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Art, guerre & mémoire
Interview avec Esra Rahama

Lutter contre l’effacement. Les archives soudanaises face a la guerre

La violence du régime d’Omar El-Béshir, au-delà de la répression brutale, a également opéré à travers la négligence du patrimoine culturel du pays, ce qui a conduit à la détérioration des archives cinématographiques soudanaises.

Le coup d’État militaire de 2021, puis la guerre qui a éclaté le 15 avril 2023, ont porté brutalement atteinte à la préservation de ces archives. En plus des nombreuses destructions provoquées par les combats, les FSR ont procédé méthodiquement au pillage et à la destruction de tous les lieux de patrimoine culturels, notamment les musées et les archives nationales. À travers la destruction des archives soudanaises, les milices s’attaquent à la mémoire et à l’identité même du pays.

Quels messages portent ton art ?

J’utilise l’art pour peindre l’angoisse, comme vérité profonde de notre existence, pour exprimer des enjeux de justice sociale et culturelle. J’ai un intérêt particulier pour les études postcoloniales et les intersections entre les sciences humaines et les études mémorielles. Comment naît et se transforme notre mémoire des lieux, des choses, des événements ? Comment, face aux crises, pouvonsnous renouer avec la mémoire ?

Ce qui se passe aujourd’hui au Soudan, en Palestine ou dans tout pays en guerre, est indissociable du système mondial, marqué par une liberté de circulation restreinte, une justice entravée et une résurgence du fascisme. Nous sommes à la fois tributaires de cet environnement et capables de l’influencer.

Un membre du mouvement artistique #AnaTaban met la dernière main à une fresque sur les murs du centre culturel Aggrey Jaden, le 18 septembre 2016 à Juba, au Soudan du Sud afp.com/Albert Gonzalez Farran

Pour toi, quel est le sens de l’art, en temps de guerre ?

L’art peut raconter des histoires capables de susciter des émotions, d’amorcer des conversations, politiser les problèmes et donner la parole à cell·eux dont la voix a été réduite au silence. Les artistes utilisent leurs outils pour aider les individus à exprimer leur réalité et à transmettre leurs problèmes, avec toujours une tension - car l’artiste qui exprime la réalité des autres masque aussi leurs voix par la sienne.

En temps de guerre, il existe toujours un visage caché et réduit au silence, dont le droit à la parole est bafoué. Les sociétés et les individus qui se dressent les uns contre les autres - cela rejoint l’idée de nécropolitique d’Achille Mbembe, où le système détermine qui vit et meurt afin d’assurer la continuité du pouvoir et du contrôle.

Comment l’art aide-t-il les luttes ?

La révolution a approfondi le rôle de l’artiste dans la société et la place de l’art dans la sphère sociale et l’espace public. Elle a cassé la conception élitiste de l’art. L’art est descendu dans la rue, là où il est né, il a été un moyen de réclamer la justice sociale.

Des peintres ont réalisé des fresques sur les murs des rues de Khartoum, des poètes ont déclamé leurs textes dans les manifestations… Lors de la révolution, l’art a également permis d’explorer et de démanteler les stéréotypes liés au patriarcat, aux régionalismes, au racisme. L’art est un gardien de cette révolution, de sa parole, et de sa mémoire.

L’art est un outil qui a toujours terrifié les puissants, car les artistes révèlent au grand jour les projets coloniaux qui sous-tendent les guerres. Au Soudan, de nombreux styles artistiques traditionnels et modernes étaient marginalisés, réprimés, par le pouvoir central. Beaucoup craignaient que cette mémoire ne disparaisse.

Le pouvoir, en s’attaquant à l’art, s’attaque à la mémoire collective. C’est aussi un des aspects de la guerre. Beaucoup d’attaques ont été menées contre des bibliothèques et musées, la majorité des oeuvres et fresques révolutionnaires ont été détruites. Le pouvoir a peur de l’art, parce que l’art ouvre une brèche, l’art porte une mémoire.

Esra Rahama

Esra Rahama est une artiste soudanaise, installée en France. Elle peint des visages qui explorent les expériences vécues, les émotions et la capacité à survivre.

Heroic Bodies

Pour Sara Soliman, réalisatrice du film féministe Heroic Bodies : « La guerre nous a fait prendre conscience de l’importance des archives et l’importance de la documentation. Dans cette guerre, les FSR détruisent les musées, détruisent les archives nationales, détruisent les archives télévisées du ministère de la culture et de l’information…

On a l’impression que c’est une guerre contre l’identité. Être menacé·es de perdre notre identité, qui nous sommes, est une question essentielle pour nous. C’est pourquoi il faut que l’on contre-attaque. Nous avons une diversité extraordinaire, une histoire extraordinaire, nous ne pouvons pas perdre cela. Nous devons nous défendre et les empêcher de nous effacer de l’univers. »