NRC est de servir et de protéger les communautés locales. Leur modèle de fonctionnement est entièrement décentralisé et repose sur des infrastructures communautaires de base : chaque zone ou quartier dispose de son propre ERR, fonctionnant de manière indépendante tout en se coordonnant avec le réseau plus large d’autres entités à travers le Soudan.

« Tout est une question de pouvoir, pas de démocratie »

Les tensions se sont momentanément apaisées au Soudan. À la suite des pourparlers de Genève, l’aide humanitaire afflue dans le pays via deux couloirs. Mais la fin de la guerre reste hors de vue, selon l’analyste Oman Mirghani, rédacteur en chef du journal soudanais Al-Tayar.

Cette éthique collective s’inspire de la notion de nafeer, un mot arabe couramment utilisé au Soudan qui désigne une pratique communautaire d’organisation rapide et collective visant à s’entraider au sein d’une communauté ou d’un quartier. Le nafeer est ancré dans la culture soudanaise, où l’action collective est mise en œuvre pour faire face aux difficultés sociales et économiques.

Au Soudan, l’entraide et la solidarité sont depuis longtemps au cœur de la survie et de la résistance des communautés — que ce soit par la mise en place de cliniques mobiles et de postes de premiers secours lors des manifestations, la création de systèmes de distribution de médicaments, de pain, de nourriture et de gaz pendant la pandémie de COVID-19, ou l’organisation de collectes alimentaires et d’efforts collectifs pour nettoyer et reconstruire les infrastructures locales. Ces actes quotidiens constituent à la fois des formes vitales de résistance et sont essentiels pour assurer la survie et la reconstruction après une crise.

Les ERR sous pression en raison du manque d’aide internationale

« Récemment, le taux de change a augmenté, tout comme le prix de la nourriture, des fournitures et des loyers. La situation devient de plus en plus difficile, notamment en raison du manque d’emplois, des coupures d’Internet et de l’interruption des dons. Beaucoup de gens dépendent entièrement des cuisines collectives, les écoles sont surpeuplées de familles et d’enfants (dans tous les États). Il n’existe pratiquement aucune documentation sur ce qui se passe dans les écoles ou sur les conditions humanitaires et sanitaires désastreuses au Soudan » Abushama via X.

La présence des ERR et leur travail au milieu d’une violence extrême ont été essentiels dès les premières semaines de la guerre. Ceux qui n’ont pas pu quitter leur domicile à Khartoum, et dans tout le pays, dépendaient des efforts des bénévoles pour fournir des soins médicaux, organiser des cuisines collectives, rétablir l’électricité et maintenir les infrastructures en état de fonctionnement autant que la situation le permettait.

L’importance des ERR est devenue encore plus évidente lorsque les flux internationaux d’aide humanitaire et financière ont été interrompus après que de nombreuses organisations ont suspendu leurs activités dans les zones touchées par le conflit.

La situation humanitaire a été aggravée par le black-out des communications au Soudan depuis le début de la guerre, associé au ciblage des journalistes, à la destruction des infrastructures bancaires et technologiques financières, ainsi qu’à la détérioration du climat politique et économique international. Il en résulte un isolement total du Soudan et du peuple soudanais, qui ne reçoivent plus d’aide par les voies institutionnelles.

Un avenir incertain

Plus d’un demi-million de personnes ont fui la guerre au Soudan pour se réfugier au Tchad voisin. Les travailleurs humanitaires s’efforcent de fournir une aide dans un contexte de surpeuplement, de financement limité et de traumatismes généralisés.

Sur le terrain, l’ampleur des défis auxquels sont confrontés les ERR ne cesse de croître. Alors que les bénévoles de terrain continuent de risquer leur vie quotidiennement pour acheminer l’aide et nourrir les populations dans les États déchirés par la guerre, ils sont confrontés à une pénurie croissante de ressources et à des attaques, du harcèlement et une criminalisation incessants de la part des deux parties belligérantes.

Au fur et à mesure que la guerre progresse, il devient de plus en plus difficile pour les ERR de se coordonner en raison d’obstacles logistiques tels que les barrages routiers, les zones assiégées et les approvisionnements limités en médicaments, en carburant et en nourriture.

Repenser l’aide humanitaire

Face à ces défis, le modèle d’aide local des ERR témoigne d’une compréhension profonde des besoins des communautés locales. Ils ont fait preuve d’une capacité remarquable à innover, à s’adapter et à inspirer des réseaux de soutien similaires au sein de la diaspora soudanaise, qui est devenue un pilier essentiel de soutien dans un climat d’isolement et de négligence internationaux extrêmes.

Les initiatives et les espaces menés par la diaspora ont soutenu avec succès les opérations des ERR là où les organisations internationales ont échoué, en fournissant un soutien financier et logistique et en menant des campagnes de sensibilisation et de plaidoyer. Cette collaboration transnationale met en évidence l’immense potentiel des efforts locaux et de l’entraide, tant au niveau local qu’au sein de la diaspora.

Les Emergency Response Rooms ont profondément remodelé le paysage humanitaire soudanais, mettant en avant la résilience, l’expertise et le pouvoir d’action des acteurs locaux. Contrairement aux modèles d’aide traditionnels, les ERR décentralisent la prise de décision et la distribution, s’appuyant sur des comités de quartier pour évaluer les besoins, consulter les communautés locales, distribuer les fournitures et mobiliser les ressources via les réseaux communautaires.

Elles adaptent les efforts humanitaires en utilisant les connaissances locales, par exemple pour sécuriser les voies d’approvisionnement, transformer les écoles en abris, se procurer des médicaments auprès de fournisseurs informels (en particulier les réseaux de la diaspora) — tous ces efforts reposant sur la confiance sociale.

Cette approche ancrée dans la culture garantit que l’aide s’aligne sur les dynamiques sociales et est largement diffusée. Les ERR illustrent véritablement comment la réponse à une crise peut être rapide, adaptative et durable lorsqu’elle s’appuie sur des structures de base, offrant ainsi un modèle remarquable pour repenser l’aide humanitaire mondiale.
.