- Origine Freesudangazette
Alors que la guerre fait rage au Soudan, où les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces paramilitaires de soutien rapide (RSF) sont enfermées dans un conflit brutal depuis avril 2023, un mouvement populaire remarquable a émergé pour combler le vide laissé par l’effondrement de l’État et la paralysie de l’aide internationale. Les Salles d’intervention d’urgence (ERRs)—connu localement sous le nom de Ghoraf Al-Tawari (غرف الطوارئ)—sont devenues le cœur battant d’une révolution humanitaire menée par le peuple.
Formées par les mêmes comités de résistance de quartier qui ont contribué au renversement du président Omar el-Béchir pendant la révolution soudanaise de 2018, les ERR représentent une bouée de sauvetage décentralisée et alimentée par des bénévoles pour des millions de civils soudanais. Fonctionnant dans des conditions extraordinaires, les ERR ont non seulement fourni de l’eau potable, de la nourriture, des soins de santé, de l’éducation et des services d’évacuation à plus de 11,5 millions de personnes en décembre 2024, mais ils ont également redéfini à quoi peut —et peut-être devrait— ressembler l’aide humanitaire.
Alors que les réponses humanitaires traditionnelles restent limitées par des problèmes de logistique, de bureaucratie et de sécurité, les ERR ont agi rapidement et efficacement en s’appuyant sur la culture profondément enracinée d’entraide du Soudan, connue localement sous le nom de nafir—un appel communautaire à se mobiliser en temps de crise. Avec une structure décentralisée qui transcende les frontières ethniques, de genre et politiques, ces réseaux dirigés par des jeunes ont créé un modèle agile et centré sur la communauté qui contourne les formalités administratives qui enchevêtrent souvent l’aide internationale.
Cette philosophie, combinée à un engagement à haut risque sur le terrain, a valu aux ERR une reconnaissance internationale. Le Union européenne a salué leur travail et, en 2025, le Institut de recherche sur la paix d’Oslo nommé les ERR pour le Prix Nobel de la paix. La même année, ils reçoivent deux prix prestigieux : le Prix Right Livelihood et le Prix Rafto pour “construire un modèle résilient d’entraide.”
Opérer dans une zone de guerre n’a pas été sans coût tragique. Des volontaires de l’ERR ont été arrêtés, enlevés, torturés, violés et tués —souvent ciblés par les deux factions belligérantes. Rien qu’en 2023, trois membres de l’ERR ont été tués alors qu’ils évacuaient des civils à Al Fiteihab, Khartoum, et deux autres ont perdu la vie sur le marché de Naivasha.
Malgré ces dangers, les volontaires de l’ERR —près de 10 000 dans les 18 États du Soudan— poursuivent leur travail. Dans certaines régions, ils constituent le seul réseau de secours fonctionnel, soutenant les hôpitaux, gérant les cuisines communautaires, distribuant de la nourriture et de l’eau et offrant des soins psychosociaux aux survivants de violences, y compris d’agressions sexuelles liées aux conflits.
Ce qui distingue les ERR, ce n’est pas seulement leur courage ou leur efficacité —c’est leur défi à l’héritage colonial de l’aide internationale. Les ERR incarnent ce que de nombreux acteurs du secteur du développement réclament depuis longtemps : a modèle humanitaire décolonisé, où la prise de décision et la mise en œuvre sont entre les mains des communautés locales plutôt que d’agences étrangères.
Contrairement aux grandes ONG et agences des Nations Unies, qui s’appuient souvent sur des structures coûteuses et riches en expatriés, les ERR fonctionnent avec des connaissances locales, un travail bénévole non rémunéré et des liens directs avec les communautés qu’ils servent. Pendant des mois, ils ont survécu uniquement grâce aux fonds des citoyens soudanais et de la diaspora. Finalement, les agences internationales ont commencé à fournir une aide matérielle, reconnaissant que les ERR constituaient le seul mécanisme de mise en œuvre viable dans de nombreuses régions.
“Même dans les systèmes d’aide traditionnels, ce sont les locaux qui font la majeure partie du travail”, explique John Prendergast, ancien Américain. Directeur du Conseil national de sécurité pour l’Afrique. “Les ERR sont l’expression la plus pure de ce principe—pas de frais généraux, pas de personnel importé. Juste des gens locaux qui sauvent des vies locales.”
Les ERR sont plus que des acteurs humanitaires—ils sont les premiers architectes d’un nouveau Soudan. Dans un pays où l’État a “abdiqué la responsabilité à 100 %”, comme le note Prendergast, les ERR prouvent à qui l’on peut faire confiance en matière de protection sociale. Qu’il s’agisse d’abriter des familles déplacées ou d’assurer la fourniture de médicaments et d’éducation, ces groupes jettent les bases d’une future société civile soudanaise ancrée dans la compassion, la solidarité et les principes démocratiques.
“Il s’agit d’une préparation importante aux bases mêmes de la gouvernance”, ajoute Prendergast. “Vous bouleversez donc cette kleptocratie et vous revenez réellement à ce que devrait être la gouvernance.”
Alors que le Soudan est au bord de l’effondrement, les ERR sont un symbole de résilience, de dignité et de la capacité illimitée des citoyens ordinaires à s’élever en des temps extraordinaires. Leur histoire ne concerne pas seulement les secours d’urgence—, il s’agit de reconquérir le pouvoir, l’action et l’humanité face à la guerre et à l’abandon.
Dans un monde où l’aide humanitaire est souvent mêlée à la géopolitique, à l’image de marque et à la bureaucratie, les salles d’intervention d’urgence du Soudan offrent une vision radicalement différente : celle d’une appropriation locale radicale, d’un courage sous le feu, et une politique de soins qui transcende les frontières.
Et ce faisant, ils pourraient non seulement sauver une nation—, mais aussi changer l’avenir de l’aide mondiale elle-même.
Le Soudan libre Gazette consacre une partie importante de son contenu à mettre en valeur ces grands efforts des personnes sur le terrain et leurs initiatives créatives et à les aider à collecter des fonds.